Evans. Les âges de la pierre. Paris, 1878, p
i68 LES GROTTES A SCULPTURES
L'ethnographie ne donne aucun instrument de forme identique. Telle est la voix unanime des savants qui ont été consultés.
Les trois grottes renfermant les sculptures dont nous venons de parler sont parfaitement conservées et dans un état de solidité qui ne laisse rien à redouter pour l'instant, mais il n'en était pas de même de trois autres grottes situées à Villevenard. Pour sauver et conserver les sculptures qu'elles contenaient, les sujets ont été détachés avec soin et transportés dans la galerie du château de Baye où les collections provenant des grottes ont été rangées. Ces reliefs représentent chacun une hache complète dans différentes positions.
La haute importance de ces sculptures ne pourra échapper à l'attention des archéologues. Uniques jusqu'à présent, elles peuvent seules donner une idée de l'art à l'époque de la pierre polie. Elles occupent donc un rang exceptionnel. Nul objet d'art aussi ancien n'a été trouvé jusqu'à présent, selon les déclarations des archéologues les plus compétents. Le temps les fera connaître de plus en plus, nous en avons l'espérance. Elles provoqueront des appréciations, et elles seront un moyen sûr de classer et de dater les découvertes du même genre qui pourront être faites dans la suite.
Nous ne pensons pas qu'il soit nécessaire d'établir leur caractère franchement et purement néolithique. Leur origine n'a été suspectée que par les archéologues qui ne les ont jamais vues. Des savants qui occupent un rang si bien mérité dans la science les ont visitées, examinées, étudiées sans jamais éprouver le moindre doute. Quant à nous qui avons trouvé certaines sculptures cachées sous une- couche profonde de cendres qui recouvraient des squelettes accompagnés de l'outillage de la pierre, nous ne pouvons être accessible à l'idée de les regarder comme des produits d'un autre âge.
"wfrïï&Sïï/ a® y* to
^irri
WthMt.
l est hors de doLite que les grottes artificielles des stations néolithiques de la vallée du Petit-Morin on été affectées primitivement à des usages variés. Néanmoins toutes, de différentes manières, ont servi aux sépultures. Elles provoquent donc l'attention sotis ce nouveau point de vue.
Les sépultures trouvées dans toutes les cavernes laissent subsister néanmoins les catégories qtie nous avons établies dans les grottes. Elles ne combattent nullement l'existence des grottes-habitations. Il est admis en effet que les inhumations à l'époque quaternaire étaient pratiquées dans les foyers. Personne, il est superflu de le démontrer, n'a songé à donner aux foyers une destination purement séptilcrale.
« Les tisages funéraires de l'époque quaternaire, dit Mme Clémence Royer, n'eurent aucun inconvénient pour les populations humaines vivant à l'air libre sur les bords de
i72 LES SEPULTURES
nos fleuves, peut-être dans des huttes, des tentes, des gourbis de diverses sortes. Où le corps tombait, on le recouvrait; tout était dit.
« Mais si la tombe devait s'élever où le mort était tombé, l'individu qui périssait dans sa hutte devait aussi y être laissé. On élevait donc le tumulus, le monceau de pierre ou de terre accoutumé dans la hutte même que peut-être on renversait sur son ancien habitant. Aujourd'hui encore certaines peuplades africaines enterrent leurs morts dans les cases où ils ont vécu, et que leur famille déserte ensuite et ferme.
a Ainsi s'expliqueraient aisément, logiquement, et seulement ainsi, les inhumations sur foyers de la station de Solutré.» Puis : « Quand un membre de la famille périssait dans la grotte, il fallait l'y laisser et en partir, au moins pour quelque temps. Peut-être que, pour hâter la décomposition du cadavre, on l'abandonnait sur le sol sans le recouvrir et l'on fermait l'entrée de la grotte d'une pierre. D'autres fois, au contraire, on le recouvrait, non plus de branches ou de pierres, mais de ce magma noirâtre, mêlé d'ossements d'animaux, de charbons, de détritus de cuisine et tout imprégné de matières graisseuses qui forme le sol de ces grottes. Cette terre ne tardait pas à former, avec les liquides cadavériques, une masse compacte qui se tassait, se pressait sous les pieds des habitants de la caverne, quand ceux qui l'avaient désertée revenaient s'y établir. D'autres familles à leur défaut, d'ailleurs, ne pouvaient manquer de venir s'installer dans la grotte abandonnée1.»
