POUR LE TOMBEAU
de Léon Ckidel
POrR LK TOMflKAr DK LlfoS CLADIt.
à Madame Léon Cladel.
LES oiseaux familiers, les feuillages mouvants, La fraîcheur verte de la terrassa et les vents Qui naquirent heureux, aux doux Pays des Ch<înes Lui chantaient, tout le jour, les ivresses prochaines.
11 sut la vie et la torture épouvantante Du rêve qui s'enfuit après s'être montre — Mais vaincu par l'extase obstinée et l'attente Le rêve revenait comme un tigre dompté.
Il vécut dans un songe immense et parfumé ;
Les larmes de l'Automne et les rires de .Mai
Lui vouaient, tour à tour, leur âme heureuse ou sombre
Tout à coup, l'Ange noir lui fit signe dans l'ombre.
O Maître envole-toi vers le profond des cieiix Où les maîtres maudits et divins te réclament, Pénètre dans la gloire ineffable qu'acclament Les accents triomphaux des aigles radieux.
Nous avons épandu pour toi dans la lumière Qui parait d'or léger la colline dernière, Des roses, des lilas, des lauriers immortels... Et les Forts et les Dieux souriaient fraternels.
Petit-jour
/;/ Mcmoriam
à Louis de Saint -Jacques.
c Au temps du gacouillis des feuilles, en Avril,.. » Stuart Merrill.
REINE en l'île indécise et mièvre, au loin des fl(»ts Où résident le charme et les vieilles merveilles Et l'illusion grêle agitant ses grelots, Ma jeunesse s'éveille et me parle à Torcille :
« Tu te souviens : les bosquets frais et ces Avrils Etonnés aux muguets et s'attardant aux lys, Quand les fourrés cachaient Kucharis en péril Tandis que s'effaraient des fuites de courlis '1... ■»>
Et moi je lui réponds : « T'enivrant des verveines Dont s'embaume le soir incisif et charmant, Tu offrais, parmi des floraisons souveraines, Le fruit mystérieux de ta bouche qui ment ;
Tu posais sur mon front tes doigts frêles : opales, Fleurs captieuses, fleurs aux pollens ingénus Que lisse et qu'illumine un baiser d'Hespérus — Et le vent chuchotait sous les feuillages pâles.
Tout était allégresse innocente : les tombes, Vers le calme calvaire où le jasmin retomba Paisibles, se paraient de lierre et de perven&hes — Et la Mort souriait au sein des roses blanches —
Elle
Quelle neige aux pommiers et quelle renaissance De rêves rénovés en chansons de printemps ! Et les couchants et leur adieu : sourde luisance Oii s'évague le flux des fantômes latents.
Alors, fille des bois et des sources soyeuses, La nymphe rougissante aux frissons des lilas Fuyait sous le lacis des sapins et des yeuses Et le gazon lascif caressait ses pieds las.
L'aubs exquise éployait son écharpe rosée, Une larme tremblait dans les yeux de Vénus, Et, vers l'onde, les prés où frémit la rosée Inclinaient leur paresse et leurs Narcisses nus.
PKTIT JOUR 95
Des chevreaux suspendus aux vijjncs purpurines Se grisaient de bourgeons et de si-vrs j<»wuscs, Des saul-'S soupiraient ; et les v.igues marines Berçaient des poissons d'or et d«s algxics fuycuscs.
Mais toi, cueillant mos yeux ainsi <juc dos pensées, — Velours sombre où sommeille un dosir de péché Tu me montrais vers les pourpris effarouchés I.cs Vierges de Lesbos l'une à l'autre enlacées.
Moi
Mon cœur était comme un soleil sur un domaine Afagnifiquc où flamboie un brasier de glaïeuls, Où l'amour éclatant avec le jour ramène Des querelles d'cphcbe et des songes d'aïeuls.
Em.e
Ton âme alors était un ciel : rideaux de flamme Odorante et ravie aux guirlandes de Mai, Unissant Bctelgeusc a Sirius pâmé — Ton âme était première et semblait une femme.
