I. M. Joly, l'Homme avant les métaux, p
L'industrie de l'époque néolithique est donc remarquablement personnifiée dans les stations de la vallée du Petit-Morin. Les prévisions formulées dans le début de leur découverte, se sont réalisées au delà de tout espoir. Désormais c'est dans la Champagne qu'il faudra venir étudier l'âge de la pierre polie. Malgré le nombre considérable de silex qui ont été recueillis à la surface du sol, nos plaines fréquentées à l'époque néolithique répondront longtemps encore aux interrogations des archéologues. Elles attesteront l'existence de populations qui s'affirment aussi distinctement que les autres peuples qui appartiennent aux temps historiques. Les restes de la civilisation néolithique revêtent la même valeur archéologique que les produits des époques historiques qui partagent le cours des siècles.
Ces vestiges affectent des caractères distinctifs propres et constituent un mode de civilisation qui ne se représente jamais dans la suite avec l'ensemble qui existe à l'âge de la pierre polie. L'époque même des dolmens ne s'identifie pas, nous le croyons du moins, avec le temps de notre industrie de la pierre polie. Des savants d'une incontestable compétence paraissent attribuer l'existence des grottes de la Champagne à l'absence
4o8 CONCLUSION.
des mégalithes. L'idée, si ingénieuse qu'elle soit, n'est pas conforme aux faits. Les grottes artificielles étaient fermées avec des blocs énormes qui auraient pu facilement être utilisés à la construction des dolmens. La station du Trou-Blériot à Courieonnet conserve encore in situ de ces grandes pierres qui obstruaient l'entrée des grottes; du reste les monuments mégalithiques élevés postérieurement dans la contrée démontrent par le fait que la matière première ne faisait point défaut.
Les grottes artificielles présentent, il y a lieu de le remarquer, une physionomie caractéristique dans la Champagne ; mais si la constitution géologique du pays leur imprime un caractère spécial, elles ne forment cependant pas une exception dans la rigueur du terme.
Ces grottes, pratiquées avec un grand soin, étaient dans certains cas de véritables habitations. Le choix du lieu et la disposition ne laissaient rien à désirer. Nous n'avons pas besoin d'autre preuve que la conservation de ces ossements à l'aspect éburné qui paraissaient sortir de la cuve, comme le disait un savant paléontologiste. Les différents modes d'inhumation se trouvent parfaitement représentés dans les grottes de la vallée du Petit-Morin.
Les empreintes qui subsistent encore d'une manière frappante sur les parois attestent un outillage particulier, spécial, qui ne se retrouve à aucune autre époque. Il n'est pas plus possible d'identifier cette époque avec ies premiers âges du fer, qu'il n'est possible de confondre l'architecture romane avec celle de la Renaissance. Cependant dans des constructions du xvie siècle on rencontre des ouvertures dont la forme est romane. 11 y a tout simplement lieu de conclure qu'au point de vue de l'utilité, on avait emprunté à des époques précédentes des formes que ne comportait pas l'art contemporain dans sa pureté originelle, comme on avait utilisé pour un emploi vulgaire les épaves de la pierre polie.
La civilisation propre aux stations néolithiques n'est pas seulement représentée par un outillage exceptionnel : les essais de sculpture démontrent un art naissant et établissent l'existence de populations fixées avec des demeures permanentes.
Les soins apportés pour orner les habitations attestent des habitudes sédentaires. Il n'y a point à en douter, les contrées où sont situées les grottes ont été constamment habitées depuis l'époque de la pierre polie.
Les ressources que l'étude de l'anthropologie trouve dans les sépultures pratiquées dans les grottes permettront de reconnaître que certains caractères propres à la population actuelle de la contrée existaient déjà à l'époque de la pierre. Il est nécessaire de rappeler que nous avons mis en réserve, à la disposition des savants, des éléments précieux pour les études anthropologiques. Les types sont nombreux dans les collections de crânes du musée de Baye.
Plusieurs questions nouvelles, d'un très-grand intérêt, ont été posées à l'occasion de plusieurs faits qui ont été relevés dans nos diverses stations. La trépanation préhistorique s'y trouve affirmée par d'irrécusables témoignages. Il y a là un détail remarquable dans les habitudesdes tribus néolithiques. Malgré les savantes interprétations qui ont été proposées déjà, la question fera de nouveaux progrès.
