‹ L'archipel de la Nouvelle-CalédonieChapitre 378 sur 393 · Bull. Soc. i isons, 1891, p · texte numérisé non relu

Bull. Soc. i isons, 1891, p

nouvelle édition de la vie de forçat pour le libéré1 ; le nom seul est changé, il est prisonnier. Dans les vastes salles communes d'Undu, la vie du détenu s'écoule assez paisible. Le travail est de rigueur. Au son de la cloche, s'il n'est employé à de petites fonctions d'intérieur, ou pourvu d'un poste de confiance tel que laitier, bouvier, conducteur, domestique, infirmier, canotier, planton, etc., le prisonnier doit aller dans les carrières de la presqu'île extraire et casser des pierres. Là comme partout, le forçat ou l'ex-forçat, dont la vie est assurée, cherche à résoudre habilement ce petit problème : faire le moins possible dans le plus de temps» possible. 11 oppose en général une force d'inertie plus difficile à vaincre que la rébellion ouverte, et contre laquelle les surveillants sont à peu près désarmés. Pourquoi peinerait-il ? « les paysans de France travaillent pour lui ».

Lorsque le libéré a atteint soixante ans *, lorsqu'il est porteur de la moindre infirmité, il se hâte d'arguer de son impotence pour se faire classer aux asiles d'Undu et vivre aux dépens de l'administration. Les plus âgés, les véritables impotents, logent auprès de l'hôpital deNumbo, où viennent aussi se reposer de temps en temps, à l'hôtel, comme ils disent, ceux qui sont fatigués de faire le tour de l'île. L'ancien forçat est, là comme partout, bien nourri, bien logé, recevant tous les soins, dans un établissement qu'envieraient pour leurs pauvres bien des villes de France. Ils s'éteignent doucement, car l'air salubre de la Calédonie convient aux vieillards.

Parmi les libérés, il y a, comme au bagne, des exceptions qu'il est bon de signaler. Certains d'entre eux ont cherché la réhabilitation dans le travail. On en cite qui sont à la tête d'importantes exploitations, et se sont créé des situations prospères. Mais c'est une bien faible minorité, et dans leur ensemble les libérés sont aussi peu régénérés et reclassés qu'ils l'eussent été jadis en France au sortir des bagnes.

Le système suivi par l'administration, et qui a produit Bourail, consiste à exclure avec le plus grand soin toute population libre, de sorte que la nouvelle société est tout entière composée de forçats et de familles de forçats. Au lieu de créer ces villages artificiels et administratifs, il fallait noyer en quelque sorte les libérés dans une nombreuse immigration libre ; au lieu de repousser systématiquement la colonisation libre, il fallait s'efforcer au contraire de l'attirer dans le pays. Dans cette population sans préjugés, qui ne redoute pas le contact du forçat et qui a besoin de main-d'œuvre, on eût versé les libérés soit comme ouvriers, soit comme propriétaires, et ils eussent cherché à y faire oublier leur origine.

I . M. A. Legrand, Nouvelle-Calédonie, p. 22. ?. ld„ ibid., p. 23.

On n'eût pas eu cette coûteuse cité de forçats qu'on appelle Bourail, où le libéré ne se donne même pas la peine de dépouiller son costume de condamné. La Calédonie aurait eu des colons libres pour absorber les libérés, tandis qu'actuellement ce sont les colons libres qui se déclassent au milieu de ces derniers. Dans ce milieu, fait d'anciens Criminels de toute espèce, tout se transpose, et les actes ne sont plus appréciés comme ailleurs, parce que les termes de comparaison sont terriblement modifiés. L'élément mauvais prend le dessus sur l'autre. On ne peut, tirer parti des libérés que s'ils sont une minorité, et il est impossible de coloniser avec l'élément pénal pur.

La solution de cette question, comme de toutes celles qui concernent l'avenir et le développement économique de la colonie, est dans une nombreuse immigration libre. C'est toujours là qu'il faut en revenir. On a trop longtemps regardé le colon comme une gêne : au lieu de fonder une société dans laquelle le libéré serait soumis aux lois ordinaires des hommes libres, on a soumis la colonie entière aux règlements des pénitenciers f. On a absorbé toute la grande île pour en faire un champ d'expériences et d'utopies.

Le but de la loi de 1854 était : une punition plus efficace que le bagne, l'emploi des forçats aux travaux les plus pénibles de la colonisation, l'établissement définitif des libérés dans le pays, leur absorption par la population honnête. Ce but n'a pas été atteint. Des modifications de détail pourraient améliorer l'état actuel ; la plupart ont déjà été entreprises, car depuis 1887 on est revenu à une idée plus juste de la situation. Il est évident que l'emploi des transportés aux travaux publics, c'est-àdire aux voies de communication faites par ad j udication , et le louage de maind'œuvre pour les mines, sont bien préférables aux systèmes de production agricole par et pour l'Etat, que représentait l'usine à sucre de Bourail. « Latransportation, écrivait le sous-secrétaire d'État en i887,doit servir à favoriser la colonisation libre en créant l'outillage du travail, facilitant l'accès des centres, construisant les quais des ports ; c'est là son but, dont elle s'était écartée pour se créer une sorte d'autonomie. » Il est évident aussi que les concessions doivent être réservées aux condamnés de très bonne conduite, cet état de demi-liberté étant une récompense accordée seulement à l'expiation et au repentir. Mais on peut aller plus loin, et se demander si la Nouvelle-Calédonie est bien choisie comme colonie pénitentiaire.

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