Puis les amis et les vins frais et le portique Où les vieillards parlaient de choses accomplies, Et les troupeiux épars dans le soir pacifique, Et le lac étalant sa traîtresse accalmie.
Le lac ! il miroitait d'aube et de quiétude, Et dans le bleu morbide et languide de l'eau Reflétant sa maigreur et sa désuétude, Mourait indolemment la pâleur d'un bouleau.
Mais pourquoi détourner tes regards ? pourquoi taire L'essaim joyeux qui veut butiner sur tes lèvres ? En t'offrant ce printemps et ces fleurs de la terre, N'ai-je vaincu le songe et ses mauvaises fièvres ?
Moi
Je suis triste, j'ai peur, et mon âme recule
Devant tes seins légers et devant ta gaîté,
Car j'entends sangloter de toute éternité
Ce Christ rouge qui saigne au bord du Qrépuscule.
La Tiévoltc des Lys
à Louis de Saint -yacqucs.
TOUT : la frondaison jeune et les fraîches fontaines, Les Psyché, les Laïs et la lune qui ment Semblaient s'évaporer et se fondre, lointaines, En un frèlc décor équivoque et charmant.,.. Et leur pâleur pareille à la pâleur des lys.
Amour, baisers, frissons et caresses — dcliccs Par la folle splendeur d'un renouveau nocturne — Psyché penchait le front, la naïade son urne... Et de mornes clartés descendaient sur les Ivs.
Or les arbres en fleurs et les étoiles neuves Et les pourpris peuplés d'oiseau.x mélodieux Chantaient la cantilcnc éparsc aux lointains bleus. Mais des formes passaient sombres comme des veuves... Et les lys recueillaient des larmes de rosée.
O la terre sinistre et les flours épuisées, O la vaine splendeur d'un renouveau nocturne Psyché fermait ses yeux, la naïade son urne... Et de frêles pollens volaient du sein des lys,
Parfums défunts... la nuit radotant son ennui La flore empoisonnée et Is sol épuisé.... Et les lys refermaient leur calice lassé.
Mais un vent révolté chasse l'ombre incertaine Fuyez, prestiges noirs et charmes de la nuit : Voici le petit jour rouge au bout de la plaine...
Les lys seront de pourpre au 7natin radieux.
A yictor Hugo (O
ILS disaient ces passants que l'ombre sollicite : « Nous bAlissons un mur autour de l'horizon Et, vainqueurs d'un soleil dont la splendeur irrite, Nous mettons à jamais l'Idéal en prison Car le Révc est mensonge et la Vie est ornière. » Et comme des enfants encor mal éveilles Demandaient: <v Fait-il jour? où donc est la lumière?» Ces hommes positifs répondaient : « Travaillez, »
Les ans coulent très lents et la nuit s'accumule Sur la ville immobile et sur les champs muets, Et la bise et l'hiver fouaillent de leurs fouets Quiconque ose chanter et quiconque turbule ; Une brume farouche étend au loin ses voiles — Et l'on n'a pas permis de briller aux étoiles...
Les enfants résigriés peinent — mais quelques fous Qu'indigne le sanglot lugubre des hiboux Et qui sentent du feu grésiller dans leurs moelles Toisent le mur énorme et lourd comme un remord Et vont se répétant : « Le soleil n'est pas mort. »
(i) Ce poème fut récité par l'auteur au banquet du 17 juin 1893 où l'on fêla la publication de Toute la Lyre.
Tout à coup le mur croule — une rumeur immense
Vole... et les quatre vents de l'espace, joyeux,
Dispersent les hiboux, la nuit et sa démence.
Blessés d'une clarté nouvelle, soucieux.
Les geôliers effarés disent : « Il recommence ! »
Mais les enfants les voient et crient : « Qui sont ces vieux ? »
L'aube est d'or, le ciel bleu, l'air léger comme un rire De femme belle, ivre de vie et d'insouci, Une flore triomphale éclate et voici Qu'au soleil éternel chante Toute la Lyre.
