Revue de Champagne et de Brie. 1878, p
n visitant nos collections les plus riches en objets appartenant à l'époque de la pierre, les archéologues remarquaient, il y a quelques années seulement, un petit nombre d'instruments en silex désignés sous le nom de tranchets. Les musées de la Scandinavie en possé-
daient aussi; ils jouissaient même, dans l'appréciation des savants, d'une importance qu'ils n'avaient pas encore en France. Effectivement leur modeste forme, leur dénomination, produisaient peu d'impression et n'attiraient point l'attention. L'usage indéterminé des instruments, avec leur nom à peu près sans rapport, dans son acception ordinaire, avec leur forme si simple, les avaient laissés dans une sorte d'oubli. Du reste, les moyens de les étudier sérieusement manquaient alors, et personne ne songeait à les regarder comme des flèches, ou à leur assigner un rôle important.
Les premières grottes que j'ai découvertes en 1872 contenaient des silex de ce genre en nombre considérable. En l'absence de documents plus significatifs à cette époque, la position qu'ils affectaient constamment me suggéra l'idée qu'ils avaient été consacrés à un emploi funéraire. Ils étaient invariablement placés en quantité notable sur les squelettes et mélangés à la poussière qui dessinait la place occupée par le corps lorsqu'il était encore intact. Sous l'influence des premières impressions nécessairement incomplètes, j'avais exprimé cette opinion : « Les tranchets paraissent avoir eu un usage funéraire1. » Cette première appréciation, basée uniquement sur la position de ces silex, en contact si intime avec les corps déposés dans les sépultures, fut bientôt modifiée. Une note rectificative fut ajoutée au mémoire que j'avais adressé à l'Académie. Dès ce moment, nous étions sur la voie d'une solution relative à l'emploi auquel ils ont pu être affectés. Nous espérions toujours de nouveaux renseignements des faits qui se produiraient, et nous nous bornions à cette simple déclaration : « Les silex qui figurent dans les collections de Saint-Germain sous le nom de tranchets ont été trouvés en grand nombre. Ils sont mieux connus sous la dénomination de flèches à tranchant transversal. Une intéressante découverte, que nous avons faite le 10 juin dernier, permet d'en déterminer l'usage d'une manière certaine. »
Quelle que soit l'opinion admise touchant l'emploi de ces silex, le sujet offre un grand intérêt et constitue une matière tout à fait digne d'étude. Le rôle de ces instruments faisant connaître un détail de plus des mœurs de l'homme de la pierre polie, nous n'avons pas de motifs pour donner une préférence à une opinion particulière. Que le tranchet soit un outil, un couteau, un objet consacré au culte ou une flèche, la valeur de nos observations reste toujours la même.
Dans la suite, d'autres faits nombreux, examinés avec soin et tendant tous à la même démonstration, établirent que ces silex avaient le même emploi que les flèches ouvrées de
I, Extraits des comptes rendus de V Académie des sciences . séance du 24 juin 1872.
différentes sortes avec lesquelles nous les avions rencontrés. Il importe de bien préciser les circonstances dans lesquelles ont été découvertes les flèches à tranchant transversal dont nous représentons ici une série graduée (fig. 29), et qui proviennent uniquement des grottes de nos stations de la vallée du Petit-Morin. Nous n'entendons nullement parler ici de celles que nous avons trouvées, en assez petit nombre du
Fig. 29.
