ALESSANDRO LEOPARDI
^0 alesander q. Leonardi de Leopardi aurifex; c'était ainsi que signait cet illustre maître sur un acte du notaire Corruzio Vescunzio, passé à Venise le 25 Juin 1482 (2); nous n'avons, à son sujet, aucune donnée antérieure à cette date.
Sur les registres du Conseil des Dix, en date du 27 Février 1484, nous lisons que, les massari de la monnaie d'argent ayant recommandé hautement le mérite et l' habileté magistri Ahxandri de Leopardi aurificis veneli nostri pro faciendis stampis cunei nostri in cecha nostra, en disant que personne ne pouvait lui être comparé dans cet art et maîtrise, il fut admis sans salaire comme troisième maître après les maîtres ordinaires Luca Sesto et Antonio Grifo orfèvre (dit dalla moneda) avec promesse de remplacer celui des deux qui viendrait à mourir (').
Cette nomination ayant paru injuste à Silvestro et Pasquale, fils d'Antonello, qui depuis plusieurs années nourrissaient la pensée de remplacer leui père, ils demandèrent à être mis à l' essai avec Leopardi et avec n' importe quel maître.
On fit droit à leur requête et, le 30 Mars 1484, les deux frères se virent confirmés dans leur emploi avec un salaire annuel de 20 ducats et le droit pour l'un d'eux de recueillir, le cas échéant, la succession de leur père.
(' » 3) Texte It., p. 262 et 263.
T.A RENAISSANCE
Comme on le voit par le codex dit Capitolare délie Brocche, le 28 Septembre de la même année, Vittore Gambello était nommé maître des moules (') et on décidait que maistro Luca Sesto uno de i />;« (intiqin maesiri de le stampe de la lecha (auquel on avait donné en Novembre 1483 son fils Bernardo pour auxiliaire) et maistro Alesandro de Leopardi seraient appelés à exécuter le Christ dans les coins pour ducat où les images de S. Marc avec le Doge étaient, au contraire, confiées aux susdits fils d'Antonello.
Le 20 Mars 1487, le Conseil des Dix reconnaissant comme fondées les
plaintes et réclamations réitérées des magislros stumparum in cecha quod est
verissimum non esse possibile ut possint stare et nobis servire cum paucitate salariorum quae nnnc hahent ('), assignait à Leopardi qui ne recevait aucun salaire en attendant qu' il remplaçât Luca Sesto, trente ducats d'or par an; à Vittore (iambello quatre-vingts et à Silvestro cinquante.
Mais peu après, ayant été découvert qu' Alessandro Leopardi (avec la complicité du patricien Marco Loredano, fils d'Antonio) avait falsifié un acte sous seing privé au préjudice de la commission d'un certain Marino di Bernardo Marin, le 9 Août 1487 l'Oflicio des Avogadors le condamnait par contumace à cinq années de bannissement de Venise et de son District. C est pourquoi Leopardi s'enfuit à Ferrare où nous le retrouverons bientôt.
Monumento GoIIéoni — Selon ce qu' a écrit l' illustre Cicogna (') « le 30 juillet 1479, le sénat, en considération des trois legs importants faits à la république par le fameux capitaine Bartolommeo Cplléoni (f 1476), l'un de cent mille ducats d'or, l'autre des sommes qui lui étaient dues pour sa solde, et le troisième de dix mille qu'il devait avoir du duc de Ferrare; en considération de ses autres services pour lesquels il croyait à juste titre • pouvoir demander et obtenir qu'on lui éleyàt imaginem siiam super equo eneo ' ponendam in isla civitatc in platea nostra sancti Marci ad perpétuant memoriam; et finalement pour remercier et récompenser convenablement un si grand homme, et pour afiîrmer en face du monde entier la justice et la reconnaissance de la républicitie envers lui; enjoignait aux Provéditeurs ou Commissaires, de prendre sur la succession de Colléoni et de faire élever par des artistes distingués {opère sumptuoso) une statue en bronze du dit capitaine sur un cheval également de bronze et de la placer au lieu et place qu' il plaira au Sénat de choisir. Etaient alors commissaires, Bernardo Veniero, Gabriele Loredano, et Nicolô Mocénigo, auxquels d'autres furent substitués dans la suite ».