La petite Lia
U^octurnc
LA vie cfFcrvcs-cntc, avec des cris farouches Obsède l'cxii noir do ce cœur dévaste, Un coup, encore un coup et des mots chuchotes Et la tentation des lèvres sur ma bouche.
La vie est là, voix invitantes, mains caressantes Et sa marotte et le grésil des grelots fous, Eprise d'implanter le désir comme un clou Barbelé dans ce cœur qui tremble et s'épouvante.
O vastitude cù gronde un orgue de grands vents, La vie a disp:rsc mes escadres de rêves; Elle a repris mon cœur et le frappe et l'achève Du fouet têtu d'un flot qu'elle teinte de sang.
Rejeter les fleurs neuves que la vie apporte ? Eluder le secret de leur réalité ?
Mon cœur a soif enfin de ce vin parfumé — Mais quel geste effaré d'un qui défend sa porte !
J'entends battre la vie comme une lourde horloge : Au doux passé vainqueur la porte est close en vain, — O feintise d'un roi détrôné qui déroge ! — Va, tu le sais, mon cœur, tu l'ouvriras demain «—
Qu'importe! c'est la vie : vertiges triomphaux : La volupté sereine allume ses fanaux, Et mon cœur se mémore éperdu vers vos cils Chers yeux d'ombre et de ciel où frissonne un avril.
Envoi
LA vie te soit propice, (S mon enfant qui dors Loin de mon cœur soufTrant tant c'était grand'pitiè Tout cet orgueil à faux dont nous avons saigné — I^ vie te soit clémente, ô mon enfant qui dors.
Essaims de frelons d'or essorés en étoiles
Mes désirs chanteront autour de ton SDinmcil —
Car Demain, c'est l'Isis d'amour qui se dévoile,..
Demain viendra pareil à nos jours de soleil Naguère, quand mon cœur gonfle comme une voile Se mourait sur ton cœur en longs sanglots vermeils.
Ah ! la vie est bonne qui donne cette ivresse ; Demain nous appartient et tu seras l'amante, Et mes bras caressants berceront ta faiblesse.
Dors — et toi Nuit heureuse et vous, nuées errantes, Souffles qui murmurez sous les ramures frêles, Emportez mes baisers inapaisés vers elle.
Auhade
LA porte s'entr'ouvrait aux rires d'un avril Affolé du baiser rose des amandiers Et nous étions tous deux le couple puéril Qu'alanguit l'or léger des soleils printaniers.
Dans les lilas et dans les glycines en fleur, Il palpitait, il pépiait des nids d'oiselles; L'aube mêlait pour nous des rires à ses pleurs Et tes yeux étaient ceux qui te font la plus belle l
On a fermé la porte et tes yeux se sont clos, Nous avons sommeillé pendant beaucoup d'années., Les oiseaux amoureux apaisaient leurs sanglots Et le songe effeuillait des corolles fanées.
Pourtant autour de ce sommeil j'entends les jours Pleurer indolemment une plainte d'automne, Ma Douce éveille-toi, souris et ne t'étonne : Nous saurons bien si nos oiseaux chantant toujours.
Cris de Guerre
Songe
A Emile Porta/.
SI parfois, délaissant la ville et sa folie, Mon rcve se souvient des paresses passées, Je revois l'Ile grise où ma mélancolie Languissait dans la brume et tressait mes pensées En soucis pour le front de reines trépassées.
Ce pays fabuleux que mon rêve a rcve
Se lève aux grèves d'or d'une nuit décevante :
Fou, je me réjouis du pays retrouve
Vers le palais où la Circc m'appelle et chante
Un chant d'un charme faux, morbide et dépravé.
Mais je sais conjurer la molle enchanteresse : Les pourceaux que je fus je les chasse ; mon amc Curieuse d'amour et de saines caresses S'ouvre comme un calice au dé>irqui me presse Et contemple la vie avec des yeux de fîammc.