reste, sur la surface du sol. Ces flèches ainsi isolées, sans relation avec aucun objet contemporain, ne portent avec elles nul enseignement positif. Elles témoignent seulement en faveur d'un usage quelconque, qui exclut toutefois dans ces conditions l'idée d'un emploi funéraire. II ne s'agit donc ici que des flèches recueillies dans les grottes. 11 est d'abord à remarquer que ces objets ne se présentaient jamais aux regards comme les autres instruments. En effet, en pénétrant dans une grotte, on voyait généralement des haches, des silex de différentes dimensions dans des situations apparentes. Il n'en était pas ainsi des flèches à tranchant transversal. Jamais nous ne les avons aperçues dans un endroit vide, libre, comme il nous est arrivé de voir d'autres objets. C'était seulement après avoir relevé les ossements qu'on pouvait les découvrir dans la couche de poussière plus ou moins épaisse qui recouvrait l'aire delà grotte. L'habitude de les rencontrer dans ces con-
dirions les signalait préalablement à l'attention. Cette prévision permettait de les rechercher avec méthode et de déterminer la partie du corps à laquelle leur situation correspondait. Il a été possible ainsi de constater les points ou elles étaient spécialement groupées. Nous avions donc là un sujet d'étude tout nouveau, apte à fournir des données intéressantes sur l'emploi de ce silex. Nous sommes présentement en présence d'un fait général. Dans les grottes, les flèches à tranchant transversal jonchent invariablement le sol sous les squelettes, sans jamais sortir des lignes décrites par la décomposition des corps. D'autres instruments ont été trouvés dans des positions qui indiquaient qu'ils avaient été placés dans la main du sujet ou déposés à ses côtés comme des objets votifs. Jamais rien de semblable n'a été remarqué concernant la flèche à tranchant transversal. Nos constatations faites sur une très grande échelle, dans des localités nombreuses et éloignées, revêtent le même caractère d'importance pour les archéologues qui s'occupent de cette question, quelle que soit d'ailleurs l'opinion à laquelle ils se rallient sur la destination de ces silex. Les particularités que nous venons de signaler autorisent à conclure que les flèches étaient engagées dans le corps qu'elles accompagnent et qu'elles sont tombées dans les situations les plus voisines de la partie à laquelle elles étaient adhérentes. Cette conclusion résulte des situations variées qu'elles affectent, et repousse la pensée d'une situation choisie intentionnellement. Tous les archéologues qui ont pratiqué méthodiquement des fouilles savent que certains objets se rencontrent presque invariablement dans les mêmes situations. Nous n'avons rien qui soit analogue ici. Nos observations personnelles ne nous permettent pas de demander quel rôle on peut assigner à un instrument, à une gouge plate, à des ciseaux dans les positions que nous venons de mentionner.
Un fait frappant ne tarda pas à se produire. Environ deux mois après la découverte de nos premières grottes, j'explorais une caverne de la station de la pierre Michelot. Cette caverne était un peu séparée du groupe principal. Elle était ignorée absolument et il n'existait aucune indication extérieure qui pût
en révéler l'existence. Des sondages multipliés dans le voisinage des grottes précédemment explorées avaient seuls accusé une excavation. Il était évident que la grotte n'avait pas été ouverte depuis l'époque où les corps avaient été déposés. Selon ce qui se pratiquait ordinairement, l'entrée était fermée par des pierres plates très solidement scellées, disposées de manière à former une double clôture. Tous les ossements furent successivement enlevés avec soin et reconnus méthodiquement. Vingt-deux squelettes reposaient dans la grotte;
Fig. 30.
ils avaient été superposés. Parmi cette quantité d'ossements régulièrement rangés et conservant généralement leurs relations anatomiques se trouvait une vertèbre humaine percée d'une flèche à tranchant transversal (fig. 30). Cette vertèbre n'avait point été déplacée; elle occupait son rang normal dans la colonne vertébrale. Le projectile était profondément engagé dans l'os et ûxé avec solidité.
