‹ L'Arche de Monsieur CheunusChapitre 8 sur 10 · DIX-NEUF EAUX-FORTES MÉLANCOLIQUES OU COLORIÉES · texte numérisé non relu

DIX-NEUF EAUX-FORTES MÉLANCOLIQUES OU COLORIÉES

Intérieur fûe ville.

Des ruell^s, 6t des pignons dentelés et noirs qui se saluent sous les étoiles. Au presbytère, près de la cathédrale plongée dans la nuit, les chœurs se sont tus, et j 'ai 6nt^ndu tinter des trousseaux de clefs et se fermer des portes verrouillées.

Et nous sopimes encore, dans les rues sans lanternes, à nous presser la main ?

Le silence esi si grand que dans les mai^ sons qui dorment j'entends chanter tous les grillons des âtres. Mais, grâce à ce pfintique, quand je ferme Ips yeux et que

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j'appuie mon front sur tes cheveux qui fleurent l'été, la ville s'évanouit, et je suis en plein champ, sous le ciel étoile, parmi les blés et les bleuets.

Marine,

Un navire vert, en quarantaine, bien goudronné, brille sous les murs de la cité que voilà fière et dorée sur son île. La patine dontlaprès-midi d'automne ambre le paysage fait songer, devant cette ville d'armateurs, à des ports d'anciens temps royaux, et il me semble que j'entends de très vieux chants de pêcheurs.

Ah ! je vous donnerais la cité insoumise, avec ses bals de marins, ses canons, son phare et toutes ses oriflammes, si j 'étais son despote et ne portais ce manteau de

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pèlerin. Vous marcheriez en reine, le soir, sur ses remparts, et c'est pour vous que ie ferais sonner les trompettes des gardes. Mais qu'importe? Une barque nous attend. Et la mer n'est-elle pas notre beau parc aux fleurs d'écume, où nous traçons nous-mêpies potre chemip ?

Château féodal.

Des lavandières, par le temps gris, battaient le linge au bord d'un étang où les vaches descendaient boire.

Un château féodal, calé comme un grand char au milieu des frênes touflfus, dominait Tonde. Les nuées traînaient leurs ombres sur ses poivrières, et ses mâchicoulis.

Et nous étions là, ma chère, dans la fraîcheur du matin . Des éclaircies venaient dorer les toits et les sommets des arbres.

Mais dans la ferveur où nous plongeait

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ce paysage romantique, nous laissions nos âmes s'envoler avec les ombres qui passaient sur les tourelles et qui allaient, échevelées et folles, se glisser par-dessus les chênes et les chaumières, bondir aux cînîes des bois et rouler loin du zénith, en proie au ciel sauvage et au désordre passionné de Thorizon.

2élandaise,

Ce matin, ô fée de mes caprices,changeante comme une couleuvre, que tes yeux soient verts, tes bras nus, et qu'à tes tempes brillent les boucles d*or des Zélandaises. Coiffe-toi d'un bonnet aux ailes blanches, pareil à ceux que j'ai vu papillonner autour des moulins à vent de Flessingue, et mets à ton cou un collier de corail. Arbore un jupon de flanelle bleue et un tablier violet semé de fleurettes. Puis sous les dentelles de ta poitrine, porte un corsage en soie noire .

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Ainsi parée, verse-moi la liqueur de Schiedam dans un verre en forme de tulipe, et emplis une longue pipe d*un tabac à Tâcre parfum. Car je veux m'enivrer en rêvant à ma claire Zélande dont les pommiers aujourd'hui sont en fleurs.

Noclurne.

Quand j'arrivai au sommet de cette colline, une immense plaine se déroula devant moi, plongée en d'épaisses ténèbres. Seuls les fleuves s'y distinguaient à des reflets di'acier.

Mais peu à peu je vis s'éclairer bizarrement les petites villes de cette contrée, et leurs dômes et leurs tourelles se vêtir d'or. On eût dit que partout des trésors sortaient de terre en moisson noctiluque; à l'borizon, une vague lueur attesta la présence de la mer. Ce panorama me

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paraissait à là fois magique comme les sons du cor d'Obéron et doux comime un noël. Et je me laissai aller à son charme, d'autant plus épris de sa fantastique beauté que je me rappelais avoir déjà contemplé de pareils paysag-es dans vos yeux. N*y avais-je pas trouvé des châteaux d'or, des lumières étranges et de la nuit?