Je ris, je suis l'éphèbe et le prince de Mai, Je cueille des glaïeuls, des fraises ou des lèvres, J'étoile de mes vers l'ombre et le sein pâmé De la Belle par qui, brûlé des bonnes fièvres. Je goûte le Printemps comme un fruit parfumé.
Puis encor, m 'amusant d'une flûte assourdie, Je longe la rivière où les roseaux jaseurs M'accueillent d'un murmure câlin ; je dédie Une ode à la naïade et, lui jetant des fîeurs, Je la nomme ma sœur — et la prends pour amie
Songe charmant : ma nuit en est tout occupée.. Quand l'aurore, pareille à des brasiers de roses. Embrase mes rideaux et luit sur mon épée, Je m'arme : soulevé contre les sots moroses Qui radotent de règle ou de lois qu'on impose, Je sonne la révolte et je brandis l'Idée Pour la libre bataille et la libre épopée !...
Orgueil
A Edouard Mascret.
ILS disaient : « Sa parole épouvante les cygn<^s Qui dorment paresseux sur nos paies rivières ; Il raille les croyants et se rit d^s prières, Etant le vigneron de la mauvaise vigne. »
Or l'espoir tombe en moi comme une bonne graine Faite pour réjouir les prds et les colombes — Je pardonne à leur peine et j'ignrre la haine Oulls ont contre ceux-là qui méprisent les tombes.
J'ai chasse la nuit morne où régnait leur envie, J'ai conquis le jour vrai que craignaient leurs vertiges: Voici: je suis le Pauvre et j'apporte la \*ie Sauve des dieux menteurs des rois et des prestiges.
Tout l'autrefois n'est plus qu'un songe décevant. Un monde désormais fugace et dérisoire : Je connais la révolte heureuse et la victoire Et l'avenir^în moi luit comme un diamant.
Le ciel harmonieux où tremblent des étoiles M'a livré le secret de sa sérénité ; Mon cœur est le printemps et mon désir, l'été, Mon âme, un océan où palpitent des voiles ;
Des voiles en péril de tempêtes aveugles ? Des barques de clarté qui luiront si tu beugles O vent froid d'aujourd'hui — ô toi réalité... Car aujourd'hui n'est plus qu'ombre et que vétusté,
Ils disaient : « Nous vivons insoucieux des choses. Avril nous prodigua l'odeur de ses lilas Et les muguets légers éclosent sous nos pas : Rions aux tapis frais que leur candeur dispose. »
Je réponds : cet avril ne m'a rien prodigué ; Ses soirs étaiînt l'Idole et ses aubes le gué Périlleux où piétine un troupeau de moutons — J'ai brisé ses liens de vaines fîoraisons.
CRIS DK (;t'RltRK 11^
Voici, je suis Pcnfant : j'apporte le grand 5<>ir ; Le cr<^pusculc a mis ses roses dans mes mains Et le ciel fraternel éclaire mon chemin D'astres épanouis aux splendeurs d'ostensoirs.
Voici, menant mon âme ainsi qu'une brebis Docile qui s'abreuve aux sources inconnues, Je vais vers les levants rouges et les pourpris Oii la libre Beauté semble une femme nue.
Triomphale
A Jean Grave
Pour moi, la terre sainte, c'est r univers entier,
ILS allaient, épandant la parole féconde, Les Simples se levaient à leur voix et les Doux Epris de la clarté qu'ils faisaient sur le monde Les suivaient — les Puissants disaient : « Ce sont d3S fous. »
L'avenir radieux s'annonçait par leur bouche, Aux Tristes, ils montraient la vie et sa beauté, Aux Souffrants engourdis en leur ennui farouche, Ils versaient, fraternels, un vin de liberté.