Dans la Vie d' André Verrocchio, Giorgio Vasari raconte que : « Les Vénitiens voulant honorer le grand mérite de Bartholommeo de Bergame
('") Texte It., p. 263.
» connaissant la réputation d'Andréa, l'appelèrent à Venise; là il reçut l'ordre » de couler en bronze la statue à cheval de ce capitaine pour la mettre sur la » place des Ss. Jean-et-Paul. Andréa donc, ayant fait le modèle du cheval avait » commencé à le couvrir d' une armure pour le couler en bronze, quand, » plusieurs gentilshommes étant intervenus, il fut décidé que Vellano de Padoue » ferait la personne et Andréa le cheval. A cette nouvelle Andréa indigné casse » la tête et les jambes de son modèle et sans souffler mot s'en retourne a » Florence. La seigneurie apprenant son départ lui fit savoir de ne pas remettre » les pieds à Venise, sous peine d' être décapité. Il répondit qu' il s'en garderait " bien, parce qu' il n' était pas en leur pouvoir de remettre les têtes cassées, » ni d' en faire une comme celle qu' il eût su faire, et même plus belle que la » première du cheval qu'il avait cassée. Cette répartie ne déplut pas aux Signori, » qui le rappelèrent à Venise en doublant ses honoraires. Après avoir réparé » le premier modèle, il le coula en bronze, mais sans toutefois 1' achever en- » tièrement. Ayant gagné un refroidissement dans le travail même de la fonte » il mourut au bout de quelques jours dans cette ville, laissant son œuvre ina- » chevée .... quoiqu' elle eût à peine besoin d'un dernier coup de main, pour » être mise en place ».
Le biographe arétin rapporte encore le même fait à propos de Bellano et dit même que Verrocchio, « ayant été rappelé par la seigneurie qui lui donna » à faire le tout, il revint de nouveau pour 1' achever. Ce dont Bellano fut si » mécontent, qu' étant parti de Venise sans mot dire ou sans se consoler en » aucune façon, il s' en retourna à Padoue, etc. ».
A vrai dire, 1' anecdote des menaces de mort et du trait d' esprit par lequel Verrochio y aurait répondu, et qui n' aurait pas déplu aux Signori, 'frise légèrement 1' invraisemblable. Selon moi, au contraire, il ne faut pas perdre de vue que les susdits Commissaires en invitant, certainement, les maîtres les plus expérimentés à présenter un modèle, n' oublièrent pas Bellano si versé dans les travaux de ce genre, que, en Septembre 1479, il était, sur la demande de Mahomet II, envoyé à Constantinople (').
Je ne sais si la fâcheuse idée de confier à un artiste la statue du cavalier et à un autre celle du cheval est historique ni quand elle fut proposée, ou encore ( ce qui aurait peut-être quelque chance de probabilité) si, au contraire, il fut question de demander à 1' un le modelé, à 1' autre la fonte.
Toutefois on aurait peine à me persuader que le modèle de Verrocchio une fois exposé, comme c' était alors 1' usage, et mis en regard de celui du maître padouan, ce dernier pût en aucune chose de valeur artistique avoir le pas sur r éminent maître florentin. Sculpteur que 1' on peut identifier avec le maître cité dans l' importante lettre qui suit, publiée par l' illustre professeur
(') Texte It., p. 264.
LA RENAISSANCK.
A. Venturi et adressée à l' Illustrissimo principi ex.mo que duci et domino Herculi estensi duci ferrarie etc.
Ill.tne princeps ex.me .... — Uno maestro el quai varia atore a fare bartolamio da bergamo in su uno corsiero ha facto uno cavallo naturale de stracie che . e . hella fantasia terne nel pasare ad andare a Fenesia non H sij facto pagare la gabella pregarmi ne scriva due parole a Vostra ex.tia H sij raccomandato che questo non . e . mercantia questa monstra cusi lo racomando a quella, Et venera a Vostra ex.tia a mostrarlo ali piedi delà quale mi racomando. Florencie ad'i Xlf de luio 1481.
.... Servus fidelissimus
Antonius de montechatini (').
On ignore l'année où fut définitivement confié à Verrocchio, ce travail dont le prix fut fixé à 1800 ducats, sans compter les frais pour les accessoires, charpente, ferrures, cire et bronze qui restaient à la charge des commettants.