Carrousel,

Vous étiez toutes lascives au carrousel clair qui tournoyait dans la kermesse»

telle une comète tombée du ciel. Vous vous pâmiez aux sons d'orchestrions, blondes dorées, gaies comme des nymphes, ou noires aux yeux de jais, amoureuses bohémiennes ! Vos rires convieurs et l'éclat de vos dents, et le froufrou triomphal de vos robes soulevées se mêlaient aux mouvantes clartés foraines du carrousel, sur un fond de ribote infernale. Beaux anges déchus, il me semblait

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que les lumières éblouissantes vous faisaient des ailes de feu étrange, et que parfois, l'une de vous, abandonnant sa frivole monture, voletait iùquiète par-dessus le moulin, interrogeait le ciel orag-eux dans Tattented'un appel de Thorizon blafard, puis, mi-rassurée, descendait s'asseoir, amazone hilare, sur la selle enluminée de son cheval de bois.

Fée.

Es-tu la fée des vieux peintres, que tes habits ont pareilles couleurs d*or , de pourpre et d'orange, ô belle archaïque au col blanc? Sors-tu d'une cave de Rembrandt ? Y as-tu vu Jésus guérissant les malades? Ou fûtes-vous convive au banquet de Samson,qui se donna devant une Dalila éblouissante et déjà grosse, aux sons des flageolets, sous des rideaux où dormait le soleil couchant? As-tu médité, à la lueur d'une fenêtre donnant sur lo ciel, en compagnie du philosophe k

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barbe blanche? Ou, vêtue de vos seuls bracelets, avez-vous été, à Tombre des saules, des taches de jour sûr vos chairs, mirer vos chauds appâts dans Tonde, pendant qu'une vieille servante vous attendait, portant du linge pour votre peau et une lime pour vos ongles 1

Vieux villages.

RevStez donc près de moi, sœur au piquant sourire, dans ces villag-es morts où il me plaît de laisser mon cœur se mélancolier. Ne m'abandonnez pas en vue de ces lointains qui inquiètent ma fièvre I Puisque nous descendons ensemble sous les voûtes du passé, à Tombre de ces murs sinistres comme des suaires — et puisque vous aussi portez la nostalgie de ces pays dont la voix est plus cassée que celle des vieillards et dont Tâme, chargée de siècles, s'apprête à s'exhaler

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dans les nuées amères de Thorizon, faîtes que je voie toujours votre main comme une blanche lumière le long* de ces haies sombres, et que, si ces villages râlants buvaient dans leurs agonies la dernière goutte du soleil pâle, la lueur de vos regards veille sur ma tristesse.

Le carillonneur.

Sur sa vieille tour ridée par les siècles et où des générations de rois et d'empereurs ont hissé leurs flammes armoriées à des jours de guerre, de naissance, de mort ou de joyeuse entrée, plus près du soleil que le savetier en plein air qui tape la semelle à la porte de la halle, le carillonneur "fait chanter ses cloches. Il est aussi vieux que la tour, aussi vieux que le monde. La mort qui fauche dans la ville et ne lève point la tête, l'a-t-elle oublié, le clokkenisle de Dordrechl? Il

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garde au fond de ses yeux la lumière d'un autre siècle et sa voix a l'air de résonner au fond d'un autre règ*ne. Il n'a plus de chair et s'il lève la main pour saluer le soleil levant, du côté de la Flandre, elle devient transparente. Cependant dès qu'il frappe son clavier de bois et que les notes s'éparpillent, ailées et arg-entines, sur la cité mosanne et tombent au cœur des filles comme des rossignols dans leur nid, le carillonneur paraît rajeuni ainsi que le chêne séculaire qui dans l'ombre de la forêt s'entoure de feuilles nouvelles — et le ciel même s'en réjouit.

Musica laborum dulce levamen.