Fervents, ils répétaient : « Venez, les temps sont proches, Voici les biens de tous à tous seront rendus. » Aux riches qui riaient et raillaient leurs reproches. Ils criaient : « O cœurs durs vous vous êtes perdus ! »
C«I9 DK OCKRRK II5
Des esclaves payés les in.sultai'^nt, dcn prûtrcs Rcssuscitaicnl conlrc eux l'ombre cl les tlieiix détruits, Calmes, les yeux dorés d'aube, eux disaient : « Vos maîtres Sont des arbres pourris et vous otcs leurs fruits : »
Souvent, aux carrefours, ils enseignaient les hommes, Ils consolaient le faible, ils guérissaient l'impur ; Le juste les aimait car ils chantaient : « Nous sommes Une touffe de fleurs aux fentes d'un vieux mur •
Le mur s'écroulera, nous écrasant sans doute Mais ridec a vaincu qu'on nommait : <k Ce poison. r> Déjà le blé des Forls germe sur notre route, Dijà le jour promis embrase l'horizon.
Les Princes de l'erreur, les Voleurs de la terre Fouaillent de leurs fouets l'humble et l'obéissant, Les sanglots de la faim les soûlent — pour leur plaire, Des scribes ont trempé leur plume dans le sang.
Qu'importent leurs boufïons, leurs lois et leurs mensonges, Qu'importent leur colère et leur iniquité : Ils sont la Barbarie ivre d'un afTreux songe, Nous sommes les Passants de bonne volonté. »
ii6 l'archipel en fleurs
Alors, pour conjurer l'Idée et ses apôtres, Les Riches aux préteurs prodiguèrent de l'or Et ces rouges bandits, devant qui tu te vautres Lâcheté dss Heureux, décrétèrent leur mort.
Ceux qui vont brandissant le glaive avec la lance
Les tuèrent, joyeux d'un facile carnage.
Et les Pharisiens déploraient leur dérhence
Et les serfs et les rois leur crachaient au visage.
Afin que le rapace eût sa part de ces fêtes,
On dépeça leurs corps, on dispersa leurs os,
Aux portes des palais on exposa leurs tètes —
Mais des Pauvres veillaient qui chassaient les corbeaux.
Et toujours, confirmant la parole féconde, On voyait se lever les Simples et les Doux Et le matin vengeur grandissait sur le monde Et les Puissants tombaient au geste de ces fous.
O Sages qui portez la Vérité sans voiles, Vous qu'outragent la haine ou l'infâme pitié, O Martyrs qui marchez le front dans les étoiles, Pour vous la terre sainte est l'univers entier.
pilogue
Epilogtœ
A Emile Meyer.
LA terre douloureuse et désormais stérile Qu'enveloppe de suie un sordide horizon, Les parterres mauvais aux flores de poison, Les verbes corrompus, les chants mornes, la ville Avec ses palais sourds et ses lourdes prisons Et son ivresse obscène en des fêtes serviles, Les scribes, les Malins, les princes de Sodome, L'imbécile troupeau des dieux humiliés, Le culte expiatoire et le rut expié S'effacent dans la nuit que peuplent des fantômes.
J'ai connu le portique aux disputes oiseuses :
Sous l'arcade branlante où meurent des clartés,
Les rhéteurs solennels en leur stérilité
Trônaient et discutaient la vie impérieuse ;
Leurs bras tremblaient chargés d'un sceptre dérisoire,
Ils murmuraient des mots menteurs comme leur gloire,
lâÔ L ARCHIPEL EN I^LEURS
Ils modelaient leur ame on coupe de mensonge Qu'ils tendaient à la soif d'enfants ensorcelés Ou, vantant le mystère inane de leurs songes, Ils calomniaient l'ombre et le ciel étoile — Mais l'erreur et l'ennui troublaient leurs yeux voilés.