Les squelettes accumulés dans la grotte n'avaient subi aucun remaniement; les situations étaient parfaitement conservées et sans le moindre désordre dans les rapports. Il n'était pas possible d'en douter, aucune influence ou action étrangère n'était intervenue depuis le moment où les cadavres avaient été réunis dans la grotte. Le silex était donc implanté dans la vertèbre au moment où le sujet fut inhumé. Il était matériellement impossible de le fixer après la décomposition
des parties molles sans déranger les ossements et troubler les relations anatomiques, d'autant plus que le sujet se trouvait recouvert par plusieurs squelettes. Un œil observateur distingue facilement une flèche introduite longtemps après la mort. Les bords de la blessure sont irréguliers et le projectile n'est pas encastré exactement. Une grande quantité de flèches reposaient sur le sol de la grotte. Elles étaient évidemment tombées des corps où elles avaient été engagées et elles occupaient respectivement leur place sans avoir jamais subi aucun déplacement. Les sépultures avaient été pratiquées de la manière la plus simple, sans l'adjonction d'une matière pulvérulente. La couche de poussière qui couvrait la surface de la grotte provenait de la décomposition des corps et ne contenait rien d'étranger, si ce n'est les flèches qui, par leur poids, étaient tombées en se détachant des parties dans lesquelles elles avaient pénétré. Leur présence s'explique très naturellement, si l'on se rappelle que tous les sujets reposant dans la grotte étaient adultes et qu'ils avaient tous reçu simultanément la sépulture. Evidemment la grotte ne contenait que des hommes capables, par leur stature et leur âge, de soutenir la lutte et d'affronter les dangers d'un combat. Ils avaient été inhumés avec les silex lancés contre eux et restés dans les blessures. Le rôle de la flèche se prête parfaitement à l'interprétation de ces faits. Si, au contraire, on admet l'hypothèse d'un instrument quelconque, d'une pratique religieuse, les difficultés s'accumulent et l'explication devient impossible. Nos vitrines renferment beaucoup d'instruments en silex qui ont servi ; ils portent des parties usées polies par l'emploi auquel ils ont été affectés. Dans nos flèches nous ne rencontrons pas de tranchants usés, émoussés, arrondis par l'usage. 11 n'en serait certainement pas ainsi si les silex à tranchants droits eussent été des outils employés à couper le bois, l'os ou la craie.
Les archéologues qui ne veulent point reconnaître une flèche dans les silex qui nous occupent ont amoncelé les difficultés et multiplié les objections. Nous n'avons pas à discuter les données qui ont paru servir de prétextes à leur opinion,
car nous les avons recherchées en vain, et les moyens de les vérifier nous manquent; mais ce que nous pouvons parfaitement affirmer, c'est que les critiques que nous connaissons et qui semblaient viser les faits que nous avons préconisés ne s'appliquent nullement aux constatations qui résultent de nos découvertes. D'abord les circonstances dans lesquelles la vertèbre a été trouvée n'ont jamais été mises en ligne de compte par les partisans de l'opinion contraire à l'emploi des silex à tranchant transversal comme flèches. On parle d'un os dans lequel est engagé un silex, d'une vertèbre percée, comme si l'ossement avait été trouvé isolé, ce qui faciliterait l'admission d'une foule de suppositions pour expliquer le fait. On oublie trop facilement que c'est un squelette complet, intact, faisant partie d'un groupe de squelettes qui portait le projectile. En outre, on nous oppose des instruments incapables de pénétrer dans le corps humain. Nous ne pouvons ici reconnaître les silex provenant de nos découvertes, qui sont très généralement munis d'un tranchant aigu. Nous ne connaissons pas davantage ces types de grande dimension signalés par M. Doigneau. Jamais nous ne les avons vus dans les grottes ni dans le voisinage des corps. Nous possédons, en effet, des types d'une dimension considérable, appelés ciseaux; mais ces instruments ont une autre origine, et jamais il n'a été question de les transformer en flèches. Quant à ces instruments, tellement obtus qu'ils ne pourraient pénétrer môme dans un corps mou, ils sont inconnus dans nos stations. Ces particularités peuvent établir une thèse spéciale, mais elles ne combattent nullement les conclusions que nous avons tirées. Nos silex sont bien affilés et coupent parfaitement. Avec la force d'impulsion communiquée par un arc, il n'y a pas à en douter, ils pénétreraient facilement dans le corps humain ou dans la peau d'un animal. Nos flèches à tranchant transversal ne sont pas des éclats de silex, ce sont des formes nettement déterminées et définies; elles ont été détachées intentionnellement. L'usage des flèches s'explique facilement pour celui qui en possède la notion, la réflexion en découvre aisément les effets. On entrevoit sans peine les moyens de les attacher à un jonc,
à un roseau, à un bois léger. Enfin elles se présentent comme aussi faciles à diriger que les belles flèches artistement travaillées , sur l'emploi desquelles personne n'a soulevé de discussion. Mais si on veut en faire des instruments pour travailler le bois, l'os ou la corne, il faut reconnaître qu'ils étaient incommodes, très difficiles à manier et peu aptes à recevoir un emmanchement.
