AUTRES PALAIS
Ordinairement à Venise dans les palais à trois étages, la galerie ouverte du haut était moins étendue que les autres; disposition qu'on voit encore quelquefois adoptée dans ceux à deux étages, et h laquelle fait cependant exception le palais Dandolo (actuellement hôtel Danieli), dont la rangée de fenêtres ininterrompues d'en haut se compose de huit ouvertures et celle d'en bas, à jours, seulement de six.
Cet édifice élevé, dit-on, au XIV= siècle, offre au contraire sur sa façade de nombreux caractères du XV« siècle et il me semble qu'on peut jusqu'à un certain point appliquer à sa construction la note de la page 24.
Le rez-de-chaussée y est absolument sacrifié; les loges manquent de balcons et ont au contraire, comme dans plusieurs autres constructions congénères, des parapets à colonnettes faiblement proportionnés ('); devant les fenêtres isolées des ailes on voit au contraire des balcons supportés par des modillons avec têtes léonines. Robuste est la corniche de l'édifice.
Dans la façade du palais Bernardo, près du trajet ou passage de la Madonnetta sur le Grand Canal, le rez-de-chaussée a deux portes très éloignées l'une de l'autre et manquant d'un certain lien avec les aplombs des ouvertures supérieures. La loggia du piano nobile a été construite avec deux balcons seulement, dont un pour chaque ouverture latérale (comme cela se voyait autrefois au palais des Giovanelli) et originairement entre les autres colonnes se trouvaient encore ici des parapets très bas.
(' 2) Texte It., p. 28 et 29.
Il faut remarquer, dans les fenêtres des ailes decet étage l'ajour à imposte suspendue des fenêtres isolées (v.fig. j^), dont l'entrelacs est une répétition îe celui qui se trouve dans la partie arquée des fenêtres des absides de S. Mairie des Frari. Ce palais était déjà construit en 1442.
Il y a aussi un autic palais Bernardo à S. Polo, dont la grandiose façade à trois étages donne sur le canal pittoresque de ce nom.
Dans la porte qui donne sur l'eau, aux côtés de l'arc infléchi et à la fplace des cercles accoutumés avec disques de marbre ou écussons, ont été pratiqués au contraire deux jours pour éclairer le vestibule.
Au type et à la forme des modillons, à gorges droites, des corniches, jn sent déjà poindre l'influence classique, et l'on peut déduire des ornemenîtions que le palais a été construit à la même époque que le palais Pesaro S. Bcncdctto, avec lequel il a, du reste, des analogies architectoniques et décoratives. Nous remarquons dans la cour du côté de la rue un élégant chapipau, dont les feuillages animés d'une grande vivacité, en enveloppent en juise de spirale la campane.
A peu de distance de cet édifice, sur la place de .S. Polo à l'entrée de la Rue Cavalli, se trouve l'un des palais dits actuellement des Soranzo ('), digne d'être cité tant pour la structure que pour les détails, spécialement des chapiteaux et de ses portes, décorées de bas-reliefs allégoriques. Toutefois "l'examen de certaines parties ornementales (par exemple des jambages des fenêtres), trahit le ciseau d'un ornemaniste habitué à une autre école que l'Italienne.
La façade du palais Corner (2) à S. Benedetto sur le Grand Canal à l'entrée du Rio Menuo, fut commencée vers 144s, et non en 1380 corne on l'a dit (•*), mais subit dans la suite de telles modifications qu'il ne reste plus guère aujourd'hui du XV« siècle que l'étage du milieu (peut-être achevé un peu après 1450), sur lequel s'étend une loggia à six ouvertures, longue environ du double de chacune des ailes (ayant un seul balcon par côté) et bien proportionnée relativement à la masse de son ajour, qui est aussi la répétition de celui du Palais Ducal. Les chapiteaux du fenêtrage, tant par la disposition des luxuriants feuillages, que par l'habileté avec laquelle ils ont été exécutés, peuvent très bien servir de modèle à quiconque voudrait s'occuper de l'art décoratif dans la dernière période ogivale vénitienne.
Il faut encore remarquer ici non seulement la grande hauteur des gorges sur les colonnes, mais encore la forme des modillons supportant le balcon, dont les parapets sont de beaucoup postérieurs.
Si la Cà d'Oro tranche sur les autres édifices par la gentillesse et viva-
cité des formes, le palais du Dog^e Foscari (v. fig. j6), se distingue au contraire par l'aspect majestueux et l'élégance équilibrée de ses masses.