Arrachant le bandeau qu'ils m'avaient imposé, J'ai vu grandir au loin la lumière réelle, J'ai renversé leur temple et contre eux j'ai tiré L'épée où l'aube claire éclate en étincelles. Aventuriers enfuis hors des routes suivies Où la-vipère siffle aux replis des fossés, Mes rêves orgueilleux ont salué la vie Et sur ma bouche en feu j'ai reçu ses baisers. Dès lors j'ai méprisé les rhéteurs et leur haine. J'ai nié leur savoir, j'ai souffleté leurs lois — M 'auréolant d'azur et d'ardeurs souveraines, Un astre m'éclairait qui combattait pour moi Et, le front libéré du factice laurier Dont me leurra jadis un rite puéril, J'ai délaissé la ville adverse pour voguer Parmi des océans d'orage et de péril.
Aux cris des albatros rauques et des mouettes, J'ai doublé l'île noire et le cap des tempêtes ; Ma galère vibrait d'insouci pavoisée.
Et trempait dans l'écume une proue enflammée...
ipitxMUB lai
D'autres terres montaient .^ l'horizon mouvant ; Par les soirs écroul<^s en ruines sanglantes. J'entendais, qu'apportaient les vagues et le vent, Des carillons blessés et des plaintes tremblantes. J'abordais — et voici qu'au seuil des Cathédrales, Des pontifes gemmés de sombres pierreries M'offraient l'hommage obscur des hymnes augurales Et leurs livres sacrés riches de théurgics.
J'ai voulu m'attardcr à la scrcnitc
Qui tombe de l'autel comme une eau froide et calme
Et boire le silence à même ce Léthc
Où dorment des martyrs, des rayons et des palmes...
Mais les prêtres maudits proclamaient un néant
Pire que le néant des sages renies,
Mais leurs hymnes pleuraient... pour m'y être attarde
J'ai ri — et ma galère a fui sur l'océan.
O contours indécis d'un songe qui s'efface : Dans une brume lente où des orgues trépassent L'île éprise d'encens et d'espoirs illusoires S'éperd, et je n'ai pas retenu son histoire...
Les nuits suivaient les nuits, des étoiles nouvelles '
Baignaient de feux d'argent la galère ravie,
Les midis embrasaient des cités assoupies
Aux ports tout frémissants de mièvres caravelles.
iâ2
J'abordais — les marchands me vendaient à faux poids,
Parce que je raillais, refusant leurs prières,
Des bonzes ameutaient les Simples contre moi
Et les rois ordonnaient qu'on me jetât des pierres
Or, tranquille, tandis qu'ils crachaient leur colère,
Tandis que sur mes pas l'injure glapissait,
Sans frapper, je haussais mon glaive et je disais :
« Malgré les mages faux et les rois éphémères,
Celui-là seul est fort qui reste solitaire. »
Leur rumeur s'apaisait vaine et plus oubliée
Que les pas d'un enfant sur le sable des grèves ;
Je repartais, guidant ma galère cabrée.
■Parmi la brise et l'allégresse de mes rêves,
Plus loin, toujours plus loin vers la terre inconnue
Que ne troublera point le cri d'iniquité.
Vers le payg des fleurs et des fruits où les nues
Sont des oiselles d'or, de pourpre et de clarté.
Par un minuit d'automne et de flots désolés
La lune m'égara sur d'étranges rivages :
Des filles de Tanit chantaient un chant sauvage —
Et mon vaisseau périt aux plages de Thulé.
Les prêtresses m'ont dit la douceur des coussins Que parfume un arôme alangui de paresse, Fou stupide, engourdi par leur philtre et leurs seins, J'ai trouvé dans leurs bras une morose ivresse ;
iLpiuwci i^
Leurs yeux lourds imprt^^és d'ombre ardente cl d'ennui M'cndonnaient quand leurs mains cAlincs et traîtresses Tissaient félincmcnt un suaire de nuit Et j'outrageais la vie en goûtant leurs dresses...
Pourtant j'ai fui maigre les larmes dos Circc : Rejetant le poison qu'elles m'avaient verse, Déchirant mon linceul, j'ai reconnu la mer Et je me suis roulé dans ses baisers amers.