Les objections présentées par M. Doigneau, dont nous avons cité les principaux points, ne s'appliquent nullement aux flèches à tranchant transversal provenant des stations de la vallée du Petit-Morin. La quantité de flèches à tranchant transversal, réunies dans certaines grottes, ne doit pas provoquer l'étonnement. Après un combat opiniâtre, il n'est pas extraordinaire de trouver un grand nombre de victimes restées sur le champ de bataille, conservant encore dans leurs blessures les projectiles qui leur ont donné la mort. Il n'est pas nécessaire de recourir à la supposition imaginée par M. Doigneau. Ce n'est pas après la mort que le corps du soldat sert de cible, mais pendant la lutte, et il n'en conserve que trop souvent les preuves évidentes1.
La même question a été aussi traitée par M. Roujou à la Société d'anthropologie de Paris. Les formes mentionnées par M. Roujou ne se rapportent point à celles que nous rencontrons ordinairement. « Certains types, dit-il, ressemblent presque à s'y méprendre à des pierres à fusil2. » Nous n'avons rien de semblable dans nos stations. On comprend les doutes inspirés relativement à l'usage de nos flèches, ainsi assimilées à des instruments d'un emploi impossible. Cependant on ne saurait les reconnaître par la description qui en a été faite par M. Roujou 3. Les raisonnements qu'il a faits s'appliquent donc aux objets qu'il avait sous les yeux, mais nullement à nos flèches. Il est aussi question d'un silex tranchant qui mesurait 12 centimètres sur 5 5 ce sont là des dimensions qui nous sont inconnues. Dans une discussion aussi impor-
1. Doigneau, Matériaux pour servir à l'histoire de l'homme, t. IV, p. 24.
2. Bulletins de la Société d'anthropologie de Paris, t. VIII, p. 346.
3. Bulletins de la Société d'anthropologie de Paris, 1873, p. 45.
tante, il eût été à désirer que les archéologues se fussent mieux renseignés et inspirés directement par l'étude des faits si nombreux, si concluants que nous avons constatés.
Les suppositions, les hypothèses ne manquent point. Quelle que soit l'habileté cependant avec laquelle on présente une explication, les démonstrations n'ont de valeur qu'autant qu'elles s'accordent avec les faits. M. Doigneau reconnaît des ciseaux ou des gouges plates j dans les silex à tranchant transversal. Mais sur quelles preuves base-t-il son opinion? En ce qui concerne nos silex de la Champagne, il faut faire violence à la réalité des faits pour l'admettre.
Un autre archéologue, qui parait n'avoir pas une plus grande connaissance de nos silex ni des faits qui y sont relatifs, déclare que « ces petits éclats semblent avoir servi de flèches et de tranchets 2 ». Puis il propose une autre explication à l'aide de quelques rapprochements ethnographiques. Certaines peuplades de l'Océanie, ne sachant pas tailler les grandes lames de silex, font, dit-il, leurs couteaux au moyen de quatre ou cinq morceaux de pierre réunis. Nos nombreuses et longues lames de silex démontrent surabondamment que nos populations néolithiques n'avaient pas besoin de recourir à ce moyen si compliqué pour se procurer des couteaux. Mais peut-être ces silex armaient-ils les épées? Et, en effet, M. Chauvet, n'étant pas satisfait des explications proposées jusqu'à ce moment, se demande si les anciens habitants de la Gaule n'armaient pas leurs épées comme les Mexicains et leurs couteaux comme les Esquimaux, avec les silex dont nous nous occupons?