Là où s' élève aujourd' hui ce palais, il existait au commencement du XV» siècle un édifice plus bas et flanqué de tours, probablement de vieille construction, mais certainement remarquable, puisque, en 14290, la Seigneurie l'achetait aux Giustiniani pour le prix de 6500 ducats afin d' en faire présent au Marquis de Mantoue. Ce dernier s' étant plus tard déclaré contre Venise, en 1438, le palais lui fut enlevé et comme l'écrit Sanudo, le 23 Novembre 1439, /« preso di donare al conte Francesco (Sforza) la casa che fu del Marchese di Mantova dalle due lorri, posta a S. Pantahone.
En 1447 le Gouvernement le confisqua de nouveau ; mis en vente il fut acheté en 1451 par le Doge Foscari qui le reconstruisit (') en en changeant la position, c'est-à-dire, comme le rapporte le généalogiste Girolamo Priuli, dal loco dove hora è la corte al canton del Rio, sopra Canal Grande, che va a San Pantalon, ove hora si vede lasciando il cortile di dietro, ove prima era essa casa. (').
Au siècle dernier le Palais ou Cà Foscari fut agrandi sur la cour ; on adossa à l'ancien presque un nouveau palais et on démolit encore l'ancien escalier à ciel ouvert élevé au XV« siècle, escalier dont nous n'avons plus qu'un léger souvenir dans les Singolarità di Venetia par Coronelli.
Dans la façade tournée vers le Grand Canal, l'étage inférieur manque un peu d'air, et la porte sur l'eau, mal proportionnée, n'est même pas en exacte correspondance avec les parties supérieures, défaut très fréquent dans les constructions du temps.
La hauteur des autres étages varie ; le plus élevé est le piano nobile ou du milieu et le plus bas celui du haut.
Les ouvertures des loges sont en nombre pair, si bien que la colonne centrale de chaque étage détermine la ligne médiane de la façade. Le fenétrage moins étendu du dernier étage, est un dédoublement des autres, lesquels sont en bons rapports horizontaux avec la longueur de la façade et opposent heureusement leur légèreté à l' importance des masses sur leurs côtés.
Là encore, et peut-être plus qu'ailleurs (excepté pour la hauteur), l'idée générale évidemment n'est qu'une dérivation des vieux édifices vénitiens.
L'ajour à quadrilobes de la loggia du milieu est pour le tracé semblable à celui du Palais Ducal et a lui aussi les panaches entre les arcs, remplis de têtes de lions et les miroirs ou triangles mixtilignes supérieurs de toute sorte de fleurs.
Les entrelacs ajourés du dernier étage sont au point de vue du type égaux à ceux de la, loggia supérieure de la Cà d' Oro ; et en les comparant avec ceux de l'étage inférieur du palais Foscari, on voit que, si les ajours à cercles qua-
(' 2 3) Texte It., p. 30.
drilobcs ayant les centres sur le prolongement des axes des colonnes, donnent aux loges un certain air grandiose, l'effet se trouve très affaibli quand ils ont appliqués à des fenêtres isolées, car ils restent comme incomplets. En |ce cas correspondent mieux les formes en X des ouvertures supérieures.
En comparant les divers chapiteaux, suivant l'ordre des étages, on retrouve certaines différences d'exécution. Ainsi, si dans ceux du bas les feuilages sont bien naturels et grâce à leurs points obscurs se détachent suffisamment, ceux au contraire du dernier étage sont exécutés vaille que vaille et (manquent même (V une certaine force de dégagement proportionnée à la hauteur. Dans la galerie ouverte centrale est un chapiteau avec têtes sortant du 'milieu des feuillages, motif très souvent répété dans les chapiteaux vénitiens. Plusieurs fûts de colonnes sont de marbre grec, provenant sans doute de la vieille construction, et d'autres de rouge de Vérone. Les colonnes sont entourées de gorges très grandes, sans doute pour remédier à leur différence de hauteur.
Quant aux autres décorations, je citerai le pompeux bas-relief sur le haut de la loggia médiane, dans lequel les grands génies tenant les écussons ^^^Foscari sont modelés d'une manière conventionnelle, comme le sont d'ailleurs ^^Bceux du tympan de la grandiose porte de la cour, disposés également d'une I^Hfaçon peu gracieuse ; toutefois les têtes et les extrémités sont assez bien modelées ; on remarque sur ce dernier bas-relief un essai de perspective, mais Ipeu élégant.
On voit un exemple assez bon de compositions semblables dans un palais de la place S. Maria Formosa, aujourd' hui propriété Contin (v. fig. jy). La vaste cour de la Cà Foscari est entourée de deux côtés d'une haute muraille couronnée de crénelures (v. fig. j8) construite en matériaux de briques (moins les arcs des créneaux et les petits ronds quadrilobés) qui rappellent les décorations congénères de l'art soi-disant arabe. De type égal quoique postérieurs et un peu plus riches et plus nettement sculptés sont les créneaux que l'on aperçoit encastrés dans le mur d'un édifice situé sur le Quai des Esclavons, qui sert aujourd'hui de dépôt pour les subsistances militaires (v. fig. 39). La forme du frontispice, compris entre les crénelures, rappelle le contour de celles à petites coquilles de la petite cour autrefois des Amadi à Sainte-Marie-des-Miracles (v. fig. 40).
