PROFIL DU RÉCIF EXTÉRIEUR
D'après Chambeyron.
marines indiquent, en dehors du récif du Sud-Ouest, des fonds de 396, 265, 128, 183, 164 mètres. Dans tous les cas, à partir de l'arête en F, la muraille descend verticalement ou à peu près. Souvent, après avoir trouvé le fond par 100 ou 125 mètres, le plomb en remontant se trouvait pris sous la roche à 70 ou 90 mètres, quelquefois à 60 mètres.
Le profil curviligne AF n'est pas régulier; il est au contraire très accidenté; quelquefois le récif à fleur d'eau se rejoint aux fonds de 10 à 20 mètres par une pente très raide, telle que AH. Des blocs énormes de corail sont brisés du côté du large par les coups de mer et les tempêtes. Les uns sont précipités en bas du talus, les autres, ceux qui ont en moyenne de 1 à 20 mètres cubes, sont remontés sur le récif. M. Chambeyron cite des exemples de ces blocs de corail brisés par les vagues ; sur une pointe du récif, en face du cap Colnett, se trouve un bloc de corail mort de plus de 20 mètres cubes, qui n'a pu y être porté que par un coup de mer. Dans le milieu de la passe de Houatlou a existé un énorme champignon, qu'un ouragan a abattu en 1864, et qui est tombé vers le large. Là où il était, se trouvent maintenant des profondeurs notables1.
Il résulte de cette forme de la partie supérieure et extérieure du grand récif que sa marge apparente se déplace beaucoup selon l'état de la mer. En calme plat, le récif ne brise qu'en A, ou même ne brise pas du tout. Dans les gros temps, la mer déferle à des hauteurs prodigieuses dès qu'elle atteint la verticale du point F, qui peut se trouver à 600 mètres de A.
Lorsque, par un beau soleil et une mer plate ou très légèrement
1. M. Saville Kent, The great Bor/ei' Reef of Australia, in-4°, London, 1893, p. 49 et suiv., cite des exemples de transports de blocs, montrant que ces déplacements peuvent être considérables comme altitude et comme distance, surtout dans les cyclones (v. pi. XXX et XXXI de son ouvrage).
houleuse, on s'écarte du grand récif, on perd généralement le fond de vue, par 35 mètres environ; l'eau devient alors bleue, souvent verte; mais lorsqu'on dépasse la verticale du point F, on entre dans une teinte noir mat très prononcée. On peut alors filer 300 mètres de ligne sans trouver le fond. En continuant à s'éloigner du récif, on rentre peu à peu dans les eaux bleues de l'Océan. Cette teinte noire paraît due à l'absorption des rayons du soleil par la grande muraille verticale.
Le pouvoir d'érosion des vagues s'exerce sur les récifs. Elles renversent, on l'a vu, de gros blocs de coraux. Ce sont elles aussi qui taillent la corniche surplombante du récif et lui donnent le profil AF. La mer a toute sa force en arrivant sur la muraille ; c'est donc là qu'elle peut détacher les plus gros blocs. A mesure qu'elle approche vers A, elle se trouve brisée et sa puissance diminue. Mais là se borne son action : u Je n'admets pas du tout, dit avec raison M. Chambeyron, que la mer puisse percer ou renverser une barrière de coraux. Elle peut en limer l'arête externe jusqu'à former la courbe AF, qui fait brise-lame, mais c'est absolument tout. »
Si les vagues sont jusqu'à un certain point pour le corail un agent de destruction, elles sont surtout l'agent nécessaire de sa croissance. •L'influence de l'agitation et de la pureté de l'eau sur la vigueur de développement des coraux est un fait sur lequel tous les observateurs sont d'accord. On peut essayer d'expliquer, par la réalisation plus ou moins parfaite de ces deux conditions, quelques-unes des particularités de configuration des récifs calédoniens f.