La connaissance insuffisante des faits avec les ressources de l'imagination produit souvent d'étranges résultats. Voilà que l'instrument appelé tranchet est devenu un ciseau, une gouge plate, une pierre à fusil, un couteau, une pointe
d'épée, etc, autant d'expressions qui évoquent les idées
les plus contradictoires 3. Pour nous, nous conservons le nom
1. Matériaux pour servir à l'histoire de V homme } 1873, P- 2S-
2. Chauvet, Notes sur la période néolithique dans la. Charente, 1877, P- 24- -5. MM. Doigneau, Roujou, Chauvet, loco citato,
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de flèche, parce qu'il indique un projectile, et que les faits nombreux que nous avons constatés nous obligent à les considérer comme des armes de trait.
M. de Mortillet s'est prononcé d'une manière différente dans un travail sur les Races humaines et la Chirurgie religieuse de l'époque des dolmens. Nous ne pouvons nous dispenser de faire connaître sa manière de voir. La célébrité de M. de Mortillet nous en fait un devoir : « La vertèbre humaine de Courjeonnet est profondément pénétrée, du côté intérieur, par un petit tranchet en silex, espèce de triangle isocèle dont la base a environ les deux tiers de la longueur des côtés. Cette base, taillée en biseau, est très tranchante. C'est elle qui se trouve fortement implantée dans le tissu osseux. Comment penser qu'un pareil instrument, fût-il placé au bout d'un bois de flèche, ait pu traverser tout le ventre pour venir s'implanter avec une telle vigueur dans une vertèbre du côté interne? Cette large ligne droite, cheminant d'une manière transversale, ne se serait-elle pas trouvée puissamment entravée et arrêtée par les divers viscères? Sa force d'impulsion n'auraitelle pas été complètement amortie avant d'atteindre la vertèbre? Et puis, ce biseau, ce tranchant transversal, qui fréquemment sert de base, de point d'attache à de véritables pointes de flèche, n'est-il pas dans ce petit tranchet un simple simulacre? Nous aurions alors là un fait tout à fait analogue à celui que nous avons observé au dolmen de Font-Rial : une pointe de flèche introduite dans un os par sa base!...
« Evidemment des pointes de flèche qui, au lieu d'un sommet aigu et acéré, présentaient un large tranchant transversal auraient été de très mauvais engins de chasse et de guerre, et pourtant ces engins sont les plus nombreux dans les grottes sépulcrales de la vallée du Petit-Morin. M. Joseph de Baye prétend en avoir trouvé 1,500, tandis que les véritables pointes de flèche, les grattoirs et les haches ne se nombrent qu'entre 100 et 200. On voit donc que ces tranchets étaient des instruments funéraires, ou tout au moins relatifs au culte.
« Ce qui vient confirmer ces considérations, c'est que les
trois autres pièces connues sont aussi des vertèbres lombaires, et les silex dans toutes les trois sont implantés du côté interne, comme s'il y avait un fait exprès, une intention ébauchée et réalisée.
« Bien plus, dans la seconde et la troisième vertèbre de la vallée du Petit-Morin, l'instrument implanté est, d'après la propre expression de M. de Baye, un couteau-lancette, c'està-dire un instrument qui devait se manier à la main, tout comme les tranchets et mieux encore. La flèche et l'arc n'ont rien à faire dans ces divers cas, surtout dans les deux derniers.
« Les quatre vertèbres, pénétrées par des instruments de silex, ne présentent à la blessure aucune trace de réparation, de cicatrisation. Ces blessures ont donc occasionné la mort immédiate ou tout au moins ont été faites après la mort. Ce sont là certainement des pratiques chirurgicales!... Avaientelles un but médical ou religieux? Médical, on y eût renoncé, voyant que la mort s'ensuivait toujours. Il est donc plus que probable que nous sommes là en présence d'une pratique religieuse ! ».
Nous avons, dans le début de nos découvertes, soupçonné un usage funéraire aux flèches dont nous parlons ; mais il nous a été impossible de nous arrêter à cette opinion. Un emploi funéraire ou une destination religieuse aurait eu pour effet la reproduction réitérée, constante, des mêmes faits. Cependant le nombre si considérable de silex que nous avons trouvés affectaient les positions les plus variées. Un rite funéraire ou religieux revêt un caractère d'identité invariable que nous ne rencontrons pas ici. Dans certains cas, il faudrait donc admettre que le silex a été introduit dans le corps après l'enlèvement préalable des viscères. Une telle supposition sera accueillie difficilement. Cette théorie présente une multitude de difficultés inconciliables avec les circonstances que nous avons remarquées.
