Ann. des Mines, 1807, p
Sur les pentes plus ou moins déclives des montagnes ', à partir des terrains schisteux, commencent d'immenses forêts, au milieu desquelles les rivières prennent leur source. Dès que l'humidité est suffisante, des
FORÊT TROPICALE A COLND1É.
Photographie communiquée par M. le Dr Henry Morau.
arbrisseaux tapissent entièrement les flancs en apparence abrupts et inaccessibles des vallées, profitant du moindre humus, de la plus légère fissure de la roche pour y engager leurs solides racines. Ces forêts se
1. Brousmiche, Arch. Méd. nav., 188V, t. 41, p. 250. Balansa, Bull. Soc. Bot an., t. XIX, p. 303 (ascension du mont Hutnboldt).
Sa*
continuent jusqu'à l'altitude de 900 à 1000 mètres. Les Rubiacées au feuillage vert foncé et aux fleurs odorantes (genres Guettardia, Morinda, Gardénia, etc.), les Araliacées (genres Delarbrea, Aralia, Loxodiscus), les Casuarina tétragones, les gigantesques Spermolepis gummifera, les Hewnandiopsis, quantité de Myrtacées arborescentes, notamment les Montrouziera aux fleurs d'un rouge éclatant, et dont une espèce offre la plus grande et la plus belle des fleurs calédoniennes : telles sont les plantes qui se rencontrent à chaque pas, mêlées aux élégants palmiers [Kentia, Kentiopsis, Cyphokentia), très caractéristiques de cette zone, puisqu'ils sont, d'après les indications des herbiers, à peu près localisés entre 800 et 1000 mètres. Les Pandanées aux tiges rampantes, les Fougères arborescentes (Cyathœa, Dicksonia, Alsophyla), les Lycopodiacées, forment un inextricable fouillis. Au milieu de cette végétation, peu de plantes herbacées peuvent vivre, et leur nombre est très faible relativement à celui des espèces ligneuses. On n'y trouve pas de Graminées, à part deux ou trois espèces du genre Greslania (tribu des Bambusées).
C'est la forêt tropicale moyenne. Les espaces sporadiques boisés de la savane Calédonienne et de la Calédonie Pétrée peuvent se rattacher, suivant les cas, soit à cette région, soit à la forêt tropicale inférieure.
6° A partir de l'altitude de 900 à 1000 mètres, la nature du terrain restant la même, la flore subit encore d'importants changements. Les grands arbres autres que ceux de la famille des Conifères diminuent rapidement, tandis que les Fougères, d'abord isolées, se groupent, croissent en nombre et en dimensions, au point de former de véritables forêts. Sauf quelques Myrtacées, Épacridées, Saxifragées, Sapindacées spéciales à ces hauteurs, ce sont les Conifères qui se tiennent de préférence à cette altitude et constituent de magnifiques forêts de haute futaie d'aspect tout spécial. Parmi les plus beaux de ces arbres sont les Podocarpus, les Dammaras ou Kaoris, enfin et surtout les Araucarias l.
C'est le Dammara lanceolaia qu'on rencontre le plus communément dans le sud, le D. ovata dans les montagnes du centre, le D. Moori dans le nord : ces arbres atteignent des proportions gigantesques, et leur tronc droit sans branches s'élève à 30 ou 40 mètres. Les Araucaria, au tronc élancé comme un fût de colonne, dépassent quelquefois 40 et 50 mètres. Pendant que V Araucaria Cookii croît de préférence sur le bord de la mer et sur les plages sablonneuses, à la baie du Prony, à l'île des Pins qui lui doit son nom, aux Loyalty, il est remplacé sur les hauteurs par Y Araucaria montana et YAraucaria Balansœ. Les Araucaria Cookii ont un tronc si régulièrement cylindrique, que les premiers navigateurs les prirent pour des colonnes de basalte, et qu'un botaniste les compare à des cheminées de manufacture : c'est le « pin colonnaire ». Les Araucarias de
l.Brongniart et Gris, Ann. Se. Nat., Botanique, 5* série, t. XIII, p. 340.
montagne ont plutôt une forme conique, due à la persistance et allongement progressif de toutes les branches à partir de la base ; ils ressemblent davantage à l'Araucaria du Chili (A. imbricala) et méritent le nom de « pins candélabres », qu'on leur donne souvent en Nouvelle-Calédonie. Enfin, tandis que les Araucaria Cookii ont presque disparu par l'exploitation, les Araucarias de montagne, moins faciles à atteindre et à détruire, se sont conservés.
Les sommets de deux montagnes voisines * présentent souvent des aspects différents, et c'est là que l'on peut bien observer les contrastes dont est faite la flore calédonienne. Nues et décharnées dans certaines localités, les montagnes sont boisées dans d'autres. La violence plus ou moins grande des vents parait jouer à cet égard un grand rôle. Si les sommets sont pointus (mont Humboldt, pic N'ga), et ne permettent pas, en raison de leur déclivité, à l'eau de séjourner, la flore est rabougrie et pauvre en espèces; si, au contraire, le sol retient les eaux et que les sommets constituent par leur aplatissement un réservoir naturel (mont Dô, Table-Unio), il s'y développe une végétation luxuriante et puissante * ; les arbres *, quoique souvent tortueux, atteignent des hauteurs de 10 à 15 mètres sans branches ; les troncs et les rameaux laissent flotter de longs festons de Mousses, d'Hépatiques, de Trichomanes, d'Hymenophyllum, de Lichens; les Fougères arborescentes simulent une forêt sous une autre forêt, et nourrissent sur leurs troncs toute une flore cryptogamique. Les Palmiers et les Pandanus, abondants dans la forêt tropicale moyenne, ont disparu ainsi que la plupart des Lianes, sauf un Freycinetia; une fougère arborescente, le Dicksonia Berteroana, par son extrême abondance, donne au paysage un cachet tout particulier. Telle est la forêt tropicale supérieure.
C'est un fait très remarquable que cette localisation des Fougères. Ces végétaux croissent de préférence, en tout pays et particulièrement sous les tropiques, dans les parties humides, sombres surtout et obscures, c'est-à-dire en général dans les parties basses. En Nouvelle-Calédonie, par une coïncidence atmosphérique, beaucoup d'espèces, surtout les espèces arborescentes, apparaissent en quantité innombrable à une altitude qui correspond à celle des nuages et où l'air, plus saturé d'humidité, favorise leur développement *. Il en est de même dans beaucoup d'Iles du Pacifique 5, où les hauteurs sont baignées par les nuages et les brumes.