Les trophées du petit org"iie, dans la vieille église d'Amsterdam, peints par Kornelis Brizee, me ravissent. Si les ang-es de Lucas de Leyde prenaient ces instruments pour en jouer dans le temple, je deviendrais dévot, ma fée, comme je le suis de tes beaux yeux. Ainsi qu'un cerf-volant au souffle des vents d'octobre, je laisserais mon âme monter vers le ciel au souffle des flûtes, des clarinettes, des hautbois^ au son des violons, des g'ambas, des luths et des cithares. Mais le

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miracle est impossible. Afin de calmer ma soif d'harmonie, rovôts-toi de satin citrin bordé d'hermine, de soie saumonée et de perles, comme les dames de Terburg. J'ouvre sur ton petit lutrin VAmoar cTAmintos et d'AmarilliSy joué au temps des mouches de velours et des belles tabatières, à TOpéra Néerlandais.

Prends ton téorbe, amie, et chante!

Les Patineurs*

Pies au ciel et parles arbres, patineurs sur la glace et aux prés inondés ! On ne sait où le ciel, où la terre! Hommes en casaque puce, femmes en cotillon rouge, vos couleurs chantent pour moi, sur le fond de la neige, des airs délicieux où les roses se gonflent et s'enflamment, où les pourpres triomphent, les verts éclatent, les violets s illuminent! Griffez le sol, agitez les grelots des traîneaux, rougissez vos joues comme des tomates, ô joyeux drilles ! Allez vers les digues, les mâts en fôte, les clochers jaunes, les

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arbres en dentelles! Un leste glisseur vous conduit, au grand manteau sombre, élégant comme un cygne noir , avec un masque d'or. Il vous mène à travers le givre et les joueurs de crosse ; il passe sous les saules transis, les signaux des pêcheurs et ceux des mariniers. Soudain la glace craque et il jette son masque :

c'est la face pâle de la Mort !

Les trois Pofs,

X), les trois Pots, mes amys, vous êtes les trois Roys ! Vous arrondissez de beaux ventres rebondis, avec fleurons et armoiries, votre gorg-e est gonflée et hautaine, et votre orgueil digne des anciens preux. Il vous manque la couronne !

Mais Tiennette vous prendra au bout de ses bras nus dans la cave et vous reviendrez nimbés d'une superbe écume blanche qui chantera comme les oiseaux en mai.

Jeu de Voie,

Il est aux Pays-Bas un vieux jeu cruel.

Au milieu de quelque rivière une oie pend par les pattes. Des barques passent:

sur chacune besog-nent un rameur et un musicien. Le jouteur se dresse derrière.

A la cadence des avirons et de la flûte, il faut qu'il arrache Toiseau, atix cris des rustres assemblés sur la rive. La bête se débat, trompette, échappe et saigne.

Ainsi, avec des airs de fête, elles ont tonte de prendre mon cœur. La vie les

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entraînait, le temps en proue, et parfois la foule riait de me voir torturé.

Mais le soir est venu, Tor a brillé dans les branches des arbres ; Tangelus tintant, le jeu a cessé.

Le Roy boit!

Il avait une long-ue barbe blanche qui tombait de ses joues restées roses et de son visage encore sans rides : une barbe magnifique, pleine de soie et de reflets d'argent, plus belle que celles peintes aux Fleuves, et douce comme la musique.

Sur son front chenu Lisbeth avait posé une couronne en carton doré et elle lui mit une collerette de papier blanc à dents, qui avait Tair d'une grande étoile de Noël. Gornélis, pour célébrer la royauté, yâclait un gril avec les pincettes, Joannes

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jouait d'une flûte champêtre et le perroquet criait en battant des ailes. Tous les autres chantaient. Dirk lutinait la ser^ vante qui avait de ^ros seins et il faisait des grimaces au miroir.

Quand le Roy but ce fut superbe : sur sa barbe blanche et suave les mascarons aux rehauts d*or et les boutons turquoise de son large gobelet en verre de Bohême acquirent les tons magiques que les couleurs prennent sur la neige et l'ivoire. Il reposa sa coupe avec une impériale majesté et sourit d'un air de satyre bénévole.

La famille criait :

— Le Roy boit !

La Pie aux Nids.

La Pie aux Nids : fiinsi les forestiers nomment la vieille qui, chaque printemps, vers Pâques, sort du bois, sa hotte aux épaules. Elle est chargée de jolis nids :

elle les a volés aux buissons d'églantiers pendant le sommeil des épines, elle les a ravis au roulis des roseaux, tandis que les sagittaires, la lance hors de Fonde, regardaient luire les libellules.

Les nids que porte la commère sont pleins d'œufs gros comme des perles : ces œufs formeront des colliers de Pâques,

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mais ne deviendront jamais rossignols ni fauvettes.