Le palais Foscari, tant par la structure, que par un bon nombre de ses détails, semble surtout un produit de l'art local. Dans la façade principale, en dehors des champs renfermant les diverses ouvertures du premier étage, manquent les revêtements en plaques de marbre et, suivant l'usage fréquent alors, les murailles étaient à l'origine dépourvues de crépi.
Le barbouillage rougeàlre a été donné légèrement sur les parties de la
façade en briques à nu ; ce n' est qu' une fâcheuse interprétation du système adopté à Venise au XV« siècle. Alors, quand il s'agissait de maçonneries, riboccate, comme on disait vulgairement, alla capuccina, les briques choisies qu'on employait étaient marquées (') sur le côté qui devait rester découvert ; on les enduisait (un peu après l'achèvement des murs) d'une couche d'huile de lin cuite, de manière à les préserver de l'humidité et à en renforcer la vivacité du coloris.
Les riches propriétaires ne se contentèrent plus dans la suite des seules couleurs des briques et des marbres, ni de la dorure partielle, mais recoururent encore à la véritable peinture murale, encadrant et divisant les principales masses architectoniques par des ornements disposés d'une manière analogue aux bandes sculptées à la byzantine dans la Cà d' Oro, laissant ainsi de larges superficies de repos. Cette polychromie qui, vu les conditions spéciales de l'ambient, ne pouvait avoir qu'une durée relativement courte, ne fut pas seulement répétée, mais encore répandue successivement à profusion de manière à recouvrir, au XVI» siècle, les façades tout entières.
Je ne parle pas des divers crépis, avec pâte de terraixp ou de mortiers, destinés à préserver les murs de l' action corrosive de la salure et à dissimuler les rapiéçages et les cicatrices de la vieillesse, parce qu'ils sont encore en usage.
Des décorations par la peinture murale adaptées à l'architecture ogivale et de la Renaissance, nous n' avons que quelques indices dans les perspectives de fond des tableaux de Bellini, de Carpaccio et de plusieurs autres peintres vénitiens. Toutefois celui qui voudrait aujourd' hui rechercher dans les façades des vieux édifices quelque souvenir de ce genre, devrait malheureusement se contenter de bien peu de chose prêt à disparaître et surtout par la faute des pseudo-restaurateurs d'édifices, comme ont péri par exemple, il y a quelques années, les vieilles décorations du palais Gritti Badoer à S. Jean "de Bragora (v. fig. 41), remplacées par certains échiquiers en couleurs qui ont l' air de je ne sais quel dépôt de savons.
A propos du palais Foscari, Sansovino (*) dit que le Prince, « en le construisant réleva de manière à ce qu'il ne parût pas plus que la maison Giustiniana. Celle-ci possède encore une très belle habitation, contiguë à la première entourée d'un grand espace».
Les deux palais Giustinian (v. fig. }6) contigus furent vraisemblablement en grande partie reconstruits, eux aussi, vers la moitié du XV<= siècle, car «on lit que le 29 Octobre 1451 Nicolô et Giovanni Giustinian q.™ Ber- » nardo obtinrent d'acheter à prix d'estimation une petite et vieille maison- » nette appartenant au défunt comte François, laquelle gênait la construction » commencée par eux à S. Pantaleone sur le Grand Canal » (')
(' *») Texte It., p. 30 et 31.
Quoique d'un plan architectonique moins net, toutefois comme distribution des parties principales, ils s'écartent peu du type de la Cà Foscari. Quant aux détails, plusieurs chapiteaux des loges inférieures semblent exécutés antérieurement au reste; on y remarque les ajours à double imposte suspendue sur deux fenêtres du piano nobile et la corniche de couronnement, laquelle est moins développée que celle du palais Foscari, suivant au contraire un type déjà en vogue depuis longtemps, composé d'une gouttière soutenue par des modillons et décorée d'une espèce de larges pointes de diamant découpées en feuilles crucifères déterminant entre elles des rhombes.