Mais ensuite, comme on voulait que les figures fussent plus grandes, on promettait au sculpteur une augmentation relativement plus élevée.
Le 25 Juin 1488 magister Andréas quondam se Michaelis Veroch de florentia sculptor habitator Venetiis in contrata sancti marciliani (*), gravement malade, faisait son testament et chargeait d' exécuter ses dernières volontés l' élève Laurentius quondam Andrée de Oderich de' Credi florentin, peintre qui avait aussi exercé le métier d' orfèvre (■'). Et le testateur ajoutait : Etiam relinquo opus equi per me principiati ad ipsum perficiendum, si placuerit ill.mo Duci Do. Venetiarum, ducale dominium humiliter supplico, ut dignetnr, permittere dictum Laurentium perficere dictum opus, quia est sujjitiens ad id perficiendum (*).
Verrocchio étant mort, Lorenzo fit transporter son corps dans sa patrie i^) obtenant sur ces entrefaites de la Seigneurie la permission de finir le groupe de CoUéoni dont les statues du cavalier et du cheval étaient dorénavant modelées en terre et recevant en outre les 20 ducats dus à Andréa pour 1' agrandissement exécuté, outre les 380 payés à ce maître.
Toutefois Credi, réfléchissant sans doute aux grandes difficultés inhérentes au jet d'un groupe si important, ou encore se flattant de réaliser avec beaucoup moins de peine un bénéfice réel, passait le 7 Octobre 1488, à Florence, une convention avec le sculpteur Giovanni Andréa di Domenico Florentin, lui cédant moyennant compensation, le travail qui lui était alloué, avec l'approbation éventuelle des Vénitiens. En ce cas Credi s' engageait également à vendre à maître Giovanni pour cinquante ducats les meubles, les ustensiles et autres choses laissées par Verrocchio et existant au domicile occupé par celui-ci à Venise (8).
( 1 j » 4 5 6 ) Texte It., p. 264-265.
Mais r affaire n'eut pas de suite, parce que, sur les entrefaites, la seigneurie en avait disposé autrement confiant l' œuvre à Alessandro Leopardi, auquel les délibérations du Conseil des Dix prises les 18, 20 et 25 Septembre de la même année accordaient un salvus conductus ad menses sex duraturus : sic qtiod non obstante .... condemnatione venire et stare hic Venetiis possit: ut tali medio revocatnr a mansione in urhe Ferrarie ad quant se reduxit et ubi non facit pro Dominio quod stet ex respectibus nunc declaratis et ut per hoc temporis spatium providere possit rébus suis. Étendant d' ailleurs le sauf-conduit à une dette de cent ducats qu' avait Leopardi.
Et, le 13 Janvier 1489, était approuvée la proposition ainsi formulée : Quod auctoritate huis Consilii (des Dix) Alexatidro Leopardo magistro stamparum nostrarum a ducatis in Cecha nostra: qui alias fuit condemnatus per Advocatores Comunis, et banitus ad tempus de Venetiis et districtu fiât salvus conductus valiturus ad beneplacitum hujus Consilii, quod non obstante predicta condemnatione stare hic Venetiis possit, ut tali medio possit perficere equum et statuam q. illustrissimi Bartholomei de ColUonibus jam cum multa laude ceptam, et ut non hnbeat causam se se reducendi in Ferraria ubi non potest stare nisi cum incomodo rerutn nostrarum et respectibus nunc lectis (').
Pour préciser l'époque où fut exécuté le Jet des figures, nous avons le passage qui suit d' une lettre adressée de Venise au Duc de Milan par ïaddeo de Vimercate :
1492, 11 Août — Questa sira ill.""> principe con la Sig.''" et molli altri lentilhomini è ito a vedere la statua del mag."" Bartholomeo Coliono col cavalo, sopra el quai sarà posto : quale sono fornite. Credo consultarano hcra del loco ove Iharano a mettere, essendoli stato qualche altercatione Ira Ibori dode se ha ad erigere (*).
Comme on le sait, et comme en témoignent les inscriptions, le groupe équestre fut élevé en 1495 avec son superbe piédestal sur la Place Ss. Jean-et-Paul, et non sur la place S. Marc, où était interdite, ce semble, toute érection de monument. Et à ce propos on décidait le 19 Novembre de cette année : quod campus sanctorum Joannis et Pauli ubi posita est statua q.m illustris. D."'- Bartholomei ColUonibus capitanei generalis super equo eneo, lapidibus sternatur pro honestando ex omni parte opère predicto : ordonnant quod Provisores comunis debeant et teneantur, quanto fieri poterit celerius, sterni facere campum ipsum, opus certum laude dignum, et illustrissimo Dominio honorificum, ut antequam alius campus sive strata sternatur .... (').
