Conf. deN. D. de Paris, 1875", p
Une tribu peut être pauvre, dépourvue, sans pourtant être composée de brutes.
Le désir de vaincre la difficulté qui s'opposait à ce qu'on attribuât à l'homme génésiaque les instruments de l'époque tertiaire, a suggéré l'idée d'un être anthropomorphe. Nous avons vu préconiser les diverses hypothèses d'une ébauche, d'un précurseur de l'homme; enfin l'homme préadamique. Il serait certainement d'un rare intérêt d'étudier ces divers êtres; mais jusqu'à ce jour, ils ont été d'une désespérante discrétion. Ils n'ont point laissé transpirer le moindre mot de leur problématique existence.
Les paléontologistes, que l'attrait de ces questions émouvantes enthousiasme, représentent les savants qui suspendent leur jugement, vu l'insuffisance des preuves, comme des attardés dans les derniers embarras d'une vieille routine. Cependant l'archéologue sérieux, qui admet seulement les faits basés suide solides preuves, rend plus de service malgré la lenteur de sa marche, que celui qui se porte prestement en avant, sans que la science éprouvée ose le suivre !
Les dénominations spécialement propres à la géologie appliquées aux époques archéologiques ainsi qualifiées, de tertiaire ou quaternaire, ne sont pas sympathiques à tous les savants. Elles conviennent parfaitement pour désigner les périodes géologiques, mais elles sont moins favorablement admises archéologiquement. Nous citerons seulement les réserves faites par M. Fraas : « MM. l'abbé Bourgeois et Cartailhac ont parlé de silex quaternaires. Je suis étonné de ces mots, c'est là une expression géologique. Quand on parle de Miocène ou de Pliocène, il s'agit de l'époque à laquelle les couches de la terre se sont formées au fond de la mer et des lacs, là où l'homme ne pouvait habiter. Il ne faut pas confondre la formation des couches avec les phénomènes qui se produisirent quand la croûte terrestre eut déjà été formée *. » Ces expressions resteront probablement encore
i. Congrès International d'Anthrop. et d'Archéol. préhistoriques^ de Bruxelles, P 455-
longtemps en usage. Le temps et le progrès apporteront des perfectionnements qu'il faut savoir attendre.
Dans l'état actuel de la science, on ne voit pas comment il serait possible d'isoler la question des silex tertiaires du domaine de la géologie. Cependant, la question archéologique est entravée dans sa marche par son association avec la géologie. Effectivement, lorsque la question est traitée géologïquement, les faits sont si bien établis et prennent tant d'intérêt au point de vue de la stratigraphie, que cet intérêt suréminent rejaillit sur les instruments des couches miocènes, et leur donne un prestige emprunté. Il se forme alors une idée associée, qui laisse dans l'esprit cette notion, que l'homme est le contemporain bien authentique, bien certain, de la flore et de la faune tertiaires. Cependant cette conclusion n'est pas généralement admise. Ce n'est pas, du reste, ce qui résulte des faits.
Il y aurait donc lieu de séparer la question archéologique, de la préciser et de la dégager du vague presque mystérieux où elle est ensevelie. Lorsque ce travail de dégagement sera accompli, alors par l'étude des différentes assises, il sera peut-être possible d'assigner à l'homme sa véritable place, et son âge d'après les observations d'une science démontrée .
Il a été souvent répété, que du moment où les silex tertiaires seraient reconnus archéologiquement comme l'œuvre de l'industrie humaine, et que les différentes couches qui les contiennent seraient proclamées géologiquement exemptes de remaniements, la question serait tranchée d'une manière définitive. Cette conclusion est loin d'être revêtue de l'autorité qu'elle semble posséder. Pour ne citer qu'une allégation qui la combat, n'a-t-on pas déjà affirmé souvent que, trèsprobablement, le résultat des études nouvelles aura pour effet de rajeunir les terrains et de vieillir l'homme? Du reste, les autorités les plus célèbres n'ont-elles pas constaté le travail intentionnel des silex? Des géologues illustres n'ont-ils pas reconnu l'authenticité et la pureté des strates miocènes? Et cependant la question est encore en suspens, les discussions,
n'en continuent pas moins. Si notre cadre comportait de pareilles discussions, nous aurions à citer ici les raisons multipliées, à l'aide desquelles on a prétendu expliquer la présence des silex dans les terrains tertiaires ou autres. Mais nous avons donné des indications suffisantes pour exciter la curiosité studieuse et pour mettre sur ses gardes la science prudente.
