LE GENRE DE VIE DES CANAQUES
L'action des forces de la nature sur l'homme va, on le sait, en s'affaiblissant à mesure que la civilisation augmente. C'est dire qu'elles pèsent de tout leur poids sur l'indigène Calédonien. Si l'on essaie de résumer d'un mot le caractère de ces forces, on peut dire que les conditions géographiques où se trouve le Canaque l'isolent sur une terre pauvre. La situation de l'île au centre de l'hémisphère océanique, la barrière de corail qui l'enserre, ne sont pas pour en faciliter l'accès. Cependant, si isolés que soient les Calédoniens, les Australiens et les Tasmaniens le sont sûrement beaucoup plus encore. L'isolement des Calédoniens n'est pas tel que, dans les remous des populations océaniennes, ils n'aient pu être parfois visités par leurs voisins, Mélanésiens ou Polynésiens; on en a constaté des exemples. Mais les populations du Pacifique avec qui ils ont pu entrer en contact ne diffèrent pas profondément d'eux-mêmes, et ne pouvaient leur apporter beaucoup de connaissances ou d'usages nouveaux.
Les diverses parties de l'archipel ne communiquent pas facilement entre elles, et présentent pour un peuple à l'état sauvage des conditions fort inégales. Le relief si puissant et si tourmenté, avec les difficultés de la marche, les différences de climat suivant l'altitude qui en résultent, isole vis-à-vis les unes des autres les diverses fractions de la population. Les mêmes différences qu'on observe dans la couleur de la peau et l'aspect physique se retrouvent dans les mœurs. Les tribus du sud, Manongoe et Touarous, sont les plus sauvages et les plus cruelles, de même que leur langue est plus rude et leur peau plus foncée. A l'est, on sent qu'il s'est fait un mélange avec les tribus polynésiennes ; on sent aussi que le sol est moins infertile. Cependant comme au fond les influences climatériques, les productions et les besoins sont les mêmes, il n'y a que des différences de détail entre les coutumes des<*habitants de la Grande-Terre. Les indigènes des dépendances de l'archipel calédonien présentent au contraire de notables particularités ; ceux des Loyalty en particulier se séparent des Calédoniens sur beaucoup de points importants. Cela tient d'une part aux éléments étrangers mé-
langés à la population originelle, d'autre part à la nature du pays. Le peu d'étendue de leurs îlots les a forcés à développer une plus grande industrie, les a rendus plus appliqués et plus actifs, les a habitués à un genre de vie plus nomade, leur a donné la coutume d'entreprendre des voyages sur la Grande-Terre, aux habitants de laquelle ils sont supérieurs sous beaucoup de rapports.
Mais c'est surtout la pauvreté de la flore et de la faune, l'absence presque absolue de plantes utiles, l'absence absolue de mammifères domestiques ou sauvages, qui caractérise au plus haut degré l'archipel Canaque. C'est dans ce fait qu'il faut chercher la cause de beaucoup de particularités : « 11 faut penser, dit M. Cauvin *, à la probabilité de la réclusion complète d'avec le reste du monde à une époque fort reculée ; il ne faut pas oublier que l'habitant n'a trouvé dans la faune de ce pays aucun auxiliaire, et que la flore lui a mesuré très parcimonieusement ses ressources. Les peuples ne doivent pas être jugés d'après ce qu'ils sont, mais bien d'après ce qu'ils auraient pu devenir. »
Une autre conséquence de l'isolement, c'est la haute originalité, le haut « endémisme », si l'on peut ainsi parler, que, comme la flore et la faune, présente le groupe humain. Les connaissances et les coutumes, les objets et les ustensiles du Canaque sont en nombre restreint. Mais ce qu'il y a de remarquable, c'est que si l'on compare la Calédonie avec les archipels les plus voisins, Hébrides et Fidji, on rencontre des différences notables. Meinicke l'a très bien vu : « Les Calédoniens, ditil f, sont parmi les peuples Mélanésiens un des plus particuliers, sous beaucoup de rapports un des plus grossiers, sous d'autres rapports un des plus avancés. » Cette phrase peut servir d'épigraphe au présent chapitre, et c'est ce trait particulier qu'on essaiera de mettre en lumière en passant en revue : 1° la nourriture, le vêtement et l'habitation du Canaque ; 2° la vie sociale, l'organisation de la famille et de la tribu.
On ne saurait songer, semble-t-il, à attribuer aux coutumes une signification anthropologique. Aucun usage n'est exclusivement propre à tous les Mélanésiens et rigoureusement absent chez tous les Polynésiens, ou inversement 3. Il y a souvent plus de différences entre les Mélanésiens des divers archipels qu'entre tels des Mélanésiens et tels des Polynésiens. Il faut donc renoncer à parler de « caractéristiques » mélanésiennes et polynésiennes.
Tout ce qu'on peut dire, c'est qu'il y a des coutumes qui portent en elles-mêmes la marque de leur provenance : par exemple l'usage du bétel ou du kawa. Les indigènes de l'île des Pins racontèrent à
1. A propos des Australiens, mais cela s'applique aussi aux Canaques.