Evans, les Ages de la pierre, p. 430 et suiv
Un autre dans un parfait état de conservation a encore 18 centimètres. Ces dimensions autorisent à considérer ces pièces comme se rapprochant beaucoup de leur état primitif. En effet, en ajoutant par la pensée l'apophyse dont l'enlèvement était nécessaire pour produire le biseau du lissoir, on obtient la longueur moyenne du tibia des bovidés de taille ordinaire. L'instrument représente dans sa largeur le tibia entier; la partie supérieure de l'os est détachée et laisse complètement à découvert la cavité médullaire. Les parois latérales sont rabattues de manière à former vers l'extrémité une lame plate; les bouts sont généralement arrondis. Cette forme, très avantageuse pour le travail, pourrait bien n'être simplement que le résultat d'un usage prolongé. L'extrémité opposée à la pointe conservait les articulations dans leur état naturel. Cette disposition contribuait singulièrement à donner de la force à l'instrument et à en rendre le maniement plus facile. Nos stations ont donné six de ces grands lissoirs. Il en existe une quantité d'autres de moins grande dimension, formés d'os de mouton ou de chèvre, d'autres de corne de cerf et plusieurs d'os dont il est difficile de déterminer la nature. Le plus grand, en os de mouton ou de chèvre, a encore 17 centimètres. Les autres s'approchent de cette mesure ou sont quelque peu plus courts. Il est impossible de ne pas voir sur la plupart les preuves d'un emploi très-prolongé. Une grotte d'Oyes contenait trois beaux lissoirs qui attestent par leur état un service de longue durée. L'état si nuancé dans lequel se présente la collection affirme que l'instrument était fréquemment en usage et utilisé aussi longtemps que les retailles successives dont il était l'objet lui laissaient une longueur qui permettait de le saisir commodément. Dans différentes conditions, la collection de ces instruments se compose aujourd'hui de vingt spécimens. Les lissoirs étaient destinés, selon quelques archéologues, à corroyer les peaux et à rabattre les coutures qui les unissaient. Cet usage paraît indiqué par l'emploi si considérable que les populations préhistoriques faisaient des peaux de bèteSo Du reste cet outil est encore fréquemment employé par ceux qui travaillent le cuir chez les peuples modernes civilisés.
M. Schaaffhausen fait allusion à l'usage des lissoirs. Au Congrès de Bruxelles, il dit en effet : « Passant à un autre sujet, je présente un petit instrument en bois de cerf, provenant de la caverne de Balve, en Westphalie. Cette forme d'outil est bien rare; je ne l'ai pas observée dans beaucoup de collections. Cependant il s'en trouve un spécimen au musée de Bruxelles; il provient de la caverne de Goyet et il est marqué : Bois de cerf ayant servi de lissoir. M. Nilsson donne une description et la gravure d'un même instrument trouvé à Schonem, en Suède, avec cette seule différence qu'il est percé d'un trou pour servir à le prendre. Je ne crois pas, avec M. Nilsson, que ce soit un instrument pour travailler la terre, il n'est pas assez dur pour cela; mais il paraît très-convenable pour détacher la peau des animaux de chasse. Un silex aurait déchiré la peau par son tranchant1. »
Les suppositions relatives à la destination des instruments sont toujours faciles, et la curiosité naturelle cherche avec avidité à déterminerl'usage des objets trouvés dans les demeures des populations primitives. M. Lubbock, avec cette supériorité de vues caractéristique de ses œuvres, nous paraît avoir été plus heureusement inspiré lorsqu'il dit en parlant de divers objets des époques de la pierre : « Il est inutile de spéculer sur l'emploi de ces armes grossières, mais vénérables. Nous pourrions presque aussi bien demander : A quoi ne pouvaientelles pas servir? Quelque nombreux, quelque spéciaux que soient nos instruments modernes, qui oserait décrire l'usage exact d'un couteau? Mais le sauvage primitif n'avait pas un semblable choix d'instruments; nous avons peut-être devant les yeux tout le contenu de ses ateliers ; et, avec ces instruments, quelque grossiers qu'ils puissent nous paraître, il a pu peutêtre couper des arbres, les creuser pour en faire des canots, arracher des racines, attaquer ses ennemis, tuer et dépecer ses aliments, faire des trous dans la glace pendant l'hiver, préparer du bois pour son feu, etc. Mais quand nous aurons examiné les preuves physiques de l'état du pays à cette époque, quand
i. Congrès intern. d'unthrop. et d'archéol. préhistoriques de Bruxelles , p. 546.
nous aurons étudié les animaux contemporains, nous serons plus à même de nous faire une idée des habitudes de ces hommes, nos ancêtres, depuis si longtemps disparus1. » Ces sages réflexions devraient présider aux interprétations des archéologues. Elles nous préserveraient de beaucoup d'assertions aventurées.