GROTTES
Les cavernes naturelles h rent longtemps fréquentées pendant l'époque quaternaire. Elles offraient à l'homme des abris dont il fit sa demeure et sa sépulture. La nécessité lui servit de guide et fut son inspiratrice naturelle. L'expérience et le progrès lui suggérèrent dans la suite d'autres inspirations. Il ne se contenta plus alors d'utiliser les ressources que la nature lui fournissait. Il s'ingénia et se créa lui-même d'autres abris plus appropriés à ses besoins et mieux organisés. Cette amé^ lioration laissa néanmoins subsister les usages des temps antérieurs et les cavernes naturelles ne furent pas immédiatement abandonnées à l'origine de l'âge de la pierre polie. La preuve de cette fréquentation permanente se rencontre dans les grottes, qui, après avoir été les témoins de la civilisation des temps quaternaires , servirent ensuite d'habitation aux époques postérieures. Les deux âges de la pierre taillée et de la pierre polie se sont pour ainsi dire donné rendez-vous dans les cavernes naturelles. Les recherches archéologiques ont eu pour résultat de mettre au jour des niveaux différents dans des cavernes, où l'industrie quaternaire la mieux caractérisée a vu se superposer dans les dernières couches les produits incontestables de la pierre polie.
Le recensement qui en a été fait porte à trente environ le nombre des cavernes naturelles, où se retrouvent d'une manière certaine les traces considérables de la civilisation et de l'industrie néolithiques. Les cavernes habitées à l'époque de la pierre polie, après avoir été précédemment la demeure de l'homme, ne sont pas les seules qui déposent en faveur de la période de la pierre polie. L'habitude attestée par mode de continuation s'affirme encore d'une autre manière. L'industrie
exclusivement néolithique caractérise certaines autres cavernes. Il faut donc conclure que dans le début de leur emploi, elles ont été occupées par des hommes de la pierre polie et que leur inauguration date de l'introduction de la nouvelle industrie. Il semble peu nécessaire d'insister sur ces faits qui sont logiques , naturels. Il y aurait lieu, au contraire, de s'étonner si les observations qui ont été faites n'avaient eu pour résultat de les reconnaître. L'usage des grottes naturelles se comprend donc avec le changement de civilisation. D'anciennes habitudes encore vivaces, la nécessité de recourir à des abris naturels, l'isolement de quelques tribus qui durent échapper à l'influence générale expliquent surabondamment les faits qui nous occupent. Il est, du reste, essentiellement dans la nature d'une transition de porter ces caractères d'un mélange des âges qui touchent à leur fin et des temps qui commencent. Toutefois, si un peuple en émigration encore dans l'enfance utilise les ressources offertes par la nature, une population fixée ayant déjà pris quelques développements, civilisée par le progrès et par le temps, instruite par l'expérience, éprouve irrésistiblement d'autres tendances, d'autres aspirations. Les conditions de l'existence s'étant améliorées, l'homme devait se préparer des demeures plus appropriées à ses besoins, plus saines, plus sûres et mieux harmonisées avec son nouveau genre de vie.
La grotte artificielle trouva évidemment son idée inspiratrice dans la caverne naturelle. La nature avait été le premier architecte qui en avait tracé le plan. Les travaux d'appropriation, les agrandissements opérés dans la caverne naturelle furent un enseignement fort à la portée d'une intelligence aussi peu développée qu'il plaira de la supposer. L'idée de creuser dans le sol surgit naturellement, et les renseignements sur la possibilité de pratiquer des excavations ne manquent point dans les accidents du sol. Les actions naturelles produisent souvent des brèches capables de fournir une inspiration.
La grotte artificielle semble donc découler logiquement de l'usage de la grotte naturelle. M. de Mortillet admet cette
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conclusion, lorsqu'il dit : « Les grottes devenant rares et les morts toujours plus nombreux, on s'est mis à creuser des grottes artificielles; puis on est arrivé à en construire de toutes pièces, avec des matériaux rapportés : ce sont les dolmens. » Et plus loin : « De ces grottes naturelles il faut rapprocher les grottes sépulcrales artificielles, comme on en a constaté dans l'Aveyron, le Finistère, l'Oise, la Seine-et-Marne, et comme notre collègue, M. Joseph de Baye, en a si bien étudié dans la Marne1. » M. de Mortillet considère les grottes artificielles comme exclusivement consacrées aux sépultures. Je ne puis partager son opinion, j'espère même qu'il la modifiera lorsque le temps lui permettra d'étudier d'une manière plus complète les stations de la Marne. Nous attendons ce résultat de sa sagacité et de son grand esprit d'observation. La grotte artificielle constitue une retraite, une demeure plus appropriée à un peuple déjà en voie de civilisation. Elle permet de choisir des sites plus agréables, une situation plus avantageuse pour pourvoir aux nécessités matérielles de la vie. Les détails qui composent la grotte artificielle la plus complète, la mieux organisée, font largement pressentir qu'elle était destinée à servir d'habitation. Nous donnons ici l'entrée d'une des grottes-habitations de la station de Courjeonnet (Marne), (fig. 5).. La question du troglodytisme dans les stations si importantes de la Marne sera traitée avec tous les développements qu'elle mérite.
