Docteur Hamy, Précis de Paléontologie humaine, p
4. Estratta dal Rendiconto dell' Accademia délie Scienze dell' Instituto di Bologna e letta nella Sessione de 25 novembre 1875.
qui ne laissent pas de révéler une certaine dextérité. L'incorrection des pierres ne saurait être néanmoins un motif suffisant pour refuser de les admettre. L'artisan ne pouvait-il pas être peu exercé et ne posséder qu'une expérience incomplète? La nature du silex était aussi plus rebelle, plus difficile à traiter que les pierres qui furent utilisées dans les époques postérieures. M. l'abbé Bourgeois n'a pas manqué, du reste, de faire ressortir ces particularités importantes à connaître.
Malgré notre désir de nous tenir dans les strictes limites de l'archéologie, il nous est impossible de garder le silence sur quelques explications qui ont été tentées pour motiver l'existence des silex dans les terrains tertiaires. Ces opinions, ces conjectures, ne sont pas, à proprement parler, du domaine de l'archéologie, mais il est nécessaire de les mentionner sommairement, pour esquisser les principaux traits de cette étonnante question.
M. de Mortillet, après avoir constaté que le problème des silex tertiaires restait à peu près le même, après comme avant le Congrès de Bruxelles, ajoute : « Mais ce statu quo était presque un échec. M. l'abbé Bourgeois le comprit; loin de se laisser décourager, il se remit à fouiller avec une nouvelle ardeur. Sa persévérance fut couronnée de succès. Les nouvelles fouilles lui ont procuré, entre autres, deux pièces bien plus intéressantes, bien plus probantes que les précédentes. Il les a apportées dernièrement à Paris, en venant assister aux séances du conseil supérieur de l'Instruction publique, dont il a été nommé membre. »
« L'une, la plus belle, la plus curieuse, est une espèce de pointe de lance, ou plutôt de scie ovale, dont tout le pourtour présente de nombreuses entailles, très-régulièrement faites. Naturellement, M. Bourgeois a gardé cette pièce. »
« Mais il a bien voulu donner au musée de Saint-Germain la seconde, que j'ai l'honneur de vous présenter. C'est, comme vous le voyez, un instrument de la forme bien connue des grattoirs, forme déjà rencontrée plusieurs fois dans le gisement tertiaire de Thenay. Seulement, ce nouveau grattoir est beaucoup plus grand et plus net que les autres. Vous voyez
sur une face, qui a environ trois centimètres de longueur, des entailles fort régulières, mais sans interruptions, toutes dans le même sens. Ce sont autant de caractères d'une taille intentionnelle. Une action mécanique naturelle aurait-elle pu produire cette régularité, cette continuité ? Vous voyez aussi que tous les autres bords ou arêtes du silex sont restés anguleux, vifs, sans petits éclats. Ce silex n'a donc pas été roulé et heurté, n'a donc pas subi d'actions mécaniques, pouvant expliquer plus ou moins la production de petits éclats simulant les retailles. Comment dès lors expliquer la formation de ce grattoir, si ce n'est par l'intervention d'une volonté déterminée et réfléchie ? Il est donc tout naturel d'admettre l'intervention de l'homme ou de l'ancêtre de l'homme. »
a Je m'exprime ainsi, parce que d'après les lois de la paléontologie l'homme actuel ne devait pas exister à l'époque du calcaire de Beauce. »
Après ces considérations, dont l'importance n'échappera à personne, M. de Mortillet énumère les différentes transformations accomplies dans les diverses faunes des terrains miocènes, et il tire cette conclusion : « Comment l'homme, qui a une organisation des plus compliquée, aurait-il seul échappé à cette loi (loi de transformation)? Nous devons donc conclure que si, comme tout le fait présumer, les silex de Thenay portent des traces d'une taille intentionnelle, ils sont l'œuvre, non pas de l'homme actuel, mais d'une autre espèce d'homme, probablement même d'un genre précurseur de l'homme devant combler un des vides de la série animale1 ! »
M. Roujou prélude de cette manière sur cette même question : « Je me garderai également d'être l'apologiste ou le détracteur des silex miocènes, car c'est rendre un mauvais service à la vérité que de chercher à l'établir sur des preuves contestables... et formule ainsi son opinion : « Pour ce qui est des formes grossières des silex taillés miocènes, elles peuvent très-bien s'expliquer en admettant que l'homme de cette époque était extrêmement inférieur même à celui de Saint-
1. Bul. Soc. Anthrop. de Paris. Comm. sur l'homme tertiaire, 1873, p. 673.
2o EPOQUE TERTIAIRE.
