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CITES LACUSTRES OU PALAFITTES

Les temps néolithiques nous apparaissent encore sous une autre face remarquable, caractérisée par les constructions lacustres, connues aussi sous le nom de Palafittes. Les cités lacustres dessinent un des aspects sous lesquels l'âge de la pierre polie se présente aux études des archéologues.

Depuis longtemps l'attention était provoquée par la présence d'un grand nombre de pieux implantés dans les lacs de la Suisse. Les populations riveraines et les pêcheurs les connaissaient. Plusieurs fois des spécimens d'une industrie extraordinaire et inconnue avaient été recueillis dans les lacs. La curiosité s'en était intéressée, mais les interprétations de la science n'étaient point intervenues. On cite des découvertes de ce genre faites dans le lac de Zurich en 1829. De nombreuses années s'étaient écoulées depuis, lorsqu'en 1854 l'abaissement considérable du niveau des eaux permit d'exécuter, dans le lac de Zurich, des travaux qui mirent au jour une intéressante série d'objets, composée d'ustensiles, d'outils, d'armes, qui représentaient un art étrange sans rapports avec les industries anciennes connues. M. le docteur Keller saisit avec une intuition profonde l'intérêt de ces découvertes et la relation qu'elles avaient avec les pilotages dans le voisinage desquels elles avaient été trouvées. Le lit de vase qui les contenait, appelé couche archéologique, fut exploré soigneusement. Les interprétations savantes de M. Keller donnèrent de la célébrité

aux découvertes qui furent, dès lors, l'occasion d'un grand déploiement d'activité parmi les archéologues de la Suisse. Les résultats obtenus enrichirent les explorateurs des produits nombreux de l'industrie lacustre. M. Troyon * ajouta considérablement à l'éclat des recherches par ses aperçus pleins d'érudition. De leur côté, les études comparatives de M. Morlot* contribuèrent à rattacher les constructions lacustres de la Suisse avec les civilisations déjà si bien connues de la Scandinavie.

Ces premières découvertes avaient été comme un jet de lumière projeté au milieu d'une nuit obscure. Des recherches furent opérées dans le lac de Neuchâtel et la moisson fut encore plus abondante, plus intéressante, plus fructueuse pour la science. Les explorations bien dirigées du lac de Neuchâtel enrichirent les musées de la Suisse. Les publications de M. Desor3 les rendirent célèbres et contribuèrent efficacement à établir l'existence de l'industrie des cités lacustres.

Dans la suite, M. Thioly trouva dans le lac de Genève deux stations4 qui furent interrogées avec un grand soin. Les constructions lacustres de Moosseedorf3 et de Grenz, près de Berne, furent aussi explorées par M. Uhlmann. Plusieurs autres pilotis furent également remarqués et visités dans divers autres lacs de la Suisse. Enfin la découverte des sépultures d'Auvernier souleva un coin du voile qui entoure l'existence des populations des cités lacustres.

La Suisse, qui avait été le premier point sur lequel les palaflttes avaient été observées et si bien étudiées, ne resta pas longtemps l'unique théâtre connu des cités lacustres. La Bavière fit bientôt connaître ses constructions lacustres qui, de l'avis de M. Desor, appartiennent pour la plupart à l'âge de la pierre6. M. le comte Wurmbrand en signala également en

1. Troyon, Habitations lacustres des temps anciens et modernes. Lausanne, 1860.

2. Morlot, Études géologico-archéologiaues en Danemark et en Suisse. Bulletins de la Société vaudoise des sciences naturelles, 1860.

3. Desor, Les Palaflttes ou Constructions lacustres du lac de Neuchâtel. Paris, 1865.

4. Matériaux pour servir à l'histoire de V homme } 1868, p. 50.

5. Uhlmann, Die Pfahlbaualterthumer von Moosseedorf '. Berne, 1857. — Matériaux pour servira l'histoire de l'homme, seconde année, p. 232.

6. Matériaux pour servir à l'histoire de V homme, première année, pp. 21, 85, 131.

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Autriche1. En France, on constata pareillement dans les marais de la Deule (Nord) l'existence d'une station de la pierre polie2. L'ensemble est assez considérable et l'étude des cités lacustres constitue maintenant une partie importante de l'époque néolithique.

