Balansa, Bull. Soc, Géogr., 1873, p
l'île, le niaouli, ne vient pas non plus. On peut faire plusieurs journées de marche * sur ces terrains éruptifs sans rencontrer un seul pied de Composée, de Papilionacée, de Malvacée, de Convolvulacée, de Graminée. Ce fait ne présente presque pas d'exception, et on l'observe aussi bien dans l'extrême nord de la colonie, aux lies Bélep, à Yandé, à la presqu'île de Poume, au cap Tonnerre, que sur le plateau des Lacs. En revanche, on y trouve quantité de plantes spéciales : « C'est, ditBalansa' la terre promise du botaniste en Nouvelle-Calédonie. »
11 faut, il est vrai, tenir compte aussi du fait que, les plaines et les collines étant constituées par les terrains sédimentaires, les serpentines, où le colon ni le bétail n'ont guère pénétré, ont dû garder plus facilement la flore qui leur est propre. On sait en effet les modifications qu'introduit dans la végétation la dépaissance du bétail 5. Cette réserve faite, on ne saurait manquer de reconnaître que les terrains serpentineux sont en général affligés d'une infertilité particulière, et qu'ils ne sauraient guère admettre d'autre végétation que celle qui les couvre actuellement.
Outre la constitution géologique du sol, tout concourt d'ailleurs pour produire en Nouvelle-Calédonie de grandes variations d'aspect à courtes distances. C'est d'abord la situation à la limite du tropique, qui permet, pour peu que les conditions viennent à changer, la coexistence d'espèces ailleurs séparées et appartenant à des aires de végétation différentes. C'est l'étendue de l'île en latitude, qui y introduit aussi des différences de climat et par suite de végétation. Le cocotier, par exemple (Cocos nucifera), paraît être à la limite australe de sa distribution géographique ; il est très vigoureux encore dans le nord de l'île, sans toutefois présenter jamais une végétation aussi luxuriante qu'à Tatti ou aux Tonga ; il diminue de taille vers le sud, puis disparaît. Il affectionne les terrains bas et sableux du bord de la mer ; on le rencontre exceptionnellement jusque vers 800 mètres d'altitude, mais il n'a plus que 3 ou 4 mètres de hauteur et ne donne pas de fruits. Par contre, les Araucarias calédoniens occupent de préférence la partie méridionale de l'archipel et deviennent rares au nord de Canala.
11 faut ajouter encore la différence entre les deux versants de l'île. Mais c'est surtout le relief du sol qui, bien qu'il n'atteigne pas des hauteurs considérables, produit des différences accentuées, et, à la suite des variations de climat, introduit des étagements remarquables des divers aspects végétaux.
Tout cela se traduit en définitive par des différences dans la quantité de chaleur et de pluies reçues ou conservées par le sol. Ces diverses conditions naturelles se combinent, se remplacent ou s'annulent de
1. Balansa, Bull. Soc. Botanique, t. XIX, p. 303, 316. 5. Bull. Soc. Hist. nat. de Toulouse, t. VII, p. 328. 3. Germain, Bull. Soc. Acclimatât., 1875, p. 382.
la manière la plus variée. On observe donc de nombreuses localisations d'espèces, des changements rapides dans l'allure générale de la végétation, sans qu'il soit toujours possible de reconnaître quelle part revient à chacun des facteurs qui contribuent à ces changements. On peut distinguer en gros six régions végétales ', qui à leur tour pourraient se subdiviser à l'infini, et qui passent de l'une à l'autre par d'insensibles transitions.
1° Une première région s'étend sur tout le bord de la mer jusqu'aux premières ondulations du terrain, s'insinue dans l'intérieur le long des rivières, et s'arrête au point où la marée cesse de se faire sentir. La végétation de cette région ne diffère pas de celle qu'on rencontre entre les tropiques sur tous les rivages des îles de l'Océanie, et que Gaudichaud appelait flore littorale océanienne *. C'est l'habitat de certains pandanus, du cocotier, du palétuvier (Rhizophora mangle), du manglier. On sait le rôle joué par les mangliers et les palétuviers pour la conquête du sol marin et la fixation des alluvions \ Ils poussent dans les vases molles, à 2 ou 3 mètres au-dessus du sol, auquel ils sont fixés par de grosses racines aériennes « étendues obliquement comme des haubans. »
2° Une seconde région comprend les ravins étroits, le fond des vallées. On trouve, le long des rivières et sur les flancs inférieurs des montagnes arrosés par des torrents nombreux, une végétation puissante d'arbres à espèces variées, de forêts composées d'essences de premier ordre. Cette végétation grimpe en traînées d'un vert sombre au creux de tous les ravins secondaires, monte à l'assaut des gorges, mais sans pouvoir réussir à escalader les versants \ Sous le feuillage épais des arbres s'abritent des fougères de toute taille, des genres Blechnum, Asplenium^ Polypodium, Schizœa, etc., des Selaginella, des. Orchidées, quantité de Rubiacées et de Myrtacées (presque pas de Graminées). Ces plantes vivent en parasites ou à l'ombre des Acacia Myriadena, AUizzia granulata, Calophyllum, Grevillea, etc. Rien de plus grandiose que ces forêts. C est la végétation des tropiques dans toute sa splendeur. Les arbres poussent touffus au milieu d'énormes rochers, qu'ils enlacent de leurs racines; les lianes courent d'arbres en arbres, reliant en un réseau inextricable cette végétation bizarre, couverte de mousses humides
1. Brousiniche, Arch. Méd. nau., 1884, t. XLI, p. 250. Balansa, Bull. Soc. Botanique, t. XIX, p. 303. Cf. les régions végétales distinguées dans les lies du Pacifique par 0. Driïde, Pflanzengeographie, p. 489.
2. Drake del Castillo, Remarques sur la flore de la Polynésie, Paris, 1890. Id., Flore de la Polynésie française, Paris, 1893.
3. Branda, Lettres d'un marin, Calédonie, 1881, p. 245. En deux ans, l'auteur a vu les mangliers de la côte calédonienne pousser leurs pionniers en avant de plus de 100 mètres.