1. G. de Mortillet, Races humaines et chirurgie religieuse de l'époque des dolmens^ 1877, p. 1.
La situation occupée par les silex dans les vertèbres constitue, aux yeux de M. de Mortillet, un fait intentionnel. Mais nous n'avons- signalé qu'une seule vertèbre percée d'une flèche à tranchant transversal. Pour conserver au raisonnement toute sa valeur, il ne faudrait pas confondre la flèche à tranchant transversal avec le couteau- lancette. Ce sont deux projectiles différents qui devaient avoir chacun leur rôle. Quelques silex trouvés implantés dans un nombre fort restreint de vertèbres ne suffisent pas pour reconnaître l'existence d'un rite. Pourquoi, en outre, un seul sujet sur vingt-deux aurait-il été l'objet de ce rite funéraire ou religieux à l'exclusion des autres? Enfin il resterait toujours à motiver la présence de cette quantité considérable de flèches qui se trouvent répandues sur le sol et en contact avec les ossements presque sur tous les points du corps.
La vertèbre percée d'une flèche à tranchant transversal n'est pas le motif unique qui détermine dans nos recherches l'emploi de ce silex comme projectile. Les 2^000 spécimens que j'ai recueillis apportaient pour ainsi dire chacun un renseignement. Ils étaient très nombreux dans les grottes où tous les sujets étaient adultes et paraissaient avoir été déposés simultanément. Lorsque le corps reposait simplement sur le sol sans avoir été recouvert, les flèches se trouvaient invariablement au-dessous des ossements et jamais hors du périmètre des corps, nous l'avons déjà dit. Elles étaient donc adhérentes et fixées dans toutes les parties du corps indistinctement, bien qu'elles fussent plus nombreuses dans les régions abdominales.
Un autre fait s'est présenté dans des conditions qui ne sont pas moins instructives. Dans une grotte découverte à Villevenard, j'ai examiné un squelette étendu sur le sol de la manière la plus régulière. La tête, les reins, les pieds reposaient sur des pierres plates; après la décomposition des chairs, les vertèbres cervicales s'étaient détachées de la tête, qui conservait encore sa position sur la pierre plate destinée à la recevoir. Le crâne n'avait fait aucun mouvement, il reposait sur le trou occipital. Il renfermait dans sa cavité trois flèches
à tranchant transversal, protégées par la partie supérieure du crâne, qui était tombée par suite de la décomposition des pariétaux. La présence de ces silex exige une explication. Comment s'étaient-ils introduits dans le crâne? Us n'avaient certainement pu pénétrer par le trou occipital. Cette ouverture était parfaitement obstruée par le fait de son application exacte à la surface de la pierre plate, le crâne étant resté immobile à sa place primitive. L'aire de la grotte ne portait aucun corps étranger. La grotte était une de celles où les sujets avaient été simplement déposés sans être recouverts de cendre ou de terre douce. Il est donc évident que les flèches étaient engagées dans les parties latérales de la tête qui s'étaient précipitées à l'intérieur par suite de la décomposition du crâne.
L'éloignement des sujets placés du côté opposé ne permet pas de supposer que les flèches venaient du voisinage. Le squelette dont le crâne contenait les flèches était seul de son côté; il est impossible d'expliquer l'introduction des flèches par un accident fortuit.
Un autre groupe m'a fourni l'occasion d'observer un fait qui concourt à la même démonstration. Une flèche à tranchant transversal se présentait entre deux vertèbres dorsales dans la partie interne. Comment se trouvait-elle ainsi engagée? Elle était placée parfaitement; de sorte qu'il aurait été impossible d'admettre qu'elle avait pénétré fortuitement par les côtés. L'idée de ce moyen d'introduction peut se présenter à l'esprit lorsqu'on est en présence d'un squelette ; mais si l'on songe que les sujets ont été déposés dans les grottes, possédant toutes les parties musculaires, la supposition devient invraisemblable.