Que vous importe, enfants imprévoyants, que les bois se taisent en juin si votre joie chante Pâques en avril ?

Autant se moque la Vieille de ce que vos tirelires restent muettes, lorsqu'au retour du marché vos sous clairs, échangés pour sa mignonne marchandise, carillonnent dans sa pochette, dès qu'elle marche : Pâques ! Pâques I

Mais vous faites les bois sans oiseaux.

Station de village.

Un ciel de feu, et sous la fournaise aérienne qui chauffe à blanc les murailles, les grillons mêlent leur grincement uniforme à la sonnerie toujours la même, qui tintinnabule dans une station en briques, sous la tapée du soleil.

Les rails polis luisent aux fils du télégraphe s'accrochent quelques moineaux .

A l'intérieur du bâtiment, une salle d'attente poussiéreuse, où l'on étouffe, et

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qui pue le crin, avec ses rideaux sales, ses canapés usés.

A côté, des magasins bas emplis de caisses aux émanations d'épicerie ou de colle; à Tair, des bâches g-oudronnées sur lesquelles un ouvrier à casquette galonnée pionce, congestionné.

De l'autre côté, les bureaux : un employé suant sur les appareils des postes, un autre, en gilet, tétant une pipe et regardant par la fenêtre, vaguement, l'urinoir inondé d'ammoniaque, aux stries jaunes.

Autour de la station, des estaminets.

Sur les carreaux, peintes, des queues et des billes de billard. Deux consommateurs, en attendant le train, politiquaillent devant des verres de bière, endi-

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manches pour le voyage et cravatés de couleurs criantes.

Un sifflet de locomotive déchire l'espace assoupi.

Méditerranée,

Sur les rocs de la côte, les pins para-, sols, des lentisques, les cannes de Provence, et une odeur divine de violettes et de narcisses. Parfois, aux terrasses étag-ées, le verg-er d'orangers, une haie fleurie de mille roses, tel un feu de bijoux.

Des collines arrondissent au ciel leur faîte planté d*oliviers.

Au large, les écueils rouges ont l'air d'être barbouillés du sang de naufrages d'or. Une mouette passe et la plaine

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liquide devient printanière, récume fait florale et parfumée.

Le flot chante.

Les grandes fermes.

Les grandes fermes aux portes énormes, à cette heure d'après-midi, sont abandonnées sous le ciel par les censiers qu'appelle en vain le hurlement du bétail dans les étables.

Espaliers à leurs murailles, g'irouette aux pig'nons, écusson abbatial vermoulu à leur entrée, granges sommeillantes, tout s'assoupit et le firmament d*août surchauffe les chaumes.

Dans le verger entouré de murailles aux briques meurtries et assaillies de vég-é-

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talion bourdonnante d'insectes, les pommiers aux branches trop lourdes soutenues de perches où se frottent les poulains, sur la g'amme des verts ensoleillés saignent leurs pommes.

Les g-ens moissonnent au loin. Et les vieilles fermes solitaires sont les îlots escarpés d'une mer vibrante d'or où chantent les grillons.

Kermêsse nocturne.

C'est comme un g'ig'ftntesque jouet mécanique, flanqué de lumignons, pour l'amusement de ce peuple arrêté au boniment des saltimbanques. Les machines à vapeur font tourner les moulins, les automates des musées ont des gestes bien involontaires, des ressorts font criailler les marionnettes ; plus loin des instruments mesurent la force des passants, les appareils électriques tintinnabulent ; sur les tréteaux où résonnent des trombones.

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un pître annonce,à la fumée des pétroles, les trucs nouveaux.

Mais Tâme de la foire, c*est, déchirée par le sifflet des machines et dessinant une mélodie criarde et triste sur le tohubohu de la foule, la musique des orgues de Barbarie. Perfectionnées, elles soufflent, des grandes boîtes flanquées de pantins battant du triangle ou jouant des platines de cuivre, par des bouches de trompettes. Ame mécanique de la foire!

Ces airs ainsi moulus, refrains vulgaires ou cavatines d'opéras, disent, en leurs notes aiguës, leur lamento répété, la banalité et la souffrance du populaire assoiffé de plaisir et qu'égaiera — un instant ! r— le feu d'artifice tiré sur la hauteur.

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