‹ L'Arche de Monsieur CheunusChapitre 9 sur 10 · LA PLUIE DE SANG · texte numérisé non relu

LA PLUIE DE SANG

Souvenir de voyage.

Un dimanche de mars, en 1901, — me trouvant à Naples depuis un mois — j*étais sorti le matin vers neuf heures.

Au ciel traînaient de larges flammes qui semblaient avoir été laissées par laurore et se coloraient d'un ton de corail apâli. L'horizon se voilait; on ne voyait ni le Vésuve, ni Capri, ni les monts de Sorrente .

Je flânai dans le vieux Naples, au milieu des fritures, des cuisines en plein vent, des chercheurs de puces, devant les étals d'oranges, de tomates, de

176 l'ahche de m. cheunus

courges et de blanc « mozorella )) : ce qui est un fromage fait avec du lait de buffle. Dans le brouhaha loqueteux et criard, d'un pittoresque émouvant, des rues (douleur, pauvreté et grimace !), à travers le va-et-vient endiablé du dimanche, j'arrivai à la cathédrale et j j entrai. L'église de Saint-Janvier était pleine de monde. Au milieu, sous la chaire de marbre, des groupes de gens assis, agenouillés. Au fond, en un décor théâtral que magnifient , de chaque côté du vaste autel marmoréen surchargé d'or, deux colonnes rapportées du temple de Jérusalem, des prêtres officiaient, avec des grâces toutes païennes, comme s'ils avaient conscience que la cathédrale de Saint- Janvier a été construite avec les

larghëdem. cueunus 177

débris d'un temple d'Apollon. Le long des hautes murailles que flanquent de pompeux tombeaux d'évêques, de papes et de princes féodaux, sous le plafond élevé comme un ciel et où paradent les peintures de Santafede et de Vincensio da Forti) processionnaient, derrière des croix noires, de marmottantes confréries.

De nombreux prêtres, chanoines violets à dentelles, vicaires noirs , séminaristes, et des enfants de chœur en soutanelle circulaient, s'empreçsaient, se pavanaient. Quelques-uns avaient des têtes fines ; ils écoutaient en se dandinant, avec une expression subtile aux lèvres, les fidèles qui, après avoir baisé leur bague , demandaient conseil à ces diplomates de l'Eglise. Ainsi l'allure de la

178 L^AHCHB DE M. CHEUNUS

cathédrale était à la fois celle d'un théâtre et d'une grande salle de conversation ; des pontifes souriaient aux femmes et les nefs avaient Fair de promenoirs.

En sortant de Saint-Janvier, je m'aperçus que la rue du Dôme devenait jaune, d'un jaune de vieux vitrail . Le ciel était lourd. Je fus étonné de constater un eJËPet analogue à celui que j'ai remarqué à Londres , lorsque des brouillards aux tons d'absinthe vont envahir la cité. Mais je retraversai ces vieux quartiers napolitaips, pour leurs belles couleurs : ce dimanche elles éclataient, au cœur des ruelles étroites, comme si elles avaient vibré au fond d'une citerne livide.

Je retrouvai à midi Vittorîo Pica , le célèbre critique italien — garçon char»

L ARCHE DE M. CHEUNL'S T 79

mant, modeste et joyeux, avec lequel j'eus toujours plaisir à vivre.

De compagnie, nous escaladâmes les hauteurs du château de Saint-Elme et de la chartreuse de Saint-Martin. Puis nous g-agnâmes le Vomero et le restaurant de Palino. PalinoestàNaplesle cuisinier des artistes etil mérite de Têtre. Quelle soupe aux coquillages ! Elle surpasse peut-être par son arôme marin et ses parfums les meilleures bouillabaisses que j'ai partagées avec des pêcheurs provençaux sur les côtes de Porquerolles et d'Hyères !

Et la friture de sèches, de crevettes, de rougets et de soles, qui mel dans la faïence bleue les tons bruns d'une vieille nature morte flamande I Et les « trufifes de mer » à côté des citrons ! Et le che-

l8o l'arche de m. CUbUiNUS

vreau aux tomates ! Tous ces plats sont d'ailleurs préparés aux tomates : c'est une cuisine sur fond d'or !