Dans la façade carrée du palais dit de l'Ambassadeur à S. Darnaba sur le Grand Canal la gradation de la hauteur assignée aux différents étages
st excellente (v. fig. 42). Le rapport entre la longueur du corps des loges et celle de la façade est approximativement égal à 1:3, s' écartant ainsi notablement de celui de la Cà Foscari et des grands édifices dans lesquels ordi-
airement les fenêtrages continus ont un plus grand développement. Réduction qui, étant donné l'extension plus petite de la façade de ce palais, était néces-
Isaire pour obtenir latéralement deux endroits d'une certaine capacité. ; Là encore la construction est entourée de typiques rampes angulaires
fouillées avec ornements de pierre d'Istrie. Les modénatures du couronnement sont ornées de cordes et des susdits rhombes en creux. Dans la corniche inférieure, dans les contours de l'ouverture du quai richement proportionnée (semblables à ceux du susdit palais Bernardo sur le Grand Canal) et dans les fenêtres inférieures à arc baissé ('),
■se trouve employée une sorte de dentelures — petits modillons qui, vus à une certaine distance, ressemblent au classique. Dans les niches style Renaissance disposées dans les champs du milieu des ailes, on admire deux belles statues tenant des écussons, lesquelles, vu les grandes analogies qu'elles ont avec plusieurs figures congénères du monument élevé au Doge Pietro Mocenigo aux SS. Jean-ct-Paul, doivent être regardées comme des œuvres sorties de l'atelier de Pietro Lombardo.
Comme il est facile de le voir, le balcon comme les contours des fenêtres .situées immédiatement .sous le piano nobile, sont d'une époque de beaucoup postérieure.
Après l'incendie de 1891 qui détruisit le toit de ce palais, son propriétaire, assurément mal conseillé, ne voulut pas seulement relever et prolonger vers la façade la partie de la construction de derrière, mais encore remplacer la toiture par une terrasse, imaginant d'y ajouter des crénelures ou des balustrades. Ces modifications et additions inconsidérées altérant gravement les rapports artistiques avec le milieu et la sobriété primitive de l'ensemble ar-
(') Texte It., p. 31.
chitectonique de ce noble palais, exécutées déjà malheureusement en partie et sans permission aucune de V autorité Municipale compétente, furent, sur la proposition de la Commission aW ornât o, interrompues avec juste raison.
Dans le palais Cavalli (aujourd'hui Franchetti) à S. Vital (v. fig. 4$), harmonieuse est la gradation de la hauteur des diiïérents étages, et entre l'extension des loges et de la façade existent les mêmes rapports que dans le palais de l'Ambassadeur. Dans le piano nobile les ajours des diverses ouvertures appartiennent au vigoureux type du palais Giovanelli, et là encore les vides du fenétrage continu sont en nombre impair. La hauteur de ses colonnes (avec la base et le chapiteau) est approximativement égale à celle de la masse ajourée, dont les extrémités reposent, non pas sur des pieds-droits ou jambages, mais sur des demi-colonnes, comme dans la loggia supérieure de la Cà d' Oro, dont l' entrelacs est antérieur au dernier du palais Cavalli.
Quand on examine les séries des bons chapiteaux de cet édifice, dont plusieurs rappellent quelque peu la disposition et la forme de quelques-uns de la loggia extérieure du XV'= siècle au Palais Ducal, on trouve bien étrange r appréciation risquée de Ruskin sur ce palais : « but of little merit in the détails » c'est-à-dire de peu de mérite dans les détails (').
Le palais voisin Barbaro est aussi intéressant par certaines formes et spécialement par le type du portique, aujourd'hui muré, le long de la façade du canal.
Comme au palais Bernardo au passage de la Madonnetta, il y a aussi dans la façade du palais Pisano-Moretta à S. Polo sur le Grand Canal (v. fig. 44) deux portes, mais plus rapprochées (*) et disposées au contraire sur un seul quai en saillie et mieux rattachées à la partie supérieure qui toutefois les écrase légèrement. A l'étage du milieu est reproduit le typique tracé des ajours de la loggia extérieure du Palais Ducal, mais non celui des détails décoratifs, spécialement dans les interstices des arcs, qui font douter s'ils ont été exécutés dans la période ogivale.
Le dernier étage, égal en hauteur au piano nobile, manque par là même de gradation, et la longueur des fûts des colonnes de la loggia, non masquées par l'addition d'aucun balcon, le fait encore paraître plus disproportionné.
L'ajour à entrelacs de ce fenétrage n'est qu'une suite de répétitions de celui qui est sur chacune des grandes ouvertures angulaires du palais Giovanelli.
Les arcs des différentes fenêtres ne sont pas lobés et ne portent aucune trace de mutilation de leurs divisions ou tiasi.
Selvatico, après avoir rangé ce palais parmi les dernières œuvres du style ogival, dit qu'il « met en évidence que l'art s'acheminait vers les autres • systèmes en se rapprochant de l'ancien style romain. L'ordonnance générale
( ' «) Texte It., p. 32.