Avec ces données archéologiques, les faits relatifs à l'époque de la pierre polie s'expliquent sans difficulté, et la présence des inhumations dans toutes les grottes n'exclut pas les habitations proprement dites.
Les archéologues les plus compétents par l'étendue de leurs études comparatives ont reconnu un rite funéraire à l'époque de la pierre. « Pendant l'âge de la pierre l'inhumation était en usage dans presque tous les pays. On a, il est vrai, observé,
i. Mme Clémence Royer. T. es rites funéraires aux époques -préhistoriques. Revue d'anthrop., p. 446 et 447.
dans certaines régions, des tombeaux de cet âge où il semble y avoir des traces de crémation, mais on peut constater que ces sépultures appartiennent à une époque peu éloignée du commencement de l'âge du bronze1. » La grande quantité de sépultures que nous avons découvertes présentaient des particularités qui sont autant de renseignements propres à mettre fortement en relief les traits principaux et les plus caractéristiques du rite funéraire, à l'époque de la pierre polie. Nous exposerons sommairement l'ensemble des résultats que nous avons obtenus dans nos recherches. Le fait culminant qui frappe et s'affirme avec un éclat qui dissipe toutes les incertitudes, c'est le soin avec lequel les morts étaient traités. Les moindres circonstances dans de telles conditions sont toutes importantes et précieuses à conserver.
Le mode d'ensevelissement qui conserve les corps entiers, c'est-à-dire l'inhumation, fut à peu près exclusivement en usage à l'époque néolithique. Il n'y a pas à discuter sur cette question. Les corps sont nombreux ou rares, recouverts de cendres, de terre finement pulvérisée, ou bien déposés nus dans l'intérieur delà grotte; mais ils sont toujours entiers et dans l'état où la mort les a frappés. D'intéressantes exceptions que nous aurons à mentionner, ne sont pas capables d'amoindrir l'autorité de nos conclusions. Elles se rattachent effectivement à l'époque de transition, à l'origine de l'âge du bronze, où elles se produisent dans des conditions qui mettent précisément en relief leur caractère exceptionnel. En effet, sur plus de deux mille squelettes ayant reçu la sépulture par inhumation, nous comptons seulement quelques exemples de crémation qui se sont toujours préconisés, avec un cortège de circonstances qui leur ôte la possibilité de constituer un rite ordinaire et suivi.
Les cavernes spécialement consacrées aux sépultures ne sont point disposées avec autant d'art que celles dont il a été parlé dans les chapitres précédents. Le travail d'excavation accompli avec plus de rapidité n'est point achevé avec le
I. Valdemar Schmidt. Etudes comparatives sur les rites funéraires. Congrès intern. d'anthrop. et d'archéol. préhistoriques de Budapest, p. 625.