Si la cuisine de Pallino est merveilleuse, on voit de sonauberg-e un des plus beaux paysag-es du monde : le g'olfe bleu, la ville blanche qui va et s'éparpille au pied du Vésuve, puis Sorrente, Gapri.

Pourtant, ce jour-là, un voile était tombé sur cette étincelante vision. Naples plongeait dans une buée brunâtre et lourde, la mer paraissait d'ambre ; on n'en voyait que le bord, frangé d'une écume furieuse. Sur les terrasses du Vomero, les amandiers en fleurs jetaient une joie rose sur le vert-de-gris des vergers ; mais cet essor printanier était mélancolisé par la tristesse étrange du temps. Seuls les

l'arche de m, cnEaNUs iPi

orang-ers couverts de fruits g-ard aient du soleil et s'étageaient comme des lampadaires au long- des routes.

Après le déjeuner, nous descendîmes dans la ville. L'air était étouffant, les g-ens paraissaient inquiets. Dans les rues, on se fût dit au milieu de paysages de Rembrandt au clair-obscur jaunâtre. La mer s'agitait, des femmes pleuraient et j'entendis des passants qui parlaient de la fin du monde.

Je m'étais installé seul dans un café de la galerie Umberto. J'écrivais une lettre quand tout à coup le jour baissa, puis une lueur bizarre se glissa dans l'établissement. Je levai les yeux et vis que la toiture en verre de la galerie était d'un rouge de flamme.

i82 l'arche de m ciibunus

— Vesuvio ! me dit le g-arçon eflFaré.

Je me précipitai vers la rue. Le ciel charriait du feu. On eût dit Naples incendié. C'était la fin de Sodome, les derniers jours de Pompéi. Le théâtre de San-Carlo, vis-à-vis de moi, vibrant de reflets, élevait dans un firmament infernal des statues de marbre qui semblaient attendre les coups de g'rands éclairs. La foule avait Tair d'être peinte en orange ; aflblée, elle se précipitait dans les maisons. J'allai jusqu'à la place du Plébiscite ; le palais royal rougeoyait, avait l'aspect d'un grand château maudit, et c'est la seule fois que je le trouvai beau.

L'église Saint-François-de-Paule ouvrait sa colonnade au fond de la place déserte.

J'eusse voulu gagner le quartier popu-

l'arche de m. cheunus .i83

leux, mais je fus obligé de m*abriter en hâte dans la galerie Umberto : des bouffées chaudes m^étoufFaient (c'était comme si l'oiî avait sans cesse ouvert des fours brûlants devant moi!) et il pleuvait de la cendre !

Cela dura une demi-heure. Puis le ciel redevint jaune, puis gris et il plut — de l'eau cette fois.

Le lendemain je vis que mon chapeau et mon paletot étaient tachés de 'petits points bruns et gris. Toutes les fenêtres de Naples se balafraient d'une boue légère, et les plantes, dans les jardins et les campagnes,en étaient souillées : le ciel, cette fois, avait sali la terre.

Ce n'était pas de la cendre. Les journaux nous apprirent qu'un tourbillon de

l84 l'aRCTIE DK m. CriEUNUS

sable, venu des déserts d'Afrique, avait passé au-dessus de la Sicile et s'était abattu sur la Gampanie. A Naples, il s'était enflammé au Vésuve. ,

Ce phénomène — qu'on appelle pluie de sang et qui ne s'était plus reproduit depuis une trentaine d'années — avait épouvanté la ville. Le Saint-Sacrement fut exposé dans toutes les églises et on implora tous les saints indig-ènes. Voici une phrase du Mattino : « San Gennaro/u invocato, Santa Barbara fa apostrofata^San Procolofu implorato, la Madona di Monserrato fa supplicata^San Giovanni a Mare fa tormenta(o, e il Diavolo fa fischiato. »

Grâce à cette litanie nous échappâmes à la dévastation.

Page 1