‹ L'Archéologie préhistoriqueChapitre 38 sur 131 · Revue archéologique^ 1874, p. 300 et · texte numérisé non relu

Revue archéologique^ 1874, p. 300 et

L'anthropologie, dont les lumières avaient été invoquées pour affirmer la disparition des races anciennes et l'apparition d'une race nouvelle, après un hiatus profond, afourni des données qui autorisent d'autres conclusions. Non-seulement les races anciennes se retrouvent à l'âge de la pierre polie, mais elles sont encore représentées dans nos populations actuelles. Au Congrès de Bruxelles, M. de Quatrefages a déclaré qu'il était impossible de refuser aux hommes qui ont vécu en même temps que le mammouth, le renne, le rhinocéros, une part dans la formation des populations actuelles. Plus je vais, plus je vois et compare, plus je suis convaincu que cette part est très-grande et qu'une bonne partie de nos contemporains se composent des descendants des hommes fossiles que nous étudions ici en ce moment i.

Les types les plus anciens, les plus extraordinaires qui ont donné lieu à tant de discussions, se retrouvent dans la masse des populations actuelles de l'aveu des plus célèbres anthropologues. L'homme de Cro-Magnon a été retrouvé, bien plus la race du Neanderthal a été également retrouvée. Ces races, qui ont pénétré l'âge de la pierre polie, ne souffrent donc pas la lacune signalée, puisqu'ils la franchirent pour ainsi dire jusqu'à nous, à travers tant de civilisations diverses.

Les études anatomiques ont apporté aussi un précieux appoint en faveur de la perpétuité des races quaternaires à l'époque de la pierre polie. Les ressemblances anatomiques, dans certains points, qui sont considérés comme caractéristiques, se retrouvent aux deux époques paléolithique et néolithique. M. Broca a mis ces faits dans un jour brillant et M. Hamy a constaté, avec non moins de succès, des faits analogues qui l'ont autorisé à nier l'existence de l'hiatus. Ce ne sont pas seulement les sommités parmi les anthropologistes qui ont ainsi comblé l'hiatus par leurs savantes observations ; une foule d'autres archéologues, par un examen consciencieux, ont reconnu et publié des faits qui établissent la continuité - des âges de la pierre. L'hiatus, au point de vue anthropologique, semble

i. Congrès intern. (Tanthrop. et d'archeol. préhistoriques de Bruxelles } p. 582.

n'avoir eu un succès relatif que par l'absence de constatations suffisantes.

La géologie semblait avoir prêté son concours puissant à la démonstration de la solution de continuité. Les géologues, en effet, ont reconnu une lacune placée non pas entre les dernières limites de l'époque paléolithique et les commencements de la pierre polie, mais divisant l'époque quaternaire elle-même. Elle n'est donc pas applicable à la question qui nous occupe, la remarque en a été souvent faite. Les lacunes que la géologie a constatées à d'autres époques plus rapprochées sont essentiellement locales et manquent de ce caractère de généralité qui serait nécessaire pour établir cette lacune profonde, brusque, affirmée par quelques savants. Les interruptions remarquées dans la fréquentation de certaines grottes n'ont point un caractère géologique. Les couches de stalagmites démontrent des temps d'arrêt dans la fréquentation des grottes, mais ne disent rien en faveur de l'hiatus. Aucune cause assez énergique pour faire disparaître la race humaine n'a été non plus reconnue entre les deux époques de la pierre. Nous ne donnons qu'un aperçu fort sommaire, mais les déductions de la géologie n'en sont pas moins fort intéressantes dans les exposés qui ont été faits.

Les changements survenus dans la faune ont paru des indices suffisants de l'hiatus. Mais il faut remarquer que la faune quaternaire n'a point disparu tout d'un coup pour faire place à la faune actuelle. Les faits attestent le contraire par l'existence de plusieurs animaux quaternaires, pendant et après l'époque de la pierre polie. Le renne, dont les restes sont si abondants dans certaines stations quaternaires, n'était pas nécessairement l'animal prédominant de la faune, car les accumulations de débris, étant tout/ à faitaccidentelles, ne prouventpas qu'il en était ainsi dans la nature. Le fait de la domestication des animaux n'est pas encore assez bien étudié pour que l'on puisse l'invoquer légitimement.

M. Steenstrup, dans une très-savante communication au Congrès de Bruxelles, a démontré l'existence de plusieurs espèces animales contemporaines du mammouth, qui ont été

dans la suite domestiquées. Ces espèces ne comblent-elles pas l'hiatus? Il y a lieu de le croire, d'autant plus qu'elles sont, pour ainsi dire, identiques, au point de vue anatomique, avec celles de l'époque quaternaire1.

Bien que la flore, sérieusement interrogée, puisse donner les plus intéressants éléments de solution, nous nous bornons à constater qu'à l'époque glaciaire les lichens n'occupaient pas nécessairement la terre. Une autre végétation s'était emparée du sol qui lui offrait tous les éléments nécessaires à un splendide développement.

L'archéologie offre également des ressources qui peuvent puissamment aider à combler l'hiatus si souvent invoqué. 11 n'est pas conforme à la réalité des faits, comme on l'a avancé, que la transformation soit assez complète à l'époque de la pierre polie, pour autoriser à déclarer qu'il n'y a plus d'art alors, ni aucun rapport avec les temps paléolithiques. D'abord on a invoqué l'absence du silex travaillé à l'époque de la pierre polie. Le fait n'est pas démontré, car n'y eût- il que les stations du Petit-Morin (Marne), où nous avons trouvé les silex par milliers, on pourrait le contester. Mais il a été trouvé d'antres stations néolithiques, tout le monde connaitle Grand-Pressigny, Spiennes. Les silex travaillés se retrouvent donc dans les stations les mieux caractérisées de la pierre polie. A un autre point de vue, les silex de Solutré n'ont-ils pas une physionomie qui autorise pleinement à les comparer avec les silex de la pierre polie? Depuis que la grande thèse de l'hiatus a été posée, n'a-t-on pas découvert des grottes où les deux époques se touchaient et se succédaient avec certains points de ressemblance qui n'admettent point la solution de continuité? Enfin les conditions d'existence des populations quaternaires ayant changé avec la civilisation néolithique, l'art n'a-t-il pas pu se transformer? Les mœurs étant changées, il n'y avait plus de raisons de représenter les mêmes sujets. Nous ne pouvons donner un plus grand développement à la question que nous traitons, eu égard à notre cadre. Mais nous pouvons, sans té-

Page 1