J'errais, hélant parfois les barques rencontrées ;
Elles se pavanaient lourdes d'or, les pilotes
Criaient : « Eloigne-toi, tu sais les destinées
Et tu veux détourner vers la terre ignorée
Les esclaves peureux qui peinent sur nos flottes. y>
Afin de m'enchaîner à leur avidité,
D'autres me promettaient des baudriers, des bagues,
Des domaines que parc un éternel été
Mais je nageais plus loin, par la vie emporté,
Seul, humant l'embrun rude et le relent des vagues,
Seul avec mon orgueil, seul dans l'immensité.
Enfin, un soir d'éclairs et de mer inquiète, — La brise assoupissait ses murmures lascifs — J'ai vu surgir la terre où tonnaient des trompettes... Et les flots m'ont jeté aux griffes des récifs.
Les heures m'ont veillé sur ces roches arides,
Leur danse adolescente enchanta mon sommeil...
Quand l'aurore parut aux caresses splendides,
J'étais fort et je suis monté vers le soleil.
Alors la vie en fleurs, à ma voix accourue.
Me prit et je cueillis l'enfance du printemps...
Rieurs, si le vent frais baisait leurs formes nues,
Des éphèbes passaient qui montraient l'orient.
« Viens à nous, disaient-ils, nous allons conquérir
Les grands bois ocellés d'or tendre et d'ombre errante,
Nous aussi nous quittons la cité languissante
Où nos frères courbés ne savent que souffrir.
Là-bas ne régnent pas les marchands à faux poids
Ni les spectres des dieux engloutis au Léthé
Ni les rois insolents huches sur des pavois,
Ni la loi qui soumet le Pauvre épouvanté —
Viens : nous découvrirons le bon fruit Liberté. »
J'allai content de vivre et d'entendre tinter
Les buccins rugissant une marche guerrière :
Notre espoir, devant nous, volait dans la lumière
Et les aventuriers se sont pris à chanter :
Des jours et des ans nous avons erré sur la mer — Nous savons les soirs troubles et les aurores ingénues, L'été nous grisa de splendeurs vives, l'hiver Nous parla de naufrage aux banquises perdues,. ,
iPtUMUB 125
Nous bravons les querelles du ciel et 6c% flotn «auvai^c^i, I..1 clameur de nos buccins et nos t hanis Farouches comme des f^ii^lands Narçuenl la vague, la trom!>e et les cris de l'oraj^r»... Désormais nous bravons les récifs rt 1rs <S:iairs Car nous avons vaincu la ni^r.
Nous avons vu des Iles Pressées, murmurantes d'oiseaux et pareilles i% des songes Elles offraient leur peuple bariolé, leurs chAieauxforls, kurs villes Où des cloches sonnaient un culte de mensonjfo.
L'une perdue aux ji^fenéts et aux brumes Semblait une déesse palpitante sur les flots ; Des magiciennes y conjuraient la lune, Il y croissait des lys maudits et des p.ivot*;.
D'autres flambaient en rouges phares :
Les erreurs et les voluptés y brandissaient dos torches,
Hagards, aux claquements des sombres étendards, Des ascètes déments prophétisaient sous les porches; Puis des femmes passaient, pAles c^mmc des saintes, Tentantes comme des aventures, Il s'élevait, lorsqu'elles dénouaient leur ceinture, Un arôme d'airelle et de jacinthe.
Aux fous malicieux qui ncus offraient les îles, Aux femmes qui pleuraient et nous offraient leurs pleurs Nous avons dédié la manne puérile De rythmes où vivaient leur joie et leurs douleurs Et nous avons conquis toutes les villes Et nous avons cueilli toutes les fleurs.
Or ce passé s'endort aux plis morts de nos voiles, Des aigles révoltés planent et nous appellent : Hautain, vêtu de feu, de colère et d'étoiles, L'avenir nous promet des victoires nouvelles ; L'océan nous ennuie ainsi qu'une prison Et nos vaisseaux vieillis pourrissent sur la grève Car nous avons ouï, parmi l'ombre et les rêves, La forêt bruissante au fond de l'horizon.