DOGMATIQUES
Scènes de la vie chrétienne, — Les peintures non symboliques représentant des scènes de la vie religieuse sont aux catacombes d'une extrême rareté ; encore ne s'accorde-t-on guère pour leur interprétation. Il semble bien qu'il faille voir une distribution d'aumônes dans une fresque du cimetière des S*^ Pierre et Marcellin, aujourd'hui perdue^ mais gravée au grand ouvrage de Bosio : deux pèlerins s'approchent d'une table carrée chargée de mets, derrière laquelle se tient une femme (peut-être une diaconesse), assistée de deux serviteurs. Une très belle voûte du cimetière de Domitille, dont les compartiments sont séparés par d'élégants rinceaux de feuillage où des paons font la roue, présente dans son médaillon central un personnage assis sur un siège élevé, ayant à ses côtés deux acolytes debout, et paraissant bénir un homme, une femme et un enfant agenouillés. Sur le devant est une corbeille remplie de volumes (fig. 63). Dans cette scène, le P. Garrucci voit une prédication faite aux catacombes par un docteur ou un pape ; M. de Rossi, des fidèles recevant le sacrement de pénitence. Ne serait-ce pas plutôt une famille défunte présentée au Christ par deux saints protecteurs (p. i5o et suiv.)?
I. De Rossi, R. 5., t. II. — Allard, Desbassayns de Richemont, ouvrages cités. — Liell, p. 33o et suiv. — Schultze, Archœologische Studien, p. 22-99.
SCÈNES DE LA VIE CHRÉTIENNE. tiç
Ces images, qui appartiennent d'ailleurs au iv° siècle, sont de petite importance auprès d'une fresque peinte au cimetière de PriscîUe, sur la paroi d'un haut cubiculum datant sans doute de la première moitié du m" siècle (fïg. 84). Selon Bosio, dont l'opinion est suivie par la plupart des archéologues, l'orante qui occupe le centre de la fresque serait sainte Priscille, ayant à sa
Fig 84 - Portrait! de f^millE (<
gauche la Vierge Marie ponant Jésus, à sa droite le pape Pie et le prêtre Pastor, présidant à la prise de voile de sainte Praxède ou de sainte Pudenlienne. Cet assemblage de scènes idéales et réelles dans la même composition parait singulier ; si la jeune mère peinte à l'angle de la fresque est la Vierge Marie, pourquoi occupet-elle une place secondaire? Ou bien faut-il imaginer dans la prise de voile représentée à l'autre angle une scène de la vie de la Vierge, telle que la racontent les Évangiles apocryphes? Ne vaudrait-il pas mieux voir
ijo L'ARCHEOLOGIE CHRÉTIENNE,
dans l'oranie une matrone romaine défunte, entourée de son mari et de ses enfants, représentés dans l'attitude de la vie?
Images dogmatiques. — Lorsque les artistes chrétiens ont voulu exprimer le dogme, ils ont usé d'allégories. Ce que Ton a nommé la discipline du secret, cette réserve imposée à l'Église par l'expérience des persécutions, ce lang'age mystique intelligible aux seuls initiés, devait nécessairement se traduire dans les images dogmatiques des catacombes. Elles sont peu nombreuses et limitées au cimetière ecclésiastique, celui de Calliste. Déjà , vers le commencement du II* siècle, les cryptes de Lucine, qui sont le noyau primitif de ce cimetière, réunissaient, nous l'avons vu, l'image du baptême de Jésus au symbole du poisson eucharistique; c'était comme une esquisse abrégée, mais expressive, de la belle synthèse liturgique représentée aux chambres des Sacrements.
On a donné le nom populaire de chambres des Sacrements à une série de cinq cuMcula creusés aux environs de la crypte papale, pendant les dernières années du n* siècle et les premières du suivant (fig. 85). Tous ouverts sur un même couloir, tous de propor-
IMAGES DOGMATIQUES. i)t
tioQS presque égales dans leur étroitesse, ils sont décorés de sujets analogues, peints avec facilité, mais d'une touche rapide et souvent grossière. Les deux premiers, les plus anciens, ont seuls conservé, malgré le pillage des tombes, la plus grande panie de leurs peintures ; les autres sont cruellement abtmés
A en juger par leur décoration, il est très vraisemblable que ces caveaux ont servi à la sépulture de prêtres et de fossoyeurs. A côté des compartiments qui enferment les peintures allégoriques, il en est plusieurs qui présentent des figures isolées : ici, ce sont des fossoyeurs au repos, un bras étendu, le pic appuyé à l'épaule (fig. 86); là, d'autres fossoyeurs creusant une galerie ; puis ce sont deux orants, un docteur assis, un autre debout, tenant en main un volume. Si l'on admettait Tingcnieuse explication de M, de Rossi, une dernière fresque serait plus significative encore (fig, 87]. A droite de la porte du second
ija L'ARCHEOLOGIE CHRETIENNE.
cubiculum, on volt un homme assis, drapé, comme les philosophes, dans un pallium qui découvre l'épaule; il tient par les deux bouts une longue bande de parchemin, et parait lire. Plus bas est une lîgure vêtue d'unetunique et d'une robe courte, qui tire de l'eau d'un puits tout débordant.