» est encore ogivale, avec cette manière élégante d'entrelacer les arcs semi- » circulaires, parce que de leurs entrelacs résultaient des diagonales. Dans » les angles de ce palais se trouvent déjà substitués aux rampes des pilastres » ajoutés, et de même apparaît ajoutée la base sur laquelle se développe un » boudin très orné de goût entièrement lombardesque. Ce sont là Us premiers » indices, du style roman qu'on greffe avec une noble liberté sur celui du moyen â|'«» ('). Comme conséquence de ce jugement, qui est celui du grand nombre, il semblerait que cet édifice piit figurer comme l'un des anneaux les plus remarquables entre notre période ogivale et celle de la Renaissance. Ce qui n'est pas exact, parce que ces styles ne sont que mêlés et qu'il n'y a d'autre reffe que les matériaux de construction.
Les contours des susdites portes, ceux des fenêtres inférieures du rez-dehaussée, les fenêtres isolées dans les ailes des deux autres étages (insérées ans des rectangles typiques à contours dentelés), les chapiteaux tant des balcons que des autres ouvertures, dont l'exécution tient le milieu entre ceux que sculptèrent les ornemanistes lombards de la Cà d'Oro et plusieurs de l'Arco Foscari du Palais Ducal: de même la plus grande partie des cimiers au-dessus des arcs infléchis et les corbeaux d'une paire de balcons décorés de ointes de diamant, voilà tout ce qui appartient nettement à la période ogivale et qui, comparé aux autres travaux, ne peut être de beaucoup postérieur à la moitié du XV": siècle.
Au contraire le soubassement rustique, avec ses modénatures découpées à rubans, à écailles, à cannelures, la forme de toutes les corniches richement travaillées à ovules et dentelles, les parapets à balustrades et spécialement les chapiteaux répétés corinthiens et composites (*) des parastes angulaires, divisées non pas en bosses, comme l'écrit Selvatico, mais en miroirs encaissés, sont des travaux exécutés en partie vers la fin du XV« siècle et en partie assez tard dans le XVI*.
Sous les balcons on voit, encore des modillons de type ogival, renforcés de corbeaux ou consoles à cartouche. Le parapet ajouré de la terrasse au-dessus de l'incomplet encadrement marque, dans l'ordre du temps, la dernière addition incohérente faite à ce palais, dans lequel le style de la Renaissance, sans avoir égard aux principaux caractères de l'édifice, se marie mal à celui du moyen âge.
Tassini (') rapporte que ce palais fut encore agrandi en 1742. Quant aux édifices de type soi-disant fragmentaire, l'un des plus intéressants est certainement le palais da Mula à Murano.
Abstraction faite des décors, patères et autres débris enchâssés dans la façade, souvenirs de périodes artistiques très antérieures au XV' siècle (') et
8o PREMIERE PARTIE
qui donnent à cet édifice un aspect pittoresque, il faut surtout faire remarquer ici que l'ordonnance générale a les caractères de l'art ogival vénitien. De ce dernier relèvent : les ouvertures latérales du rez-de-chaussée, les montants de la porte, les arcs infléchis de la loggia, les autres fenêtres du piano nobile agrémentées d'entrelacs à imposte suspendue (l'un d'eux rappelle une des fenêtres de l'étage du milieu de la Cà d'Oro), les jours circulaires à dessins combinés d'une manière variée, les contours à douples dentelures renfermant les champs des principales ouvertures et enfin la curieuse superposition sur la rangée de fenêtres, d'un tabernacle avec statuette ('). Appartiennent au contraire à la période de la Renaissance, tous les chapiteaux de la loggia, antérieurs toutefois aux lourds balcons non moins qu'aux écussons pompeusement ornés de cimiers animés et lambrequins, lesquels furent sculptés vers la moitié du XVl'^ siècle.
Malgré le vandalisme et les démolitions du siècle actuel, il existe encore à Venise d'autres édifices privés de construction fragmentaire et parmi eux il faut citer le palais Mastelli dit del Cammello (d'un bas-relief de la façade) à la Madonna dell' Orto, où l'on remarque au milieu d'éléments disparates des sculptures anciennes.
La façade, sur la place de Saint-Benoît, du gigantesque palais Pesaro nous offre un exemple de loggie (*) avec ouvertures en nombre impair (sept) et parmi elles (comme autrefois dans le palais Bernardo à la Madonnetta) celles des extrémités seulement ont des balcons, tandis que les autres ne sont pourvues que de mesquins parapets d'aspect fragmentaire.
Dans cette façade le troisième étage est manqué, et le meilleur côté, au point de vue architectonique, est celui qui donne sur le quai.