Nous trouvons, dans les Diarî de Sanudo, la note suivante :
1496, 21 Mars — de luni a Veniexia fo discoverto el cavallo eneo di bortholamio coglion da bergamo .... posto sul campo di san Zane polo, el quai fina horra erra stato maestri a dorarlo, opéra bellissima et tutti lo andoe a veder, et e da saper
0 » ^) Texte It., p. 265.
che il maestro che lo fece chiamato Alexandre de Leopardis veneto ollra molli danari che hebbe da poi compila per il conseio di X li fo data di provisione anualim in vita soa duchali loo.
Quant à la paternité artistique, les documents cités et l'examen de l'œuvre (v. PI. 103, 104 et fig. ip^) permettent assez facilement d'établir jusqu'à un certain point quelle fut la part de Verrocchio et celle de Leopardi.
Comme je l' ai dit, à la mort d' Andréa le cheval et le cavalier étaient déjà modelés en terre ou le modèle était assez avancé pour qu' on en pût tirer les calques pour les cires afin de les appliquer ensuite sur 1' âme.
Avec ces empreintes, tout au plus, commence donc le travail de Leopardi; travail sans doute très long, compliqué et hérissé d'obstacles matériels, où, dans les repassages plastiques sur la cire et enfin dans les retouches sur le bronze l'artiste trouva un délassement aux fatigues du fondeur. Et c'est proprement au maître vénitien qu' il faut attribuer les divers et délicats ( quoique relativement un peu minutieux) ornements du casque et des autres parties de l'armure, ceux de la selle, de la têtière, des brides (ajoutées) du poitrail et du reste des harnais du cheval, dont la forme et le goût décèlent des analogies incontestables avec les décoratives des trois hauts mâts pour drapeaux de la Place de S. Marc.
Quiconque a une idée de l' importance et des difficultés techniques qu'offraient alors les grands travaux de toreutique, quiconque ne perd pas de vue que Leopardi a été 1' auteur du magnifique piédestal sur lequel se dresse, si fier, et si majestueux, CoUéoni, ne doit nullement trouver étrange de voir gravé sur la sangle du cheval ALEXANDER LEOPARDUS . V . F OPVS ; et surtout cela ne devrait pas surprendre, quand on se rappelle que, même sur les travaux de moindre importance, tels que les bronzes de 1' autel Zen à S. Marc, on ne voit figurer que le nom du fondeur.
Toutefois si les éloges n'ont pas été ménagés à Leopardi pour la merveilleuse réussite du travail qu'il con sua lima a perfeclione condusse ('), bien plus grande est 1' admiration qu' éveille chez les artistes 1' œuvre du sculpteur florentin. Pour emprunter les expressions de Burckhardt et de Bode, « il est » permis de dire que ce monument équestre est le plus magnifique qu' il y ait » au monde. Jamais cheval et cavalier n' ont été mieux conçus du même jet, » avec tant d' individualité tout ensemble et de force. Le grand et puissant » quinzième siècle, qui offre dans le type du condottiere une de ses images » les plus virgoureuses et les plus accentuées, ne s' est nulle part incarné avec » plus d' autorité et de force ....>.
« Il ( Leopardi ) y ajouta 1' œuvre de ciselure et le magnifique piédestal. » L' ensemble de l' ornementation du monument porte le caractère de Leopardi,
(') ïe.\te It., p. 205.
» de même que la conception et 1' exécution, soit du cheval, soit du cavalier, » jusque dans la crinière bouclée, jusque dans le réseau puissant des muscles » et des veines, ont l'empreinte originale de Verrocchio (i) ».
P. Selvatico a écrit : « Je trouve un peu étrange 1' éloge qu' a fait Cico- » gnara de ce cheval ; encore un peu ce serait une critique, car il dit que, dans » r énergie de son mouvement il a 1' air de vouloir descendre du piédestal : » ce qui ne me paraît pas un éloge adapté à 1' œuvre monumentale qui devrait » respirer la magna tranquillitas, que recherchaient tant les artistes grecs. Con- » venons toutefois avec lui que le mouvement en est juste, les proportions » grandioses sans l'ombre de lourdeur, 1' anatomie bien comprise, et l'action » du cavalier propre à un homme revêtu d' une pesante armure (') ».