i74 LES SEPULTURES
même soin. Il est facile de voir que la grotte pratiquée pour recevoir les morts ne devait plus être ouverte à la lumière lorsqu'elle aurait été remplie des dépouilles qui lui avaient été confiées. Dans ces grottes les corps avaient été rangés, de chaque côté, avec une grande habileté pour utiliser l'espace. La tête des sujets était dirigée vers la paroi antérieure et la paroi du fond. Un étroit passage permettait de placer les corps à droite et à gauche. La disposition adoptée était très-intelligente et le monceau de cadavres méthodiquement élevé. Lorsque les morts étaient en grand nombre, ils étaient superposés avec soin et en contact immédiat les uns avec les autres. On ne rencontre plus ces stratifications opérées à l'aide de dalles brutes ou de matières pulvérulentes, comme nous aurons aie signaler dans d'autres circonstances. Les sépultures où les cadavres sont ainsi contigus et amoncelés sont celles dans lesquelles les sujets se rencontrent en plus grand nombre. Il y a lieu de conjecturer que les sujets inhumés dans ces grottes purement sépulcrales étaient les victimes d'un ou plusieurs combats et qu'ils avaient été déposés presque simultanément après la lutte. En effet, des hommes seuls avaient été ensevelis ensemble, et tous étaient adultes et jeunes. Le rite ordinaire de l'inhumation n'avait point été observé. L'aspect général de la grotte est empreint d'un cachet bien visible de précipitation et constitue une exception. Les nations les plus civilisées, même dans les temps modernes, n'agissent pas autrement après une grande bataille. Malgré la pompe qu'elles déploient dans les funérailles qui ont lieu pendant le calme de la paix, souvent des héros, dont la valeur et la bravoure ont été admirées, sont ensevelis en masse après de sanglants combats. Néanmoins le caractère exceptionnel que revêtent ces sortes de sépultures n'exclut pas le soin, l'attention, de plus les instruments et particulièrement la hache accompagnaient les morts. Les flèches à tranchant transversal abondaient dans ces sortes de sépulture attestant manifestement que les hommes ainsi inhumés avaient succombé dans de meurtrières collisions. Les projectiles se trouvaient sur tous les points du corps. Les grottes destinées à ces sortes
d'inhumations ont certainement été pratiquées pour ces circonstances exceptionelles, car elles semblent n'avoir été que très-peu fréquentées. La blancheur des parois indique qu'elles n'ont pas été long-temps ni souvent livrées à l'influence des agents atmosphériques. • .
Il n'est pas inutile d'en faire la mention, ce ne sont pas seulement des inhumations qu'il faut voir dans ces faits. Les mœurs de l'époque néolithique s'affirment sur plusieurs points importants, et tous les détails offrent un véritable intérêt.
Ce genre de sépulture, nous avons assez insisté pour le dire, était propre aux guerriers ; mais il existe d'autres grottes aussi exclusivement consacrées aux sépultures. Ces inhumations, où tous les membres de la famille trouvaient successivement leur place, présentaient un mélange bien caractérisé. Les sexes, les âges y sont indistinctement confondus. Les sépultures n'offrent plus ce frappant caractère de simultanéité que nous avons remarqué naguère. Ici la succession des sépultures est évidente. Lorsqu'un corps avait été placé dans le lieu de la sépulture, il était recouvert de cendres, probablement parce que cette matière était à proximité et facile à transporter. La terre meuble et choisie avec soin remplissait le même but. Ainsi les cadavres étaient parfaitement recouverts. Ce procédé dérobait aux regards l'aspect toujours si affreux d'un corps en décomposition et permettait de pénétrer dans la grotte lorsque la nécessité en imposait l'obligation.
Les corps étaient placés les membres allongés et les bras le plus souvent parallèlement au corps. Des pierres soutenaient les corps sur divers points et les protégeaient sur les côtés du passage ménagé entre les deux groupes de squelettes. La superposition ne devait pas être favorable à la conservation des relations anatomiques. Néanmoins l'attention la plus ordinaire reconnaissait facilement l'ordre établi dans le principe. 11 était facile de restituer à chaque sujet les ossements qui lui appartenaient. La succession des sépultures se retrouvait, et, malgré ce travail sans nom que le temps accomplit dans un ensemble de vingt ou quarante cadavres, on reconnaissait sans difficulté la disposition primitive. Ces sépultures de famille, par
la variété des sujets, atteignent le nombre des morts dont nous avons parlé en premier lieu. Elles étaient les plus abondantes en sujets et les plus nombreuses dans les stations; en plusieurs lieux, elles étaient les seules composant le groupe. Cependant, malgré le nombre de corps ainsi accumulés, les flèches à tranchant transversal étaient en quantité peu considérable.