Le parti que l'on a voulu tirer des découvertes faites dans les terrains tertiaires contre l'enseignement biblique, a aussi contribué à entourer la question de difficultés nombreuses. D'un côté, on a trop visé le but sans apprécier suffisamment les moyens. De l'autre, on a trop redouté les effets de l'attaque sans envisager froidement la réalité du péril. Les silex miocènes ont été les victimes de ces espérances prématurées et de ces craintes irréfléchies.
Il importe de constater que l'appréciation de ces faits scientifiques, d'une portée transcendante, n'appartient à personne exclusivement. Les archéologues de toutes les catégories peuvent s'en préoccuper sans avoir le moindrement à redouter le terrible bûcher dont on évoque si inutilement le fantôme. Le monde est un grand livre , comme on l'a fréquemment dit, où le Créateur a écrit. La révélation est un autre livre où sa main toute-puissante a également tracé des lignes impérissables. Il est puéril d'espérer ou de craindre de rencontrer des contradictions dans ces deux livres consultés à la lueur du flambeau de la vraie science.
Nous avons omis, à dessein, de signaler l'opinion de M. Delfortrie de Bordeaux lorsque précédemment nous avons consigné les jugements formulés au sujet des silex miocènes. Cependant elle est d'une incontestable importance. Il nous paraît utile de rapporter ici la conclusion de ses savantes observations : « La paléontologie, consultée sur l'existence de l'homme miocène, ne peut que formuler un non bien accentué1. » Il ne faut pas oublier que l'argumentation de
i. Les ossements entailles et striés du miocène aquitanien. Extrait des actes de la Société linnéenne de Bordeaux. T. XXVII.
M. Delfortrie, étant basée sur les incisions observées par M. l'abbé Delaunay sur les ossements à'Haliterium, la conclusion ne saurait s'étendre aux silex miocènes, dont elle ne tient nul compte. Aussi M. l'abbé Delaunay, qui a reconnu la valeur des observations de M. Delfortrie, accorde-t-il toute sa confiance aux silex tertiaires, comme œuvres de l'industrie humaine. L'opinion de M. Delaunay a une portée considérable, car il est sérieusement associé à la découverte de M. l'abbé Bourgeois, dont il a suivi tous les progrès.
Avant de terminer l'exposé de la question relative aux silex de Thenay, pour ne rien négliger de ce qui pourrait servir à la solution des difficultés qui environnent ce grave sujet, nous mentionnerons quelques opinions qui s'y rapportent.
M. Roujou, dans une séance de la Société d'anthropologie de Paris, où il fut question de l'homme tertiaire, s'est ainsi exprimé : « Transformiste convaincu, je n'ai pas attendu la découverte des silex miocènes pour admettre l'existence de l'homme tertiaire, car c'est une conséquence nécessaire du transformisme dans l'état présent de nos connaissances, et un corollaire indispensable des idées que je partage sur les rapports morphologiques des mammifères et sur leur mode de filiation. Ma manière de voir, à cet égard, peut donc se résumer ainsi : nous n'avons pas encore trouvé de traces positives et indiscutables de l'homme miocène, nous n'en trouverons peut-être pas d'ici à longtemps; mais, malgré cela, on peut dire que l'homme existait certainement alors, car c'est une nécessité logique, et, s'il n'en était pas ainsi, toute la philosophie zoologique ne serait qu'un rêve1. »
M. Leguay : « Je ne pense pas, dit-il, qu'on puisse se croire autorisé à conclure, de l'examen des silex2 présentés par M. deMortillet, l'existence de l'homme tertiaire tel qu'il le comprend. Ces formes d'objets se retrouvent dans beaucoup de gisements, et on ne peut pas en induire qu'ils soient les