Précédé, entre autres, par Donatello avec la statue équestre de Gattamelata (v.fig. 200), épris de l'antiquité (') mais ennemi de tout servilisme et recherchant avant tout une empreinte originale, Verrocchio surpasse ici tous ses rivaux par la verve artistique, la puissance du sentiment et la science de la forme.
Et, pour moi, dans le maître qui modelait l' imposante statue de Colléoni, il y a presque le savoir-faire et le sens artistique de l'immortel génie qui sculpta le Moïse du tombeau de Jules II: de Michel- Ange (Buonarotti) qui, lorsque mourait Verrocchio, faisait ses premières armes dans 1' atelier de Ghirlandaio.
Parmi les signataires du testament de Verrocchio figure certain Francesco di Lorenxp deW opéra, fiorentino, le même, je crois, que le ser franciscnm de l' opéra florentinum xpielerium, cité dans l'acte testamentaire que faisait dresser, le 17 Mars 1485, Adriano Taiacarne, fils de Matteo da Levante Ligure, graveur sur pierres fines et médailliste, domicilié à Venise à S. Luca ('•), peut-être parent de Battistino Taglia génois maestro difare cammei qui, en 1488, travaillait pour le Roi de Naples, et de Giacome Taiacarne de Gênes que Leonardo Pesarese rangeait parmi les plus fameux graveurs sur pierres fines de son temps (1502).
11 est à supposer que Verrocchio amena à Venise quelques-uns de ses élèves ou garçons (^) et qu' on lui demanda encore d' autres travaux. C est ce qui semble ressortir du texte de Vasari et notamment du passage suivant de la biographie de ce maître, où il est question de certaines études de cheval relatives sans doute en partie au groupe équestre de Colléoni : « Il y a plusieurs » dessins de sa main dans notre livre, exécutés avec beaucoup de patience et » très grand jugement, entre autres, quelques têtes de femmes avec grand air » et belles coiffures dont la beauté n' a cessé d' inspirer Léonard de Vinci. Il y a » encore deux chevaux avec 1' échelle des dimensions et cintres pour les faire » plus grands, bien proportionnés et sans erreurs : et j'ai chez moi en relief de terre !■ cuite une tête de cheval imitée de l'antique, qui est une chose rare; et plu- ( 1 î 3 4 5 ) Texte It., p. 265.
» sieurs autres dessins, également sur papier, figurent encore dans le livre » du R. Don Vincenzio Borghini ; . . . entre autres, le dessin d' un tombeau fait » par lui à Venise pour un doge, et un tableau des Mages qui adorent le » Christ ('), etc. ».
Quel est le doge pour lequel Andréa Verrocchio exécuta ce dessin ( dont nous ignorons le sort ) de tombeau, Je ne le saurais dire. Peut-être était-ce r ébauche d' un projet pour le monument de Giovanni Mocenigo ou pour celui de Marco Barbarigo.
Venise possède aujpurd'hui indirectement un autre travail de Verrocchio dans la planche de bronze de la Descente de Croix, donnée en 1852 par le baron Malgrami à l'Église de S. Maria dei Carmini (v. fig. 201).
Œuvre déjà vaguement soupçonnée de ce maître et que, par une fine analyse de comparaisons, Bode a pu définitivement lui assigner, relevant en outre que dans le côté droit du fond sont les portraits du petit Guidobaldo avec Federico, Duc d' Urbin, pour lequel il est par conséquent très vraisemblable que le bronze ait été exécuté et avant 1480.
Quoique ce travail présente dans les figures antérieures certains défauts de proportions, on n' en remarque pas moins la composition, les gracieuses et vives allures des anges aux côtés de la croix et l' habileté avec laquelle ont été gradués les divers plans.