Déjà nous avons eu lieu de l'insinuer, la grotte artificielle particularise une période de la pierre polie et la caractérise. Selon toute probabilité, les grottes artificielles appartiennent à la première phase des temps néolithiques. Il est évident qu'elles ont eu, dans la suite, un usage contemporain des citis lacustres et des dolmens; mais leur origine remonte vraisemblablement au commencement de la pierre polie. Les observations anthropologiques sont favorables à cette manière de voir. La grotte de l'Homme-Mort offre un exemple frappant de
1. Congres international d'anthropologie et d 'archéologie préhistoriques de Stockholm, pp. 253 et 254.
la perpétuité d'une race quaternaire à l'époque néolithique. Cette visible relation n'existe pas avec la race des dolmens de la même contrée. Le mobilier des grottes artificielles s'est assez généralement montré pur de tout mélange dans les groupes nombreux de la Vallée du Petit-Morin (Marne). Dans cette région, non-seulement la pierre polie est remarquablement représentée par le nombre, mais par la pureté de l'industrie. Les difficultés capables d'entraver le travail de l'homme lorsqu'il creusait ces grottes ne sont pas aussi puissantes qu'on serait tenté de le croire. Avec un outillage fort simple et très-primitif, il était possible de pratiquer une grotte, surtout lorsque les couches du sol s'y prêtent avantageusement comme dans la Champagne. Il faut bien du reste en faire la remarque, lorsque des obstacles imprévus se rencontraient, le travail commencé était abandonné. Les traces de ces tentatives infructueuses sont très-multipliées dans les alentours des stations.
Les temps néolithiques, caractérisés par les grottes artificielles, ne présentent pas, dans toute leur durée et sur tous les points, une teinte uniforme. Il importe de bien constater que la caverne naturelle, avec ses niveaux supérieurs appartenant à la pierre polie, fournit les anneaux d'une première transition. Dans la suite, la civilisation et l'industrie néolithiques apparaissent dégagées de tout mélange ; c'est l'époque dans toute sa pureté. Plus tard, une phase de contemporanéité constitue une seconde transition, et enfin apparaît un temps de pénétration réciproque où les deux nuances de civilisation opèrent leur fusion. A l'aide de ces distinctions, il devient facile de se guider dans l'appréciation des divers groupes distingués par des nuances si variées. Les observations souvent si opposées qui ont été faites dans l'ordre de choses dont nous traitons, trouvent par le même procédé leur utile application. Ces différentes nuances, une fois admises, auront certainement pour effet de prévenir les objections que l'on serait tenté de faire contre la priorité donnée à la phase des grottes dans le développement de la civlisation néolithique. Les faits particuliers trouvent et conservent leur place avec l'intégralité de
leurs caractères distinctifs sans cependant ôter à l'ensemble ses traits généraux caractéristiques. Ainsi aucun archéologue ne se méprendra en voyant la hache polie des grottes artificielles, telle qu'on la trouve dans les grottes de la Marne
Fig. 6.
(ûg. 6). Cependant ce bel instrument avec son emmanchement spécial, bien qu'il se rattache indubitablement à l'époque néolithique, est loin de présenter la physionomie du môme instrument, tel que nous le donne l'industrie des cités lacustres. Pour ne citer qu'un point de comparaison, la nuance entre les
figures 6, 7, 8, représentant un même instrument, n'est-elle pas assez tranchée ? Les haches sont néanmoins attribuées sans hésitation à la pierre polie. Le modèle représenté figure 8, bien que provenant du dolmen d'Argenteuil, se rencontre aussi dans les grottes artificielles de la Marne, stations d'Oyes et de Vert-la-Gravelle. qui doivent appartenir à la fin de la période néolithique.