Les constructions lacustres ne forment pas, au point de vue archéologique, une période isolée, ayant des caractères distinctifs qui l'isolent de la civilisation de la pierre polie. Il est beaucoup plus probable que les cités lacustres sont le résultat d'une inspiration particulière destinée à satisfaire des tendances propres à certaines populations. Mais elles tiennent certainement par plusieurs points à l'ensemble de la pierre polie et s'harmonisent visiblement avec elle. Les stations de la pierre polie sont disséminées dans toutes les contrées et ne paraissent point affecter des situations spéciales. Il n'en est pas de même des stations lacustres exclusivement propres aux régions baignées par les eaux. Elles se limitent donc aux vallées et caractérisent un groupe distinct de la population. Les études ethnographiques constatent effectivement l'existence de certaines tribus qui affectent principalement le voisinage des eaux, et contractent ainsi des habitudes distinctives qui tranchent avec celles des populations qui les environnent. Sous l'influence d'un genre de vie particulier, on voit fleurir un travail spécial correspondant aux besoins, aux occupations des habitants. Dans ces conditions il ne faut plus chercher une civilisation, une industrie, un art caractérisant d'une manière complète une époque; puisqu'il s'agit simplement d'une de ces mille nuances que la nécessité, les aptitudes, les goûts créent exceptionnellement dans le grand courant d'une civilisation déterminée. Toutefois, s'il est évident que l'on ne saurait représenter les cités lacustres comme formant une phase, comme une division de l'époque de la pierre polie avec des linéaments nettement dessinés, il n'en est pas moins vrai qu'elle fournit des faits archéolo-

i. Wurmbraudj Ergebnisseder Pfahlbau-U/itersuchungen.Wicn, ièj$. — Matériaux pour servir à Vhistoire de riwmme} neuvième année, p. 49.

2. Matériaux four servir à l'histoire de l'homme, douzième année, p. 95".

EPOQUE NEOLITHIQUE. 91

giques intéressants et constitue une situation portant les nombreux traits d'un particularisme bien accusé. La démonstration de la nuance propre aux cités lacustres n'offre point de grandes difficultés. 11 suffit de voir et de comparer pour en être frappé. Le fait est considéré comme hors de doute par les archéologues, les cités lacustres indiquent à un certain degré un progrès dans la civilisation de la pierre polie. Elles forment comme une étape dans la marche progressive de l'industrie néolithique. Si on les considère comme les œuvres d'une population nuancée par des goûts particuliers, des occupations exceptionnelles, des mœurs spéciales ou comme l'introduction d'un élément nouveau parmi des populations, elles conservent toujours la même valeur, le même intérêt, aux yeux des archéologues. Ainsi l'existence des cités lacustres peut recevoir les explications les plus opposées, être l'objet d'interprétations fort variées, elles ne sont pas susceptibles d'être radicalement séparées 5 on le voit par la physionomie de l'outillage qui porte les indices incontestables d'une origine commune avec celle de la pierre polie.

La conséquence naturelle de ces notions, c'est qu'il n'est point possible de trouver dans toutes les stations de la pierre polie les traces de l'industrie des palafittes. Ce serait en vain aussi que l'on chercherait les restes des constructions lacustres dans tous les endroits fréquentés à l'époque néolithique. Aussi ce n'est point sans raison qu'il a été remarqué que l'industrie de Robenhausen représentait imparfaitement l'époque de la pierre polie. Cette assertion serait mal fondée, s'il n'existait un particularisme frappant dans les cités lacustres.

Nous l'avons déjà dit, la Suisse est comme le pays classique des palafittes. Néanmoins il en existe en France, en Bavière, en Italie, en Autriche et dans d'autres pays. L'avenir fera probablement connaître encore de nouvelles stations.

La civilisation particulière des palafittes ressort, il semble, avec une nouvelle force de la perpétuité de ces constructions à travers l'âge du bronze, le premier âge du fer et vraisemblablement encore plus tard, si on veut admettre le témoignage des objets recueillis par la drague. Effectivement ces

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situations, offrant une sécurité incontestable et répondant aux besoins des populations adonnées à la pêche, ont dû être recherchées constamment pour les mêmes motifs. La simplicité de cette observation n'a pas cependant paru une explication suffisante aux yeux de tous les savants. Cari Vogt pense que les habitants des palafittes étaient originaires de l'Egypte, leurs connaissances agricoles en sont pour lui la démonstration et la preuve. Mais ne pourrait-on pas admettre que ces connaissances leur étaient communes avec les autres populations de la pierre polie? Ces dernières sont généralement considérées comme ayant pratiqué l'agriculture à un certain degré.

Les constructions lacustres dont nous venons de parler appartiennent à l'époque de la pierre polie, mais, ainsi que nous l'avons déjà mentionné, toutes les palafittes connues n'appartiennent pas à cette époque. Comme l'a fort bien fait remarquer M. Desor : « 11 existait, sous le rapport des ustensiles, des différences notables entre les stations, les unes ne renfermant que des armes et objets en pierre et en os, les autres contenant des ustensiles et des armes en métal, spécialement en bronze, quelques-unes aussi des armes en fer, ces stations ne pouvaient être contemporaines. Elles devaient correspondre à des périodes successives de développement, ayant chacune leur caractère distinctif. On distingua ainsi comme dans le Nord trois époques : l'âge de la pierre, l'âge du bronze, l'âge du fer.

