FRANÇOIS VILLON
« Las de jouer au pendu décroché,
— Gloire aux pieds du gibet en pénitence, — Requiers qu'il plaise aux sergents me brancher, Fors que le col ils n'agrippent, mais lance. Cy de plus haut l'on prêche gens, et danse Le galant pas des lyrismes froidis.
Rimer vous mène un homme à la potence: « Eschec ! Eschec pour le fardis ! »
Mais pour ses vers, le povre escholier, chez Les morts, les garde en riche appartenance. Du cadavre mitre sort 1 Evêché, Et du corps chamarré la Lieutenance:
Sur ses huitains Villon garde ordonnance. Qu'ils sont légers, les coffres de jadis! Temps, pince, ou croc ont vidé leur finance. Eschec ! Eschec pour le fardis !
11 n'est pécheur que le Sot, et péché Que de laideur. Au seul Verbe importance. Que passe clerc, pauvre à son pain chercher, Je le bénis des talons et quittance,
« Evëque aux champs où freux croquent pitance. < Mourons en l'air, allègres et maudits. « — Justes, broyés au pilon des sentences, « Eschec l Eschec pour le fardis ! »
Envoi.
Prince, l'amour mue en vin de Constance Le vin suret, bourdeaux en paradis, Rots de paillarde en suave accointance... Mais que ton cul poise à la reine, dis, As-tu besoin de l'apprendre en mes stances Eschec 1 Eschec pour le fardis !
9 janvier îyoj.
mi. —
onriEJi BASSEim
Entre voisins, dans l'arrière saison,
Sur un feu doux, l'on brasille des poires.
Joyeux devis et santés à foison î
Le bon vieux temps l'on remet en mémoire...
— « Maître Le Houx, une chanson à boire ! »
11 tousse, et dit: — « Elle est de Basselin,
Qui l'eau n'aima, si ce n'est au moulin. »
Les bouches béent î Oh I la belle groseille
Mûre et grenue au grand nez aquilin î
C'est le bon vin qui fait lever l'oreille.
La chanson dit : — « Sied-il, déjàgrison, « S'embéguiner de rousse ou bien de noire, « Qui toujours tance, et fait dans la maison « Querelle aux brocs et moue à l'écritoire? « Passe ma gorge avant mes génitoires ! a Mais si ma soif n'y perd un fifrelin, « Et que je doive, heureux sans chapelain, « Epoux d'une heure, au lit faire merveille, « Le gosier sec laisse mol le poulain, « C'est le bon vin qui fait lever l'oreille. »
Cher Basselin ! occis par trahison,
Gai rossignol, on redit ton histoire.
Voici le rû, le moulin, l'horizon,
Où vibre encore un écho de ta gloire.
Mais chut î Des Vaux une voix monte... Voire?
Reviendrais-tu dans l'air crépusculin
D'un chant virois plaire au val orphelin ?...
C'est un roulier qu'échauffe une bouteille.
L'ivresse fume, et, de beaux rêves plein,
C'est le bon vin qui fait lever l'oreille.
Envoi
Prince altéré, je suis au cidre enclin,
Ma muse n'est que de cidre vermeille.
Quand il aura constaté son déclin
Lui vienne dire un Français né malin :
« C'est le bon Yin qui fait lever l'oreille ! »
LA WME
Jl 7 onsard.
La Nymphe jà fessue et dont le sein pommelle S'apparie au Sylvain sous la flûte de Pan : Et leur danse, velue et claire, va frappant Son sabot bestial ou pointant sa mamelle- La troupe au crin doré se disperse. Comme elle S'égrène le galop des cornus Egypans.
Et les appels lointains où le cœur se suspend Alternent sur les monts avec des voix jumelles.
Telle sonne et se lie au doux bransle des vers, Sœur du bouc et d'Echo, nymphe des antres verds, La Rime, blanchissante épaule ou poil farouche.
Que ton distique ferme et nourri de Ronsard, Pressant faunesse et faune accolés par la bouche, Cisèle le baiser harmonieux de l'art.
Dives-sur-Mer, aoûi 1884.
A l'Ecole d'Hugo VA7{G0T
Debout sur la ruine et la ronce, le Vase Colossal et sculpté d'une nymphe, se fend. 11 pleut, et le beau corps laisse fuir dans le vent L'eau de ses flancs blessés qui sur les feuilles jase.