Il semble d'abord que l'on ail sous les yeux l'entretien de Jésus et de la Samari taine auprès du puits de Jacob, et que ce soient là ces eaux jaillissant jusque dans la vie éternelle que le Christ promet à ses fidèles.
(Jean, iv, 14.) Mais M. de Kossi pense que la figure qui puise l'eau est une figure d'homme, peut-être le théologien qui a dirigé la décoration des caveaux, peut-être Caltiste lui-même, et il s'appuie sur une phrase d'Origène, qui compare la science sacrée a au puits d'où les eaux spirituelles sont tirées pour rafraîchir les croyants ». Ne vaudrait-il pas mieux, tout en conservant cette belle interprétation du puits mystique, voir ici l'image de la Samaritaine, et, au-dessus d'elle, non plus, il est vrai, Jésus (dont
IMAGES DOGMATIQUES. i»
rîmage serait différente), mais un des prêtres ensevelis dans le caveau, et plus précisément un lecteur lisant aux fidèles le jécit évangélique indiqué par notre fresque ?
L'enseignement chrétien, que donne le prêtre et que symbolise le puits mystique, se développe en petits groupes d'allégories, reliés ensemble de manière à former toute une chaîne dogmatique. Le point d'attache de cette chaîne, c'est le rocher que frappe Moïse.
Le Baptême. — Nous avons vu que l'image de Moïse faisant jaillir Teau du rocher était des plus fréquentes dans le décor des catacombes, où elle correspond d'ordinaire à la Résurrection de Lazare. Déjà représentée dans la Chapellegrecque de Priscille, elle possède ici toute sa valeur symbolique.
Le rocher, selon les paroles desaintPaul aux Corinthiens, c'est Jésus, Petra autem erat Christus (I Cor., x, 4), Jésus, de qui jaillissent les eaux spirituelles et la grâce des sacrements ; et la verge qui le frappe, c'est la puissance sacerdotale, qui appartenait à Moise dans la Loi ancienne, qui appartient à Pierre dans la Loi nouvelle. L'art chrétien, sous la haute direction des docteurs, a fondu en une même
ijt L'ARCHEOLOGIE CHRÉTIENNE.
figure Moise et Pierre. Deux verres à fond d'or, conservés au Vatican, portent rinscriplion PETRVS audessus de l'image du prophète (fîg. 88). Pierre est donc
le nouveau Moïse qui reçoit la Loi des mains du Sei gneur et jette au milieu du désert le torrent du salut
C est ce que signifie clairement une fresque de la fin du m' siècle, peinte au cimetière de Calliste dans le même cubiculum où nous avons admiré l'image du Bon
IMAGES DOGMATIQUES, i]S
Pasteur et des apôtres baptisant le troupeau (fig, 44). Auprès de Moïse imberbe, qui se de'chausse pour approcher du Seigneur, Moïse barbu, sous les traits de Pierre, fait jaillir la source oùviennent boire les Hébreui [fig, 89).
Mais cette source de grâce, ce principe de la vie chrétienne qui sort du rocher du Christ, c'est le baptême. Elle devient dans nos fresques un large fleuve, d'où le pécheur symbolique, c'est-à-dire l'Apôtre, selon l'explication unanime des Pères, tire le chrétien, ce
JnTi SPOQVEM ElfCITDQMSPAViAT*
petit poisson né dans les eaux du baptême », à qui saint Ambroise dira poétiquement : « Ne crains pas, ô bon poisson, l'hameçon de Pierre : il ne tue pas, il consacre, »
L'allégorie serait évidente, quand même le peintre ne l'eût pas traduite, en nous montrant dans te même ileuve un enfant baptisé à la fois par immersion et par aspersion, suivant le lite de la
,jiî L'ARCHEOLOGIE CHRETIENNE.
primitive Église (fig. 91, 92, 240). Le cycle du baptême est clos par l'image du paralytique emportant son lit (fig. 93). Le P. Marchi a pu y voir une allusion au sacrement de pénitence, un souvenir du paralytique de CapharnaUm à qui Jésus-Christ disait : « Aie confiance, tes péchés sont remis. ■ Cependant il est plus sage de croire qu'il s'agit ici du paralytique de Bethsalda, dont le bain salutaire dans la
!-^' '^ piscine a été interprété par les Pères comme une allégorie du baptême.
//-^ VEucharistie. — En regard
-'m' '}\ de ce faisceau d'images réunissant l'allégorie et la liturgie du Fig. iu- — Le paraiyQque sacrement baptismal, le peintre
cmportaol son lit , .
(chambr«d«s«Kmc«.). ^ place un nouveau groupe qui contient Tallégorie et la liturgie du sacrement eucharistique ; les deux sacrements se succèdent immédiatement dans nos fresques, comme ils faisaient alors dans la vie chrétienne. Une image unique dans l'art des catacombes représente la consécration des espèces eucharistiques, la messe (fig. 94J. L'autel est un trépied sur lequel sont posés un pain et un poisson ; le prêtre, vêtu du pallium, l'épaule nue comme dans la scène du puits mystique, étend sa main droite au-dessus des offrandes ; une femme orante assiste à la consécration. Que signifie cette figure de femme? Tâme d'un mon enseveli dans ce caveau, ou bien, comme l'explique M. de Rossi, l'Église, l'assemblée des fidèles qui prient devant l'autel du Christ? « Les prières les plus puissantes, écrivait