LIVRE II
une longue préparation est nécessaire pour arriver à quoi que ce soit de supérieur et de définitif. De même est-ce en persévérant dans une voie si profitable que nos maîtres maçons sont parvenus, durant trois siècles, à maintenir leur immortelle création. Mais avec le temps on finit toujours par abuser des meilleures choses^ et dès la fin du règne de Charles VII commença une évolution qui ne pouvait manquer de mener promptement le style gothique à sa perte. Impossible de voir des formes plus tourmentées, une richçsse plus mal distribuée. L'ornementation semblait condamnée à une exubérance maladive qui, résultat inattendu ! vu la délicatesse des détails, accusait la sécheresse des lignes au lieu de la dissimuler.
Il était temps de fournir un meilleur emploi à la surabondance de verve et de vie si particulière à nos artistes, et la Renaissance vint à point pour cela. Grâce à elle, notre génie national, un instant alangui, retrouva toutes ses énergies. Il s'élança dans la voie nouvelle, heureusement ouverte devant lui, et saisit avec empressement l'occasion d'exercer pour la troisième fois les aptitudes créatrices dont Tart roman et l'art gothique portaient si merveilleusement témoignage. La Renaissance ne fut donc pas, comme on s'est plu souvent à le répéter, un malheur, mais elle constitua au contraire un bienfait, et nous pouvons admirer ses productions sans être accusés d'irrévérence et d'injustice envers les époques précédentes.
Tout en étant d'une manière directe ou par voie d'interprétation des émanations de l'antiquité, les monuments élevés à la fin du xv^ siècle ou durant le
ij8 L'ARCHITECTURE DE LA RENAISSANCE.
cours du xvi° conservent une originalité qui leur est propre, et on ne saurait les confondre avec ce que ritalie nous offre dans le même temps. Non seulement les qualités qui distinguent la race française y dominent au grand avantage de l'agencement général, mais on y trouve encore comme un reflet de Tétat momentané des esprits aussi bien que des institutions alors en honneur.
Les découvertes modernes, comme il était assez facile de le prévoir, n'ont point été favorables à ceux qui se plaisaient à reconnaître partout la main des Italiens. Là même où le doute était permis, la balance s'est trouvée pencher de notre côté. Pour répondre à ce que l'on attendait d'eux, il fallait que les architectes fussent imbus des traditions nationales, demeurassent en correspondance avec le sentiment de tous. Des étrangers naturellement eussent importé leur manière, au lieu d'adopter la nôtre. En vain quelques-uns d'entre eux, comme Serlio par exemple, s'évertuaientils à présenter des projets, on ne leur permettait jamais de passer à l'exécution. La place que Frà Giocondo, le Primatice et tant d'autres occupaient indûment dans l'histoire a été victorieusement rendue à des maîtres français. Sur ce. point, il n'y a plus et il ne saurait plus y avoir de dissentiments aujourd'hui.
De Louis XI à Louis XIII, les prélats italiens furent nombreux en France, où les plus riches bénéfices devenaient facilement leur lot; mais, chose extraordinaire, cette invasion d'un nouveau genre n'eut aucune influence sur le mouvement des arts. L'unique préoccupation de tous, évêques et abbés, semblait être de palper des revenus. Ceux par exception qui, momen-