Nos observations nous ont mis itérativement en présence de sépultures qui revêtaient un caractère plus solennel. La recherche dans les soins donnés aux morts s'affirmait dans des détails nombreux qui leur imprimaient un caractère frappant de grandeur. Des pierres plates, souvent apportées de loin, étaient disposées régulièrement de manière à former un lit funèbre sur lequel le corps était étendu avec une délicate attention attestée parla régularité des positions.
Les faits démontrent qu'en maintes circonstances ces pierres avaient été chauffées sérieusement. Elles portaient des traces évidentes de l'action du feu, auquel elles avaient été soumises d'une manière prolongée. Des exfoliations multipliées le prouvaient. Elles avaient certainement été placées dans la grotte dans un état pour ainsi dire incandescent. La preuve de cette conclusion se trouve dans l'empreinte laissée sur le sol même de la grotte. La nature de la craie était altérée, elle avait subi une sorte de calcination et présentait un aspect pulvérulent tout différent de la surface voisine qui n'avait pas été recouverte par les dalles chauffées. Cette couche de craie désagrégée ne peut être attribuée à l'action des liquides provenant de la décomposition des parties molles, car le même fait se rencontrerait partout où la décomposition s'est opérée dans de semblables conditions et en l'absence des pierres. Les dalles dans ces circonstances avaient donc été placées après avoir été fortement chauffées. C'était, en dehors de toute autre considération, un moyen d'assainir la grotte et de sécher l'atmosphère, d'évaporer l'humidité contenue dans le corps. Etait-ce déjà une tentative de dessiccation? N'était-ce pas une coutume traditionnelle provenant des populations de l'époque quaternaire qui pratiquaient les sépultures dans les foyers mêmes? Ces faits ont été constatés à Solutré et dans d'autres gisements célè-
il : ;
. .JwHb
BHffj n
LES SÉPULTURES i77
bres des temps paléolithiques. Cette particularité du rite funéraire serait-elle une réminiscence de ce qui s'accomplissait dans le berceau de ces populations avant leur migration? Il est difficile de se prononcer, et il nous paraît plus utile de bien énoncer le fait que d'en risquer une interprétation précipitée.
Un autre genre de sépulture beaucoup plus simplifié, mais qui ne manquait point de grandeur, consistait à placer un corps unique dans une grotte en faisant reposer la tète, les reins et l'extrémité des pieds sur des pierres plates. Dans leur simplicité ces sortes de sépultures n'étaient pas sans expression. Rien de plus imposant que ce corps étendu dans la solitude d'une grande grotte. Il est évident que c'était sous l'influence d'une pensée délicate qu'on lui avait consacréune grotte entière. Ces inhumations, comme celles dont nous avons parlé précédemment, étaient simples, et le cadavre nu n'avait point été recouvert de matières pulvérulentes. On en conçoit facilement la raison, puisqu'il devait seul et exclusivement occuper la grotte où il reposait. Un exemple remarquable s'est présenté dans les grottes de Villevenard. Nous avons ouvert une grotte dans laquelle deux squelettes seulement étaient placés, chacun séparément, le long d'une des parois latérales. On ne voyaitrien autre chose que les ossements qui avaient conservé chez les deux sujets leurs connexions naturelles. L'un de ces squelettes était dans le plus parfait état de conservation. Il reposait isolément auprès de la paroi de la grotte, le corps était allongé, les bras avaient été ramenés vers les régions abdominales. Deux silex en forme de couteau avaient été placés dans la main droite. Ces deux lames, après la décomposition des parties molles, s'étaient, en tombant, dressées à côté des vertèbres lombaires. Ce squelette a pu être transporté et conservé ; nous en donnons une esquisse à cause des silex dont il était accompagné. (PI. VI.) Aucun autre instrument n'a été trouvé dans la grotte, les deux silex étaient les seuls objets funéraires qui accompagnaient la dépouille mortelle. Le rite funéraire revêt dans cette circonstance un caractère d'exception. Si l'absence, pour ainsi dire, d'objets funéraires caractérise cette sépulture, son importance ressort néanmoins de son isolement dans une grande et belle