Les balcons sont intéressants tant pour la forme que pour la décoration des différentes parties dont ils se composent. Mais si les grandioses et riches modillons qui les supportent et leur^ montants appartiennent à la période de transition (d'un type qu'on voit dans le palais Contarini-Fasan (flg. 46) et peut-être de la même école d'ornemanistes), plusieurs au contraire des colonnettes des parapets, bon nombre des pilastres et toutes leurs cimaises furent exécutés par des artistes de la Renaissance, dans le goût qui était en vogue à Venise vers la fin des vingt dernières années du XV^ siècle.
Étant donné l'importance de ce palais et ses autres détails, même intérieurs, il est permis de supposer que cette construction, peut-être même interrompue plusieurs fois, exigea un grand nombre d'années, et que ses parties accessoires ne purent être achevées que vers la fin de ce siècle.
Le palais Zorzi à Saint-Georges-des-Grecs, fut construit à plusieurs époques et est, par là même, architectoniquement de structure irrégulière.
(' «) Texte It., p. 34,
ans l'étage du milieu, les proportions des arcs sont plutôt faibles par raport à la hauteur des colonnes. Cet édifice mérite par ailleurs d'être étudié, ar la corniche inférieure non moins que les balcons et les chapiteaux accusent désormais une tendance modificatrice. La période de transition est encore plus sensible dans le cimier, avec vase et figurine, sur le sommet de 'arc à contrecourbes sur la porte du quai (').
Si, au point de vue arcliitectonique, l'étroite façade du palais Contariniasan (2), sur le Grand Canal à S. Moisè, paraît presque insignifiante, elle 'en mérite pas moins cependant d'être étudiée en détail (v. P. I, PI. 10, fig. 2).
Les arcs, non trilobés, des différentes ouvertures sont quelque peu rehauslés, et aux extrémités de la baie retombent sur des demi-colonnes accompanées de pieds-droits. Les obliques à gorge des parties arquées sont décorés de riches feuillages ; luxuriant est le développement de la partie végétale dans les chapiteaux et dans les cimiers sur les sommets des arcs infléchis.
» Toutefois les travaux qui attirent le plus l'attention sont les balcons ivisés, proportionnés, profilés et ornés, merveilleusement. Mais pour donner ne idée exacte de ces parties, nous avons cru devoir en offrir la reproduction. , Si les jours à girandole des parapets rappellent jusqu'à un certain point
les tracés gothiques, les détails ornementaux au contraire suivent les types sites à Venise dans les derniers temps du style ogivaL Les proportions, les formes et les modules, les ornements des modillons, des montants et des cimaises et le mouvement flexible des végétaux dans les petits pilastres contreforts, portant tous à l'origine des bustes, montrent non seulement le grand mérite ^Hâes artistes du temps, mais trahissent encore dans la composition décorative l'influence réformatrice de la Renaissance.
De certaines ressemblances qu'on remarque entre les ornements et autres détails de cet édifice et le Chœur en marbre (transept) de S.'* Marie des rari, achevé en 1475, on peut conclure que cette date n'est pas de beaucoup ostérieure à l'exécution de ces superbes balcons.
Sur le haut de la façade s' étend une corniche bien saillante, supportée •par des tètes de lions. Sa partie inférieure, c' est-à-dire la gouttière, est ornée ■de cette espèce de petits modillons si usités à l'époque de transition et qui vus de loin ont l'air de dentelles, tandis que la partie supérieure, formée d'une cimaise à gouttière, est parfaitement du type employé par les maîtres de la Renaissance vers la fin du siècle. Ce complètement, qui donne à douter s'il a été dessiné par le même architecte que les autres parties de la façade, sert toutefois à indiquer le temps oii cette construction a été terminée.
Dans le palais Contarini-Seriman près les Jésuites (paroisse des SS. Apùes), si l'esprit de la Renaissance ne s'accuse pas encore par des variantes orga- (' «) Texte II., p. 34.
niques, il apparaît cependant dans la magnificence de certaines formes et dans les types des détails, spécialement dans les chapiteaux de la loggia (sans jours) lesquels diifèrent peu de certains chapiteaux de l' Arco Foscari du Palais Ducal (1).
La même forme de chapiteaux du palais Seriman se retrouve également dans la rangée de fenêtres du palais Bragadin ou Carabba, sur le quai du Théâtre Malibran.
C'est devant cette rangée de fenêtres que s' étend un des meilleurs balcons de la période de transition (v. fig. 47), remarquable et pour les rapports entre les dimensions des parties principales et secondaires, et pour les détails. Les modillons hardis et bien profilés inférieurement déjà de type classique, les belles petites têtes d'amours sculptées avec grand soin et connaissance du bas-relief entre les arceaux sur les colonnettes du parapet, et le type d'une des têtes originales d'hommes surmontant la cimaise à cordon habilement développé, tout annonce que la réforme est acceptée désormais.