Le noir lierre insulte à l'épineux rinceau De l'acanthe, qu'il rompt avec ses fers de lance. Et de deux chèvre-pieds la croupe arquée en anse Le Temps pudiquement a désarmé l'assaut.
Les arbustes avec la tribu des ivraies, Qui grandirent selon la loi que rien ne vainc, A l'automne sculptée et à la fleur d'airain Mêlent leur feuille vive et le poison des baies.
Sur le socle parfois au vol d'un fauve oiseau Pleut une ignoble étoile. Une toison de mousse Sur un ventre d'onyx fomente une aîné rousse, Où la vipère siffle, où grince le museau.
O vain acharnement sur la forme immortelle De ce qui rampe, mord, vole, bave, corrompt ; Le Vase colossal reste beau sous l'affront, On sent toujours qu'il fut sculpté par Praxitèle.
Or, la Langue taillée en un bloc résistant Est pareille à ce vase antique. L'argot louche Fait à son large socle une guerre farouche. Le sournois parasite escaladée' >'éteni.
11 étouffe et meurtrit sous son feuiiiage opaque Les fruits de pourpre et d'or, le glorieux rameau ; Reptile, il met sa queue immonde e gaueh? ?.u mot, Se soulage et vomit dans l'idiome cloaque.
La phrase est pustuleuse et bave ses poisons, Vil crapaud qui sautèîe. Un verbe est une pince, Tel mot un œil sanglant, une gueule qui grince, Un ventre ouvert et plein d'acres exhalaisons.
Mais sur la Langue en vain honnie et mutilée L'Argot a déchaîné ses hideux bataillons. Et si l'on reconnaît Cartouche à ses haillons, On sent à sa splendeur que Villon l'a parlée.
A L'ECOLE DE MAL' r.JU{MÉ
Les Violes par deux pendent chez le Luthier, Qui versèrent aux Franks l'extase inépuisable, Mais ne dérangent plus les échos vénérables tiers.
Qu'aux doigts d'un Monsieur prêtre ou d'honnêtes ren-
La jeunesse use à part de rythmes fragmentés, Du rythme à contre-temps de la musique arabe ; Son doigté qui défaille aux onzièmes syllabes Instaure du vers faux l'exquise nouveauté.
« Forge ton instrument pour ton ouïe, et le doue. « Toute âme est un accord qui à son gré se joue. « Le dire est rêve et chant ! Suggère, mais ne peins. »
Cependant le Luthier, empaillé sur sa porte, Déplumé et gommé comme un oiseau ancien, Soutient cet écriteau : La Pénultième est morte ! »
2 mars igi3.
joa
ONBiNE
Entre mes bras fond la mollesse de ton torse. — Quand une peine les métamorphose en source, Je bois ta jeune yie à tes paupières douces.
%kxx ta langue, serpent qui se darde, se love, Et se rebelle entre tes lèvres, mes esclaves, Je lape avidement les sucs de ta salive.
Ta féminité, sous tes cils d'aristocrate
Qui battent, mais non pas de pudeur hypocrite,
Me verse ton sang rose en sa coupe secrète.
Et l'ardente sueur dont le plaisir t'embrase, M'imprègne dans ton lit, pleurs d'aube sur la rose, Perles chaudes aux seins d'une belle coureuse.
Tes jambes dans le bain luisent comme la faille.
Et tu semblés par tes yeux glauques une fille
Des Eaux, qu'on entrevoit un instant sous les feuiîles.
Sans doute tu naquis du flot qui frise et mousse,
Et fus Nymphe chanteuse aux roseaux du Permessc ;
Oublieux d'Aréthuse, Alphée eut tes prémices.
C'est pourquoi, sur un buis de flûte dolosive, je fausse ces trois clefs, afin qu'elles déçoivent Mais charment ton oreille, émue aux jeux suaves.
Ma Rime, — Ondine dans le vent qui vire et valse, — JFIuteau parmi les joncs, clairon sur la mer vaste, •Chuchote en la feuillée, et pleure dans la vasque.
Puis, aux justes accords à son tour contribue
Ta soeur, la Nymphe Echo, dans tes grottes herbues ;
Et telle je te chante après que je t'ai bue.
2/ février 1918.