‹ L'architecture de la renaissanceChapitre 8 sur 133 · LIVRE PREMIER · texte numérisé non relu

LIVRE PREMIER

vers ce qui est beau et grand, vers ce qui peut honorer la carrière d'un homme, embellir une cité et Télever au-dessus de ses voisines. Qu'ils soient libres ou retenus par la main d'un maître, les peuples n'aspirent qu'à voir chaque jour éclore au milieu d'eux quelques nouveaux chefs-d'oeuvre.

Ces sentiments sont au plus haut degré ceux des princes et des citoyens opulents. Tous semblent ne faire cas de leurs richesses que parce qu'elles leur permettent d'attirer à eux les grands savants, les grands artistes, de faire bâtir des édifices, de patronner des œuvres littéraires qui immortaliseront leur mémoire. Tous, papes et cardinaux à leur tête, répandent sans trop compter leurs largesses sur les hommes qui ont su prouver leur supériorité; ils ne marchandent pas les marbres, le bronze, la main-d'œuvre, ne calculent pas le rapport qu'il peut y avoir entre leurs dépenses et leurs revenus; ils vont de Tavant et au besoin s'endettent ou engagent leurs joyaux les plus précieux. La possession d'un artiste éminent devient une affaire d'État, et Ton devait voir, au commencement du xvi® siècle, le pape Jules II menacer Florence d'une guerre si elle ne lui rendait son Michel-Ange. On construit sans nécessité, et presque avec la même facilité qu'on commande un morceau de sculpture, une pièce d'orfèvrerie ou un tableau. Un souverain pontife, Pie II, va jusqu'à rêver la création d'une ville, Pienza, qui s'élèvera sur l'emplacement de son village natal de Corsignano; et, dès 1460, il charge son architecte, Bernard Rossellino, d'en tracer les rues, dV élever un palais, un évêché et une cathédrale, travaux

quî étaient fort avancés lorsque le fondateur mourut en 1462 ^

Il est vrai que l'Italie du xv« siècle pouvait payer sa gloire : citait alors la plus riche nation de la chrétienté. Le sol, fertile et bien cultivé, récompensait largement le paysan de ses labeurs; les villes s^adonnaient au négoce avec les provinces et avec l'étranger; Gênes et Venise étaient encore les reines de la Méditerranée. Les opérations de banque, déjà connues et pratiquées sur une vaste échelle, enrichissaient ces deux villes en même temps que Florence. Toute l'Europe recherchait les produits de l'industrie italienne. L'opulence, qui avait amolli les mœurs, éteint le patriotisme national d'ailleurs assez peu développé, par là même qu'elle éveillait des instincts de luxe, laissait vivre dans toute son énergie ou plutôt exaltait le patriotisme local. Aussi l'art présente-t-il en Italie un caractère bien différent de celui qu'on retrouve dans les pays environnants : au lieu d'être l'expression de toute une race, il est celle d'une ville, d'une région relativement restreinte ; bien plus, il s'assouplit aux conceptions individuelles de chaque artiste qui, dans sa recherche de ce qui le distinguera d'un rival ou dans le respect qu'il conserve de son propre génie, tempère largement par son imagination les rigueurs de la logique et appose à ses œuvres comme la meilleure des signatures son style personnel. Dans un monument, dans un tableau, dans

I. Pienza est, avec Manfredonia, bâtie par Manfred vers 1260, le seul essai important de ville neuve tenté en Italie depuis Pantiqûité. On sait qu'en France, au contraire, les créations de ce genre ont été fort nombreuses.

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