Les faits qui se rattachent à cette intéressante étude ont été l'objet de nombreuses critiques parmi ceux qui ont traité la matière d'une manière superficielle et sans avoir les pièces sous les yeux. Les difficultés étaient en réalité plus apparentes que réelles. Les impossibilités invoquées n'existaient pas. Le seul point qui reste encore obscur concerne les motifs de la trépanation. L'opération est indiscutable, les raisons qui la motivaient ne sont pas suffisamment connues.
Une autre question nouvelle a été aussi introduite par le fait de nos découvertes. Elle est relative à l'emploi des flèches à tranchant transversal comme projectile. Nous avons exposé les raisons qui déterminaient l'usage de ces sortes de flèches. Les objections qui se sont produites, basées le plus souvent sur des données fautives, n'intéressent pas le fond même de la question. Souvent aussi les oppositions proviennent d'une connaissance imparfaite du sujet discuté. Les conclusions subsistent donc ; l'opinion favorable à leur emploi a pu rallier l'assentimen d'un grand nombre de savants. Nous ne connaissons pour le
moment aucune localité qui ait donné autant de documents sur cette matière.
Les haches polies se présentent aussi dans nos grottes avec une importance digne de mention. Les emmanchements et les positions qu'elles occupaient déterminent nettement leur rôle. Elles sont même représentées en relief sur les parois des grottes et ce genre de sculpture est encore unique aujourd'hui. L'outillage considérable renfermé dans les grottes a permis de rattacher d'une manière certaine à l'époque néolithique le grattoir désigné sous le nom de type du Grand-Pressigny. Jusqu'alors il avait été exclusivement trouvé à la surface du sol.
Les conditions favorables réunies dans les grottes ont contribué à conserver un outillage en os très -intéressant. La collection fournit des points de comparaison nombreux et préconise des types inconnus. Cette partie de l'industrie de la pierre polie mérite d'attirer l'attention, car plusieurs pièces accusent une incontestable dextérité. La rareté des instruments en os de l'époque donne elle-même une grande importance à l'ensemble de l'outillage, dont la matière est empruntée aux ossements des animaux.
Les parures, qui occupent déjà un rang remarquable à l'époque néolithique, sont très-nombreuses dans nos stations. Elles fournissent de précieux renseignements sur les mœurs, les habitudes des populations néolithiques. Elles indiquent des peuplades qui avaient déjà des tendances supérieures aux préocupations de la vie matérielle.
Les amulettes rangées avec plus ou moins de raison parmi les objets de parure sont caratéristiques d'un autre ordre d'idées. Elles nous montrent déjà des dispositions morales qui se retrouvent aux autres époques.
La céramique., qui remonte certainement à l'époque de la pierre polie, nous révèle les traits d'une industrie rudimentaire. 11 n'y a point lieu de rechercher à l'époque qui nous occupe les procédés de la fabrication méthodique. Nous pouvons seulement reconnaître les efforts tentés par l'homme pour se créer des ustensiles de première nécessité. L'âge du bronze étant représenté au point de vue de la céramique dans nos
régions, nous possédons ainsi des moyens sûrs de déterminer la provenance des divers types de vases.
Toute l'importance de nos spécimens paraît particulièrement dans l'indication nette de la céramique néolithique. Cette partie de l'archéologie préhistorique laisse beaucoup à désirer. Nos collections forment une ressource précieuse pour l'étude. Elle permettra d'établir désormais la distinction qui existe entre la céramique néolithique et la céramique du bronze.
Les éléments de classification qu'elle renferme seront utilisés avec avantage et rendront à leur industrie spéciale des produits qui avaient été naguère attribués à la pierre polie.
Nous pensons avoir rendu un véritable service aux études archéologiques, en conservant et en faisant connaître les produits de l'industrie d'un temps si reculé. L'incontestable authenticité des objets découverts, jointe aux détails les plus scrupuleusement constatés sur les conditions dans lesquelles ils ont été trouvés, donne à nos types de la vallée du Petit-Morin une incomparable valeur.
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