En examinant les détails des montants, reconnus pour être contemporains des autres parties, on y surprend la même tendance à en revenir aux formes de la période romaniste qu'on entrevoit encore dans la première corniche {y. fig. 48) du susdit palais Seriman. C'est par ces détails combinés avec les autres analogies existant entre les deux édifices que se manifeste l' action d'un seul et même architecte et peut-être des mêmes ouvriers.
De l'examen des susdits palais et de beaucoup d'autres élevés ou reconstruits à cette grande époque d'activité constructive qui coïncide avec l'apogée de la grandeur politique, militaire et commerciale de Venise, il ressort que l'architecture avait pris, il est vrai, un vigoureux développement, mais que, relativement aux types de la Renaissance, elle ne s' était guère assimilée de nouveau ne se détachant pas encore organiquement du style ogival-décoratif;' et l'évolution qui ailleurs allait déjà s' opérant rapidement, ne se manifeste à 'Venise que dans les détails, tout en restant même sous ce rapport en retard d'une dizaine d'années sur l'art toscan. La première œuvre architectonique connue, à Venise, qui appartienne vraiment à la Renaissance, c'est-à-dire la porte du côté de la terre de l'Arsenal, porte la date de 1460, et ce n'est guère avant cette même année que dans le Palais Ducal apparaissent des éléments architectoniques dérivant du classique et qui mêlés avec les anciens marquent les œuvres du double caractère distinctif de la véritable période de transition.
Le Chanoine Pietro Casola, qui visita Venise dans la seconde moitié du XV« siècle, se plaignait « qu' un curieux commencement de palais pour maison Sforia, situé sur le Canal Grande, pour l'honneur des Milanais, ne fût pas terminé ».
(») Texte It., p. 34.
Le commencement de ce palais demeuré inaclievé se voit encore à San Sauele sur le Grand Canal, et s'appelle la Cà del Duca (v. fig. 4<f).
Suivant la Chronique Magno ('), Esstndo sta vendiida per la guerra la caxa
del Ditcha Francesco de Milan fo donà in Vtnetia, et quella compra per el doxe
Foscari) et fabrichà, el fo comprado la caxa fo de gatamelada posta siil campo de
'San Polo dai so heredi, el duloli (au Duc Sforza) ail' inconlro de quella, la quai
oi cambià cum Marco Corner per la quai caxa sopra il Canal feva suo fratello
ndré. Et plus loin: DU i4fj ser Andréa Corner allhora faceva fahbricar le
'ondamenta de la caxa a sam Samuel sopra il Canal Grande dove fu la fornassa.... Tassini dit que le palais de Gattamelata à S. Polo fut donné à Sforza n 1454, mais que l'acte de cette donation ne fut rédigé qu'en 1459 (').
Le contrat de l'acquisition faite par le Duc de la Maison des Corner à S. Samuele porte au contraire la date du 10 Janvier 1461, et celui qui intervint entre les mêmes pour l'échange d'une maison ne fut signé qu'environ eux mois plus tard, le 4 Mars. En effet le 15 janvier l'architecte ingénieur enoît Ferrini de Florence, délégué par Sforza, partait de Milan avec deux ersonnes pour les relevés des constructions de la nouvelle Maison et en faire exécuter les modèles. Onze jours après, Ferrini adressait de Venise au Duc une lettre accompagnée d'un dessin suivant qu' est bâtie la maison de notre lll."" Seigneur, l'informant qu'à Venise les Magislri étaient payés le double de Milan, u' il avait déjà fait commencer deux dessins de relevé auxquels sont employés trois agistri, qui, pense-t-il, ne finiront pas en vingt jour}, et qu' il faudrait encore beaucoup d'autres travaux de peintres et de maîtres tourneurs. L'architecte écrivait encore que Corner possédait un grand cœuv, parce qu'il a commencé un magnifique et prodigieux travail : car pour lui il avait bien V intention de faire un Iris bel édifice, comme vous le verrei par le dessin mal ordonné, mais c' est la faute des ingénieurs qui r ont conseillé.
ILe 14 Juillet de la même année Ferrini était rappelé à Milan ('). ! Tassini (*) au contraire écrit que Sforza se mit à continuer la construction
suivant le dessin que, « comme nous en informe par une inscription le chev. sign. Michèle Caffi, lui avait présenté en 1458 l'architecte florentin Antoine Averlino, dit Filarete ».