L'agitation et la pureté des eaux étant plus grandes du côté au vent que du côté sous le vent, la croissance du récif doit être plus vigoureuse sur la côte du vent, les brèches plus nombreuses sur la côte sous le vent. En Nouvelle-Calédonie, c'est sur la côte orientale que les vents et les courants doivent le mieux favoriser les progrès de l'édifice corallien. Cependant, autant qu'on peut en juger en l'absence de documents précis, il n'y a pas à cet égard de différence bien apparente entre les deux rivages. Le fait n'est pas très surprenant, car, comme on le verra, la différence de climat n'est pas non plus très marquée, et d'ailleurs,
1. Parmi les animaux coralliens, un petit nombre seulement bâtissent des récifs; pour chaque espèce, il y a des formes, des profondeurs et des conditions différentes. Les recherches zoologiques sur les espèces co rai lige ne s ne sont pas du domaine de la géographie; il serait cependant intéressant pour elle de distinguer le rôle quantitatif et fonctionnel de chaque espèce dans la construction, rôle qui varie avec chaque rJcif, et en différents points d'un même récif. Il serait indispensable aussi d'avoir quelques données sur la rapidité de croissance des coraux et les causes qui influent sur cette rapidité. D'après M. Pelatan, les récifs extérieurs de Calédonie sont constitués par les espèces les plus robustes, Astrées, Porïtes, Méandrines ; ils sont cimentés par des brèches coralliennes et des Nullipores. Les récifs intérieurs sont édifiés par des espèces beaucoup plus délicates (Pelatan, Les Mines de la Nouvelle-Calédoàe, p. 25).
autour de cette grande île étroite, les eaux sont partout agitées et pures.
Comme Ta remarqué M. Pelatan, l'absence de chenal entre le récif et la terre se produit « vis-à-vis de la portion de côte la moins abrupte », soit que, comme le pense M. Guppy, le récif frangeant caractérise les pentes sous-marines rapides et le récif-barrière les pentes peu inclinées ', soit plutôt parce que sur cette côte plus basse les eaux sont moins pures et moins souvent renouvelées. C'est en tout cas un de ces endroits où, suivant la pittoresque expression de Chambeyron, « le polypier a l'air d'exercer sa profession en petit. »
A cette question se rattache celle de savoir à quel emplacement se trouvent les passes du récif. M. Pelatan* dit « qu'en Nouvelle-Calédonie les passes principales se trouvent précisément en face des vallées ou dépressions les plus importantes. » On trouve l'assertion contraire dans certains ouvrages 3, bien que toute contradiction semble impossible pour un fait dont l'évidence doit se montrer par la simple inspection de la carte, et surtout par celle du terrain. Cette erreur provient d'un passage mal compris (et d'ailleurs peu clair) de Chambeyron *. Celui-ci ne veut pas nier que les passes se rencontrent en face des rivières, mais seulement qu'elles doivent leur origine à l'influence défavorable de l'eau douce, comme l'avait prétendu Darwin. M. Chambeyron en donne pour preuve le tracé de l'isobathe de 50 mètres, qui se maintient parallèle à la côte et qui n'est en rien modifiée par le travers des embouchures, dont elle passe fort loin ; d'autre part, les embouchures des rivières sont quelquefois obstruées de coraux. Il demeure incontestable que les brèches s'ouvrent bien à peu près en face du point où les rivières aboutissent à la côte.
Sont-elles dues à l'action des eaux douces, ou faut-il y voir avec M. Pelatan 5 des prolongements de vallées immergées? Les profils donnés par M. Chambeyron ne paraissent pas beaucoup plus favorables à cette seconde hypothèse qu'à la première, et, en l'absence de renseignements précis, notamment d'analyses de la composition des eaux, on ne peut résoudre la difficulté 6. Mais pourquoi les passes des récifsbarrières seraient-elles d'autre nature que les passes des atolls, pour lesquelles on ne songe à invoquer ni l'action des eaux douces ni
1 . Guppy, A criticism of tlxe theory of subsidence as affecting coral reefs (Scott Geogr. Mag., 1888, p. 121).