i78 LES SEPULTURES
grotte qui avait dû, dans le principe, servir d'habitation. Ce fait exceptionnel n'est pas sans analogie avec d'autres sépultures, où quelques corps seulement se trouvaient dans des grottes d'une grande étendue. Là encore l'inhumation revêtait un caractère de solennité particulière. Souvent un lit de pierres plates avait été soigneusement préparé, comme nous l'avons dit précédemment, pour une autre nuance de sépultures. C'est surtout dans ces sépultures rares, dans la grotte, que l'on pouvait bien remarquer ces pierres choisies qui soutenaient la tète, les reins et les pieds. La régulière disposition des membres était facile à reconnaître. Souvent des objets funéraires étaient déposés et dressés auprès de la paroi, le long de laquelle le corps reposait. Toujours le tranchant de la hache était placé en haut. Plusieurs fois même la tète, appuyée sur une sorte de gradin taillé dans la craie vive, était accompagnée à son sommet d'une hache emmanchée. Dans une circonstance unique, une hache dans sa gaine et pourvue du manche en bois avait été placée à la droite du corps, à la hauteur de l'épaule. On voyait encore la poudre impalpable résultant de la décomposition du bois. La longueur de la ligne tracée par la poussière jaunâtre était d'environ 40 centimètres et dessinait parfaitement le manche.
Dans le groupe situé au lieu dit la Pierre Michelot, contrairement à ce que nous avons remarqué jusqu'à présent, un sujet avait été inhumé dans la position accroupie. La position des ossements l'indiquait assez, mais les côtes surtout, qui étaient retombées les unes sur les autres comme des cercles concentriques, l'affirmaient d'une manière plus évidente encore. Ce genre de sépulture, qui a été pratiqué dans d'autres localités, est tout à fait exceptionnel dans nos stations de la Marne.
Nous avons dit que la grande généralité des sépultures avait été pratiquée par inhumation. Cependant nous avons remarqué d'une manière sûre quelques cas bien évidents d'incinération. Des ossements brûlés, profondément carbonisés, en conservant toutefois leur forme naturelle, reposaient sur l'aire même de la grotte. Cette première assise d'ossements avait été ensuite recouverte par des squelettes intacts, ensevelis confor-
LES SÉPULTURES i79
mément aux usages du rite de l'inhumation. Ces faits se sont présentés plusieurs fois et particulièrement à Vert-la-Gravelle. Dans ces circonstances on ne voyait point de pierres disposées pour former un lit funèbre. Il ne serait pas difficile de préconiser quelques explications plus ou moins plausibles de ces incinérations. Mais pour le moment il nous paraît suffisant de constater ces particularités. Les incinérations de cette époque ont été signalées en petit nombre jusqu'à ce jour. Cependant des sépultures par incinération ont été découvertes par M. Chouquet à Moret (Seine-et-Marne). Les rites funéraires reconnus à Moret diffèrent de ceux que nous avons constatés, aussi l'auteur de la découverte déclare-t-il lui-même que les faits qu'il a constatés lui « paraissent établir le passage d'un âge à l'autre, le moment où la civilisation de la pierre polie était en train de se transformer » . « On avait posé précédemment, dit-il, sur le roc une ou deux pierres plates de la dimension des deux mains ; sur ces deux pierres étaient les os brûlés, puis à l'entour, d'autres pierres plates posées de champ formaient une petite chambre ou cella, recouvertes par d'autres pierres. » Plus loin il ajoute : « La carbonisation des os est très-incomplète, les os entièrement noirs sont même peu abondants, les os brûlés à blanc sont l'exception. On devait donc être au début de l'incinération; on ne savait pas encore incinérer1. » Ces derniers caractères sont aussi propres aux ossements incinérés que nous avons trouvés. Le mode de sépulture par incinération revêt à Moret un caractère d'intensité qu'il ne possède pas dans les grottes de la Marne. Du reste, les sépultures de Moret sont beaucoup plus récentes que la grande généralité de nos grottes de la vallée du Petit-Morin.