Cette conjecture reconfirmée par Caffi (*) était, comme il l'avance, tirée
»de l'interprétation du document suivant: lll.""' Signore non per altro sono per avisarvi corne io credo partirmi de qui mercoredi e vero col disegno in nordine in modo la vostra Sa itendera la forma ellessere délia vosira casa e cosilemi (me con- Iseille) /are. Avisando la vosira Sa ch' ho solicitato : quanto a me estato possibile e non se poluto fare piii presto i gegnero mi che in presto ch'posso condurla non altro
Hde
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Aprilis i4jS.
Antonius Archit. ser- Vitor Vesier.
Sur le dos de l'autographe se trouve l'adresse en partie illisible.
A mon avis, toutefois, il serait plus exact de dire que le dessin fait par Averlin, au lieu d'un projet, est plutôt un croquis de la maison de S. Polo, alors possédée parle Duc et encore certainement sa propriété en 1459; maison que confond CaiR avec la maison Corner à S. Samuele, achetée au contraire, comme je l'ai dit, par Sforza seulement en 1461.
Cependant il semble que, malgré cette acquisition, la République ne reconnaissait pas, ou feignait de ne pas reconnaître, d' autre propriétaire de cet immeuble que Marco Corner.
A cause de l'encombrement du canal par les chantiers et palissades nécessaires pour cette grande construction (et aussi peut-être pour d'autres motifs), le gouvernement en prescrivait de nouveau le déplacement ('). Il est certain qu'on y travaillait en 1462 et très probablement sur les plans fournis par Sforza.
Cette même année dans la maison de S. Polo Corner offrit l'hospitalité au Duc Sigismond d'Autriche (*).
En feuilletant plusieurs des Traités d' Architecture d'Averlino, on y trouve souvent dessinées des constructions avec deux ailes à tours crénelées renfermant un portique avec pièces divisées (ammezzati), et une loggia centrale qui rappellent beaucoup le type de nos palais, lequel apparaît encore dans les formes vénitiennes données par lui aux arceaux des fenêtres. Parmi ces dessins on en voit un (v. fig. ;o) qui, par les proportions, la forme de la partie inférieure et certains autres détails semble emprunté à un projet du palais en question. Mais faut-il attribuer ce projet à Ferrini plutôt qu' à Averlino, voilà ce que je ne puis décider, vu les probabilités en faveur de l' un et l' autre de ces architectes.
Des anciennes façades inachevées de la Cà del Duca, on voit aujourd'hui le long soubassement rustique et une partie des grosses colonnes, avec bases décorées de feuilles protectrices, dans les angles de l'aile droite revêtue de bossages à une plus grande hauteur que les autres parties ; et de même deux grandes portes et des commencements de contours aux fenêtres du côté du quai. C'est là le premier essai de bossage fait à Venise, importation florentine, laquelle avec l'emploi et la disposition des susdites colonnes angulaires, indique clairement une nouvelle structure dérivant de la Renaissance (').
Je pourrais citer les noms d'une foule d'autres palais, édifices et fragments concernant cette splendide période de l'architecture civile vénitienne, mais
('«3) Texte It., p. 36.
omme ils diffèrent peu des précédents tant par la structure que sous le raport décoratif, j'ai cru pouvoir m' abstenir de donner une liste qui serait trop onguc et inévitablement accompagnée de comparaisons déjà faites et de répétitions inutiles.
Les formes typiques de nos édifices se retrouvent encore dans d'autres illes d'Italie, de Dalmatie et autres pays, c'est-à-dire partout où Venise étenait sa domination.
Mais .sans trop m' éloigner je citerai la monumentale Vicence où, peut-être ieux qu'ailleurs, subsistent encore des exemples ou souvenirs de l'influence rtistique vénitienne, et parmi eux je crois dignes d' être particulièrement appelés:
Le palais Thienc sur le Corso Principe Umberto n. 14; dans la même
ue le grand palais de Schio dit aussi la Cà d'Oro; dans le quartier Piancoli
es maisons contiguës Brugeret Burba; rue Porti, entre autres palais déstructure
givale. le palais Porto avec rangée de fenêtres à jours entrelacés en X; la
aison Regaù aujourd'hui en partie convertie en dortoir économique, dans le
quartier Padoue,' et la maison Fiorasi (v. fig. ji), remarquable pour certaines
formes et pour la perfection des ornements où l'on voit déjà l'empreinte de la
I (Renaissance qui dans cette ville parvint à un développement décoratif spécial, mais du reste et jusqu'aux vingt dernières années du XV"! siècle (excepté dans les portails), uniquement comme accessoire de l'architecture ogivale, comme on le voit par la rangée de fenêtres du grandiose palais Braschi, dit Casino iiecchio, et d' une façon spéciale par la maison Pigafetta, déjà nommée, dans le quartier délia Luna au n. 2080; cet édifice terminé en 1481, porte l'inscription: il n'est rose sans espine.