Acheul, par exemple, dont il était séparé par un nombre de siècles incalculable, et bien supérieur, sans doute, aux temps qui se sont écoulés depuis la fin du quaternaire jusqu'à nos jours. »
« On nous dit encore que des formes analogues à celles des silex de M. l'abbé Bourgeois se trouvaient dans des débris de taille de tous les âges ; cela est certain, mais ne donne aucun renseignement sur leur date ; car, dans ces débris plus récents, on trouve avec ces ébauches grossières, des objets bien plus parfaits, ce qui n'a jamais lieu pour les silex tertiaires. En outre, les instruments de cette époque reculée dont l'usage ne peut nullement être deviné, d'après ce que nous savons des temps antéhistoriques et présents, ces instruments, dis-je, ont toujours des contours irréguliers, des biseaux émoussés, des tailles incertaines, ce qui rend douteux l'intervention humaine, et ce qui nous fait penser que l'homme de ces temps, au moins dans le bassin de la Loire, était à peine un homme, constituait une espèce à part et tenait encore considérablement de l'animal1. »
Ce recours à un être antérieur à l'homme, de la part des paléontologistes, pour expliquer les silex tertiaires, n'est pas une tentative isolée. M. l'abbé Fabre d'Envieu, discutant ces questions, est entré à peu près dans la même voie : « Il faudrait, dit-il, tout au plus conclure, de l'existence de ces travaux d'art, que l'on a trouvé les traces d'un animal raisonnable dans les terrains tertiaires ; nous ne pouvons pas soutenir, en effet, qu'il n'y a pas eu, pendant les formations antéhexamériques, des intelligences servies par des organes différents des organes humains. » Plus loin : « Les géologues devraient ne rien affirmer au delà des faits et ne pas trancher, sans preuves et au hasard, des questions qui sont très-complexes. Ainsi ils soutiendraient, sans motif sérieux, que les hommes antérieurs au diluvium gris sont nos parents, car il peut y avoir eu sur la terre des races humaines antérieures à l'Adam biblique2. »
1. Bul. Soc. Antkrop. de Paris, Coram, sur l'homme tertiaire, 1873, p. 677.
2. Fabre d'Knvicu. Les origines de la terre et de l'homme } p. 459 et 460.
Le R. P. Monsabré ne répugne pas à admettre les mêmes moyens de conciliation : « De deux choses l'une, déclare-t-il, ou bien les savants reconnaîtront qu'ils ont exagéré la valeur de leurs chronomètres et se verront obligés de rajeunir leurs terrains, ou bien de nouvelles découvertes nous mettront sur la trace d'un être anthropomorphe qui fut, dans l'admirable progression du plan divin, dont nous étudierons prochainement l'harmonie, l'ébauche et le précurseur de l'homme, et auquel il faudra attribuer les instruments de l'époque tertiaire1.»
Telles sont les merveilleuses proportions de cette question qu'on ose à peine rattacher à l'archéologie préhistorique. Il nous est impossible de l'embrasser dans ses prodigieux développements, car il faut en faire l'aveu, nous touchons à un terrain nouveau, sur lequel l'archéologue ne saurait utilement s'engager.
La linguistique s'est fait entendre aussi, à l'occasion du problème de l'homme tertiaire. Ses explications planent dans des régions presque inaccessibles au vulgaire, et ne peuvent guère prendre place dans un essai d'archéologie préhistorique. Nous nous bornons à cette unique mention qui suffira pour provoquer de plus amples études.
L'opposition ardente qui s'attaque aux silex miocènes s'explique par un malentendu. Des archéologues d'une science superficielle, entendant attribuer ces silex à l'homme primitif, reportent leur pensée vers le premier homme, et s'imaginent que les ébauches d'instruments sont données comme les premiers essais de l'industrie humaine et les tâtonnements d'une intelligence naissante, appelée à se développer dans un progrès successif. Les silex tertiaires sont l'œuvre d'un rameau détaché de la grande famille humaine; mais ils ne sont pas, on ose à peine le faire remarquer, le travail des descendants immédiats du premier homme ; pas plus que les instruments grossiers encore en usage chez certaines peuplades sauvages. Ils représentent une situation pauvre, dénuée, mais nullement les premiers essais d'une intelligence inexercée.