Certains critiques qui déterminent d' ordinaire l' entité des influences en raison des répétitions ou des assimilations des sujets et des formes, comme s'il s' agissait d' Ecoles proprement dites, verront peut-être, dans le passage de Verrocchio à travers le domaine de 1' Art Vénitien, comme l'apparition soudaine et rapide d'un météore. Mais, à mon avis, ne pas reconnaître l'influence exercée parmi nous par le chef-d'œuvre grandiose de ce maître, bien connu avant la fusion, reviendrait à nier l'action même du milieu ou encore à refuser à la lumière et à la chaleur toute énergie fécondante.
Et r influence dut se manifester assurément en ranimant et en épurant de plus en plus 1' esprit et le goût de nos artistes, en les poussant à 1' émulation, à perfectionner leur talent, à regarder plus haut, et en les excitant à de nouvelles tentatives d' originalité.
Et c' est bien de cette façon que la manifestent et les Victoires et les Renommées que sculptait Rizzo sur 1' Escalier des Géants, et les monuments Vendramin et Zanetti où l'art des Lombardo, comme par un nouvel élan, atteignit son plus haut degré.
Excepté ses services à la Monnaie, on ne sait rien de précis sur les travaux exécutés par Leopardi antérieurement au monument CoUéoni et qui, aux yeux ( ' ) Texte It., p. 265.
38o SECONDE PARTIE
de la Seigneurie, le firent juger digne d' avoir la charge d' une œuvre si importante et préférablement sans doute à Bellano qui n' était pas, certainement alors, aussi âgé que l'a cru Vasari (').
Outre le mérite artistique, ce qui doit avoir beaucoup contribué au choix de Léopardi, c' est certainement son habileté à modeler et à couler des pièces d' artillerie. Art qu' il exerça, je suppose, même à Ferrare pendant son exil et dans lequel il dut remplacer, je le soupçonne vaguement, le ferrarais Magistrum Albergetutn peritissimum et Excelhntissimiim Artificem conficiendorum lormetornm, passavolantorum et aliorum huismodi jnstrumenlorum helliœrum, qui, peu de temps auparavant, à savoir le 2 Mars 1487, avait été admis au service de la République de Venise, après la mort de Bartolomeo de Crémone bombardier (').
Et ce que je dis relativement aux travaux militaires exécutés par Léopardi pour les Este, s' explique en quelque sorte par la teneur des sauf-conduits qu' il obtint du Conseil des Dix, et dans le premier desquels il est dit : ;// tali medio revocatur a mansione in iirbe Ferrarie ad quant se reduxit et ubi non facit pro Dominio quod stet (').
A Alessandro Léopardi revient 1' honneur du superbe et original piédestal sur lequel se dresse la statue équestre de Colléoni.
Et j'ai dit se dresse (grandeggia), car le motif architectonique choisi et les élégantes, quoique vigoureuses, proportions des masses n'amoindrissent, à r œil, et aucunement les figures et même contribuent à les faire paraître plus grandes et majestueuses. La seule chose qui toutefois ici manque de charme, c' est la ( dépendante ) mutilation des chapiteaux.
La pensée de combiner, dans 1' entablement, le bronze avec le marbre, concourt très bien à harmoniser le groupe avec son soutien ; et ces deux parties alors devaient former encore mieux un tout homogène à la vue, grâce aux dorures, outre le bronzes, appliquées aux chapiteaux, aux écussons, aux trophées et aux autres ornements sculptés dans le marbre.
Bon est le profil de 1' entablement, et en général les sacomes (peut-être un trop fines dans la cimaise des piédestaux ) sont groupées et animées avec beaucoup de savoir-faire.
Sage est le choix des décoratives des chapiteaux ( v. PI. 137 fig. 3) avec heaumes dans les abaques, dauphins à volutes et boucliers (*). Et Selvatico (^) avait raison de faire observer que le haut de 1' ornement supérieur est « un » chef-d' œuvre de goût et de finesse exquise, comme de composition bien » choisie. En aucun cas ne pouvaient mieux convenir des armes disposées en » trophées et supportées par des chevaux marins (^) ».
Cet admirable piédestal, exécuté par un Vénitien, indique clairement le point où était alors arrivée chez nous l' évolution de la Renaissance, et c' était à (12 3 4 5 6) Texte It., p. 266-267.
JAISSANC
bon droit que pouvait s'en enorgueillir Leopardi, quand il faisait graver ces mots sur la tombe de sa mère dans le premier cloître de S. Maria dell'Orto:
DOMUM . MATKRNAM . ALKXANDER . LEOPARDUS