A la fin de l'année 1873, j'avais ouvert une grotte appartenant à une autre station, pareillement située sur le territoire de Villevenard. Cette grotte renfermait certainement au moins une trentaine de sujets, tous adultes et accusant, par la charpente osseuse, des individus robustes. La grotte était purement sépulcrale; il n'y restait pas le moindre vide. Les corps stratifiés étaient séparés par des dalles minces et
une couche de terre empruntée au voisinage. 73 flèches à tranchant transversal ont été recueillies. Le plus grand nombre offrait, par les situations constatées, un enseignement. Les flèches occupaient des places qui démontrent qu'elles avaient été engagées dans les corps déposés dans la grotte. Elles se rencontraient presque partout: mais les régions thoraciques et abdominales étaient plus abondamment pourvues. Une flèche reposait sur la face interne de l'os iliaque d'un sujet, dont les relations anatomiques n'avaient éprouvé aucun trouble. Quelques crânes offraient des flèches dans un état de contiguïté remarquable, d'autres les contenaient intérieurement.
Ces faits ont certainement une valeur digne de fixer l'attention et de provoquer de nouvelles études qui auront, j'en suis persuadé, pour résultat de trancher la question d'une manière définitive.
Ce n'est pas seulement contre l'espèce humaine que la flèche à tranchant transversal était employée. Si l'homme de l'âge de pierre avait des ennemis à combattre parmi ses semblables, il éprouvait aussi la nécessité de se défendre contre les animaux et souvent aussi de les attaquer pour les faire servir à son alimentation ou à d'autres besoins presque aussi impérieux. La preuve se trouve dans la rencontre d'une flèche trouvée dans un squelette de blaireau. L'animal blessé avait été mourir dans une grotte commencée, mais abandonnée probablement parce que la craie n'était pas solide. Une couche d'environ 50 centimètres de craie recouvrait l'animal ; cette craie pure, sans mélange, s'était détachée de la partie supérieure. Elle n'avait, en outre, subi aucun remaniement depuis l'époque où l'animal s'était introduit, car les ossements conservaient leurs rapports anatomiques1.
En considérant les silex dont nous parlons comme des flèches, nous rentrons dans le cercle d'idées admises par des savants qui jouissent d'une très grande autorité. M. Nilson,
1. De Baye^. Pointes de fièche en silex à tranchant transversal, p. 6. Extrait de la Revue archéologique ; 1874.
un des créateurs des études préhistoriques, a signalé ces silex et les a appelés flèches à tranchant transversal. Il en a donné la description suivante : « Les flèches à tranchant transversal sont faites d'éclats de silex brisés par le travers et retaillés sur les bords 1. » Ces premiers enseignements se sont enrichis avec le temps, et les archéologues de la Suède et du Danemark partagèrent son opinion en l'appuyant sur de nouvelles preuves.
Le musée de Copenhague conserve une de ces flèches montée (fig. 31). Nous l'avons dessinée nous-mème dans les
splendides collections du Musée royal des antiquités du Nord. Cette flèche, on l'a souvent répété, provient d'un marais tourbeux,, situé sur le territoire de Vissemberg (Fionie). Madsen, qui l'a gravée, la décrit ainsi : « Un instrument en silex, attaché à une tige de bois au moyen d'une corde faite avec de l'écorce de tilleul; il ne reste que 38 millimètres de la tige2. » Madsen ne la donnait pas comme une flèche; il n'avait pas, du reste, à en déterminer l'usage. Son ouvrage avait pour but de graver les objets les plus intéressants et de les faire connaître. M. Evans dit : « J'ai reproduit ici cette gravure (fig. 31), et on ne peut douter, je crois, qu'elle représente l'extrémité supérieure d'une flèche armée d'une pointe semblable à celle dont se servaient les anciens Egyptiens3. »
Des fouilles opérées dans un îlot près de Vester-Ulslev (Lolland), en Danemark, ont donné, selon les renseignements