« Le lac de Neuchâtel a le privilège, entre tous les lacs de la Suisse, de réunir des stations des trois âges, en sorte qu'on peut y suivre, sur un espace restreint, le développement de l'humanité durant les époques reculées qui ont précédé les temps historiques1. »

La connaissance des palafittes n'est pas encore suffisamment vulgarisée, nous en donnons la notion sommaire.

Les cités lacustres sont des habitations construites dans des lacs ou dans d'autres lieux baignés par les eaux. Des pieux sont implantés dans le fond des lacs lorsque le sol est péné-

i. Desor, Les Palafittes ou Constructions lacustres du lac de Neuchâtel. p. 8.

trable, ou fixés et consolidés par des pierres régulièrement disposées dans les intervalles lorsqu'il n'est pas possible de les enfoncer. Ces pieux offrent une disposition symétrique et gardent entre eux des distances égales. On forme ainsi une sorte de pilotis destiné à recevoir la construction qui doit s'élever au-dessus du niveau des eaux. Sur la partie supérieure des pilotis, des pièces transversales entre-croisées sont placées pour recevoir un plancher. Un enduit de terre recouvrait le plancher destiné à supporter la construction proprement dite. Ces constructions lacustres étaient établies à une distance probablement déterminée par le niveau des eaux de manière à être toujours complètement isolées du rivage. Dans de telles conditions, les habitants des cités lacustres trouvaient dans la pèche d'abondantes ressources pour la vie. La situation à un autre point de vue n'était pas moins avantageuse. L'homme pouvait se mettre à l'abri des atteintes des animaux et se livrer au repos sans avoir le moindre danger à redouter. Elle constituait également un moyen de défense contre les tribus voisines en cas d'attaque. La cité lacustre était donc un moyen de défense et un refuge. La difficulté de franchir la distance du rivage à la construction était un premier moyen de protection. En outre, l'habitant djs palafittes se trouvait dans des conditions favorables pour se défendre, puisqu'il était dans une position supérieure et attendait de pied ferme pour repousser les agresseurs.

Les cités lacustres de l'âge de pierre sont caractérisées dans bien des cas par ce qu'on a appelé des Steinbergs, c'està-dire des amas artificiels de pierre, apportés par les habitants pour servir de supports aux pilotis. Il leur était en effet plus facile d'élever le sol autour des pilotis que d'enfoncer les pilotis dans le sol. D'un autre côté, quelques-unes de ces constructions, telles, par exemple, que celles d'inkwyl et de Wauwyl, décrites respectivement par M. Morlot et par le colonel Suter, ressemblent beaucoup aux Crannoges irlandais. Nous voyons donc que, comme le dit le docteur Keller, les habitants des lacs avaient deux systèmes différents pour la construction de leurs habitations, systèmes qu'il distingue sous le nom de

pfahlbauten, ou constructions sur pilotis, et de packiverkbauten , ou Crannoge. Dans le premier cas, les plates-formes étaient simplement soutenues parles pilotis; dans le second, outre les pilotis, par des masses solides de boue, de pierre, etc., avec des couches horizontales et perpendiculaires de pieux, ces derniers servant moins à supporter le tout qu'à en faire une masse compacte. Il est évident que le packiverkbau est une chose beaucoup plus simple, beaucoup plus grossière, que le pfahlbau, car dans ce dernier cas il fallait beaucoup d'adresse pour relier fermement ensemble les piles perpendiculaires et horizontales. Cependant les packwerkbauten ne pouvaient pas s'employer dans les grands lacs, car, pendant les orages, ils auraient été détruits par les vagues, qui, au contraire, passaient librement au milieu des pilotis des pfahlbauten. Aussi trouvonsnous les premiers dans les petits lacs et dans les marais, et les seconds dans lés grands lacs, quelquefois même comme à Ebersberg, sur la terre ferme ; coutume bien singulière, et qui cependant existe même à présent dans l'île de Bornéo, par exemple1.

Des observations fort ingénieuses ont contribué à faire pressentir la forme des habitations lacustres. Nous citons Sir Lubbock qui a très-heureusement résumé cette question : « Les habitations des Gaulois étaient, dit-on, des huttes circulaires, construites en bois et revêtues de boue. Les huttes sur pilotis étaient probablement semblables. Cette supposition n'est pas une simple hypothèse, car on a retrouvé des morceaux d'argile employés pour le revêtement. Il est évident dans ce cas que la maison a été détruite par le feu, qui a durci l'argile et lui a ainsi permis de résister à l'action dissolvante de l'eau. Ces fragments portent, d'un côté, les marques de branches entrelacées; de l'autre, qui formait probablement le mur intérieur de la hutte, ils sont lisses. Quelques-uns de ces morceaux d'argile, trouvés à Wangen, sont si grands et si réguliers, que M. Troyon croit pouvoir en conclure que les huttes étaient circulaires et avaient de 10 à 15 pieds de diamètre. Bien que

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