Une grotte de la Pierre Michelot contenait des ossements qui étaient pareillement brûlés et calcinés. La grotte était remplie de ces ossements noircis qui formaient un mélange confus avec de la cendre. Il est de toute évidence que ces ossements avaient précédemment fait un séjour dans un autre lieu de sépulture. Des haches qui accompagnaient ces ossements
i. Bul. soc. d'anthrop. de Paris. 1876, p. 277.
i8o LES SEPULTURES
avaient elles-mêmes été livrées à l'action du feu, dont elles portaient des marques incontestables. Parmi ces haches, les unes étaient craquelées, d'autres s'étaient brisées en plusieurs morceaux dans le foyer. Il importe de signaler un autre fait qui se rattache à l'incinération. Une grotte de Razet contenait beaucoup de petits monceaux isolés d'ossements placés immédiatement sur l'aire de la grotte. Ces restes d'une incinération imparfaite ne renfermaient pas toutes les parties intégrantes d'un squelette. Il y a lieu de croire qu'ils avaient été successivement apportés dans la grotte.
Enfin, dans la station des Ronces à Villevenard, une grotte contenant de nombreux squelettes et un outillage exceptionnellement riche renfermait des restes d'incinération. Un petit vase enterre cuite, trouvé dans la même grotte, est rempli de plusieurs fragments d'os parmi lesquels on reconnaît facilement une rotule de faible dimension, à moitié carbonisée. On remarque aussi un coquillage du genre Cardium mêlé aux cendres et aux os brûlés. Ce vase, que l'on pourrait considérer comme la première urne funéraire, se trouvait dans une caverne où toutes les sépultures avaient été pratiquées par inhumation. Ce serait cependant forcer les conclusions que d'inférer de là que les deux modes de sépulture, inhumation et incinération, étaient simultanément en usage alors. Il s'agit simplement d'une exception, peut-être même d'une circonstance absolument accidentelle.
Toutes nos sépultures si nombreuses ont été examinées avec la plus minutieuse attention. Nous avons donc pu noter beaucoup d'autres particularités qu'il nous paraît important de publier pour faciliter les comparaisons et provoquer les interprétations. Nous ferons d'abord remarquer qu'un squelette d'enfant, qui avait reçu la sépulture dans une anti-grotte, était accompagné d'une petite hache en chloromélanite d'une dimension tellement réduite, qu'il est impossible de la regarder comme un instrument d'un emploi utile. Faut-il voir ici une raison de plus pour attribuer à la hache un rôle religieux? Ou bien cette jolie réduction était-elle simplement un joujou ayant appartenu à l'enfant auprès duquel elle fut déposée ? Les sépultures des
âges postérieurs ont souvent donné des objets appropriés à l'usage de l'enfance.
Le premier vase de l'époque néolithique, que nous avons trouvé à Coizard, était placé sur un crâne absolument comme s'il eût été une coiffure. Est-ce là le résultat d'une circonstance fortuite, ou bien la position avait-elle été intentionnellement choisie? Il est difficile de se prononcer, car le fait est unique jusqu'à ce moment.
Les sépultures présentent aussi une autre particularité qui ne saurait être laissée dans l'oubli. Quatre crânes provenant de différentes grottes ont été trouvés remplis d'ossements et de divers objets.
Le premier de ces crânes contient les restes d'un squelette d'enfant en bas âge. Les os longs, si on excepte la tête du fémur, font complètement défaut; mais les vertèbres, les phalanges, les petits os du pied y ont été introduits.
Dans le second on retrouve aussi des vertèbres d'enfant et quelques autres ossements avec quatre côtes, de plus deux coquillages façonnés pour servir d'ornements, une phalange d'adultes et un fragment de crâne qui ne provient point certainement du crâne qui le contenait. Ce fragment de crâne introduit dans un autre crâne se peut bien rattacher à la série si intéressante des faits relatifs aux rondelles crâniennes, la supposition ne serait pas sans une certaine vraisemblance. M. le Dr Broca a donné à ces rondelles une grande célébrité. a Parmi les rondelles ou amulettes crâniennes de l'époque néolithique, nous en connaissons trois qui ont été trouvées dans l'intérieur de crânes largement ouverts par des trépanations posthumes. Ces trois faits importants ont été découverts par M. Prunières. Dans les trois cas la rondelle, intra- crânienne provient incontestablement d'un crâne étranger, car elle diffère du crâne où elle a été introduite, aussi bien par son épaisseur que par sa couleur et par le degré de densité de son tissu1. »
Dans le troisième crâne, on trouve un assez grand nombre
i. Broca. Sur la trépanation du crâne et les amulettes crâniennes à 1 époque néolithique. Congrès international de Budapest, p. 180.
de petits ossements des pieds et des mains, des vertèbres d'enfants qui paraissent provenir de deux sujets dont l'un était plus âgé, puis une côte d'un sujet jeune, de plus trois coquillages comme ceux dont il a été parlé précédemment, ensuite sept coquillages perforés du genre olive, enfin une flèche à tranchant transversal.
Le quatrième contenait quelques ossements d'un jeune sujet, une côte, de petits ossements du pied d'un adulte et quelques fragments d'os calcinés.
Le cinquième contenait aussi des ossements d'enfant avec une abondante poussière d'os brisés.
Un sixième crâne, qui ne semble pas se rattacher à la même idée, contenait une pendeloque en os en forme de cône et percée à son sommet. Ce crâne provient des grottes de Vert-la- Gravelle. La grotte qui a donné ce dernier crâne ne renfermait aucune matière étrangère, on y voyait des squelettes et rien de plus. L'introduction n'a pu s'opérer par une circonstance fortuite. Du reste il suffit de voir l'instrument, de le comparer avec l'orifice du trou occipital, pour être convaincu qu'il a été introduit intentionnellement.
Il n'est pas plus possible d'attribuer la présence des objets et des ossements, dans les crânes cités précédemment, au hasard ou à la poussée des terres. Il est impossible d'attribuer à une cause fortuite la présence de ces divers objets dans les crânes. Le hasard n'aurait pu introduire constamment des os d'enfant- il y a là un choix intentionnel indiqué par la répétition des faits. Ce n'est certainement pas à la petite dimension de ces ossements qu'il faut attribuer leur introduction dans le crâne; car les côtes, par exemple, par leur conformation, ne se prêtaient guère à l'opération. Quant à la poussée des terres, dont quelques archéologues ont beaucoup trop parlé, il suffit de posséder une notion très élémentaire des lois de la physique, pour savoir qu'elle ne s'exerce jamais sous une voûte et dans un souterrain où il y a des vides considérables. S'il était permis de s'éloigner un instant de la gravité qui convient à la discussion défaits scientifiques, nous dirions que la poussée des terres ne peut s'effectuer là où la terre elle-même fait défaut.
L'état des grottes, au moment de leur découverte, donne toute la sécurité désirable ; il n'y a point de discussion possible. Elles étaient ignorées, il fallait un travail de recherches considérable pour les reconnaître. Un travail matériel plus considérable encore pour les ouvrir était nécessaire. Aussi, lorsque nous avons pénétré pour la première fois dans ces grottes, il était facile de voir qu'elles n'avaient jamais été ouvertes. Nous livrons donc des faits indiscutables à l'étude des archéologues, la matière est sérieuse, elle revêt un caractère d'authenticité incontestable. Effectivement, lorsqu'en pénétrant dans la grotte on apercevait ces nombreux squelettes étendus régulièrement, les ossements conservant leurs rapports anatomiques, les haches dressées contre la paroi de la grotte, les instruments mêlés à la poussière des corps, il était impossible de ne pas reconnaître un ensemble exempt de tout contact et de tout remaniement. Les circonstances dans lesquelles les sépultures se présentent autorisent de nombreuses déductions. Sans oublier la sobriété d'interprétations qui convient en pareille matière, il nous paraît utile de tirer quelques conclusions, qui serviront utilement à l'histoire des rites funéraires à l'époque néolithique.
L'existence d'un rite funéraire à l'époque néolithique, déjà constatée en d'autres circonstances moins significatives, trouve ici une nouvelle et puissante confirmation, les stations de la vallée du Petit-Morin étant nombreuses et bien conservées. 11 résulte également que les cadavres étaient transportés avec soin et placés dans les grottes avec une délicate attention et accompagnés d'objets votifs ou funéraires. Déjà aussi à la même époque des vases étaient placés à côté des corps. Etait-ce dans le même but que dans les civilisations postérieures? On peut le supposer. Un progrès considérable s'est accompli, et les divers modes de sépultures attestent que les morts sont traités avec affection. M"le Clémence Royer l'avait déjà démontré sur des données moins concluantes. Elle dit en effet : « A partir de l'époque néolithique, la vénération, le respect du mort se sont peu à peu substitués à la crainte brutale du cadavre1. »
1. Clémence Royer. Les rites funéraires aux époques préhistoriques. Revue d'anthrop., 1876, p. 462.
Ces soins donnés aux morts accusent des sentiments qui expriment l'idée d'une survivance. Tant d'attention, une si puissante affection, ne pouvaient s'adresser aux cadavres seulement. Les divinités dont nous avons parlé précédemment consacraient les sépultures et leur imprimaient un caractère religieux. « Les tombes des ancêtres devinrent des lieux sacrés, des espèces de sanctuaires '. »
La grotte sépulcrale était la reproduction de la demeure occupée pendant la vie, lorsque l'habitation ne recevait pas à la mort une destination funéraire. Les faits le disent, le principe était déjà admis. M. César Daly, directeur de la Revue générale de l'architecture, a fait une intéressante communication pour démontrer que, dans les civilisations beaucoup plus avancées, le tombeau était la reproduction monumentale delà maison 2.
« Les variations des rites funéraires, durant l'âge mégalithique, prouvent que, chez tous les peuples européens de cet âge, le culte des morts s'était développé sous l'influence d'instincts, de sentiments nouveaux, et qu'à la crainte de toucher les cadavres, à la nécessité de les cacher à la vue, de se prémunir contre les périls qu'ils pouvaient faire courir aux vivants, s'était jointe l'idée de leur construire une demeure, sinon analogue à celle que le mort avait occupée pendant sa vie, du moins où il pût dormir en sécurité, sans crainte de sentir ses os dispersés par les hommes ou par les ennemis de sa race 3. »
Les sépultures telles qu'elles apparaissent à l'époque néolithique indiquent une pratique depuis longtemps en usage. 11 y a dans cet ensemble de faits l'expression d'une coutume établie et de rites fixés. Le soin de faire disparaître toute trace indicatrice de la grotte est une autre expression du respect, et ces précautions avaient probablement pour but de préserver les morts des outrages des peuplades rivales et de soustraire les sépultures aux regards des tribus ennemies ou étrangères.
i. Loco citato} p. 456.