‹ L'architecture et la sculpture de la renaissance à VeniseChapitre 18 sur 24 · GUGLIELMO BERGAMASCO · texte numérisé non relu

GUGLIELMO BERGAMASCO

Quant à maître Guglielmo, fils de Giacomo dei Grigi, originaire d'Alzano et demeurant à Venise à San Cassan al Campaniel ('), j' ai eu plusieurs fois r occasion d' en parler dans ce volume à l' occasion des Procuraties de S. Marc, de r autel de Verde délia Scala, de 1' Église de S. André de la Chartreuse, de l'autel de S. Girolamo à S. Salvatore, du Palais délia Ragione à Vicence, du Chœur de notre Église de S. Antonio Abate et de la Scuola di S. Rocco. Et il exécuta encore d'autres travaux; ainsi en 1520 avec les tailleurs de pierres, Taddeo fils de Bartolomeo et Silvestro di Giacomo ('■'), il remplaçait sous une forme plus somptueuse l'autel qu' avait fait ériger en 1512 le patricien Ettore Ottobon dans la susdite Église de S. Antonio. Autel qui, comme le disait plus tard Sansovino : « très riche en colonnes, marbres, contient, en délicate et » excellente peinture, 1' histoire des dix mille martyrs, faite par Vittorio Scar- » paccia, le plus habile peintre de son temps » (').

De 1547 à isso Guglielmo dirigeait les travaux de l'Église et du monastère ( il n' existe plus ) de Santa Maria délie Vergini où travaillèrent également les tajapiera: Antonio d'Andréa Gagini, Gian Pietro Zanchi, Lorenzo dit Fachin, les frères Pierino et Bartolomeo Quarto, Benedetto et un certain Santo qui pourrait bien être fils de TuUio Lombardo (*).

Temanza (^) croyait pouvoir attribuer à Guglielmo Bergamasco même le majestueux maître-autel de l' Eglise de S. Salvatore ; il est certain toutefois que la statue qu' on y admire encore aujourd' hui ne peut être de lui, car s'il est vrai qu' il mania quelquefois le ciseau, par contre soit dans les autels de S. Girolamo et de Verde délia Scala, soit dans la Cappella Emiliana à S. Michèle de Murano, les sculptures furent confiées à d' autres maîtres, et l' on ne peut avoir une idée de son peu d' habileté dans ce genre de travaux par le malheureux bas-relief {v.fig. 244) qu'il exécuta en 1525 pour la porte du Lazzaretto Vecchio (^) et qui est actuellement au Musée Civique.

Le même biographe ajoute : « L' Eglise de la Madone dite délia Gracia > dans r île au delà de S. Georgio Maggiore, a comme œuvre de lui la cha- » pelle de Ste Anne. Est également son œuvre le magnique palais, inachevé » toutefois des Tasca, nobles Vénitiens, à Portogruaro en Frioul, déjà élevé par » les Comtes Fratina ; et de là fut apportée à Venise la belle porte, avec co- » lonnes cannelées, que l'on voit maintenant au palais Tascà, près du pont .délia Guerra à Saint Giuliano {v- fig. ayo). Toile en est la magnificence

(I « 3 < 5 û) Texte It., p. ■-"*:' et 2'i:i.

» qu'un gentilhomme de cette Maison a cru faire acte méritoire en dépouillant » Portogruaro d'un si bel ornement. Dans la même terre de Portogruaro, les » palais du marquis Fabris, et des signori Rioda au bourg de S. Cristoforo » sont r œuvre du même Architecte. On prétend enfin que la majestueuse porte » de la ville de Padoue dite le Portello, et celle de S. Tommaso de Trévise sont » de lui. Leur caractère ne peut tromper. Guglielmo Bergamasco fut fécond, » et magnifique d' invention, excellent, et exact exécuteur de ses œuvres. Aussi » mérite-t-il d' être compté parmi les talents les plus distingués qui ont con- » tribué à la renaissance des Arts ».

Ce n' est cependant pas dans les autels de Verde délia Scala et de S. Salvatore, dans la porte latérale de l' Eglise de S. Francesco délia Vigna {v. fig. 249), attribuée à ce maître, ou dans la Tasca que 1' on pourrait trouver la raison des éloges prodigués par Temanza à Guglielmo Bergamasco, étant donné que dans ces travaux on ne découvre rien quant au concept progressif qui n' ait déjà été sanctionné par d' autres architectes.

Voici au contraire où cet écrivain se trouvait à 1' aise pour formuler une pareille appréciation : La Cappella Emiliana à S. Michèle in Isola ( v. fig. 41, 42 et 238) ' Cette Chapelle, ou pour mieux dire, cette Église, car elle a en- » viron vingt pieds de diamètre, est une des meilleures œuvres que puisse con- » cevoir un homme de talent. Elle a la forme d' un hexagone ( mais deux côtés, » celui du maître-autel, et celui de la porte d' entrée sont un peu plus grands » que les autres ) avec trois Autels, et trois portes alternativement séparées. » Chaque côté est un grand arc, avec colonnes cannelées sur piédestal, lesquelles » supportent le revêtement, qui fait le tour. Sur celui-ci retombent les arcs, » qui forment comme six petites chapelles. Au dessus une coupole majestueuse.

> Quoique polygonale, elle est cependant ronde.

» Elle est double; parce que autre chose est l'intérieur, autre chose ce » que r on voit extérieurement. L' intérieur est en briques, et l' extérieur en » pierre istrienne, employée pour tout 1' ensemble de 1' édifice. Cette chapelle » se détache de 1' Eglise des susdits Religieux (Camaldules ). Toutefois elle y » adhère d' un côté ; 1' autre côté est enfermé dans les constructions voisines.

> Les quatre autres côtés extérieurs sont ornés de portes, et de niches, avec » statues nullement à dédaigner. Sur chaque angle en saillie est une colonne » cannelée avec deux ailerons au milieu. Elle repose sur un piédestal, et se » termine avec son surornement, sur lequel s' élève un petit attique, avec gra- » cieuse petite corniche, que domine la coupole extérieure apparente indiquée » plus haut. Les colonnes, à 1' extérieur comme à l' intérieur, sont d' ordre com- » posite, et ont l' épaisseur ou renflement d' un tiers, comme c' était alors » r usage. Sur le côté contigu à l' Eglise des Pères est une des deux portes » latérales répondant à un gracieux petit vestibule d' entrée ( qui est le passage

entre l'Église et la chapelle ) lequel occupe 1' espace irrégulier, qui reste entre la chapelle, et les murailles de 1' Eglise. Cette entrée ou passage est un beau pentagone, non toutefois de côtés égaux, avec cinq colonnes ioniques cannelées à tortue sur les angles, dont le surornement soutient la coupoline ronde qui le recouvre. Cette chapelle ou église est une œuvre si parfaite, et si ornée, qu' on la compte avec raison parmi les plus belles de la ville. Dans ma jeunesse je l'ai mesurée, et dessinée avec le plus grand soin. J'ai eu ainsi V occasion de découvrir le lien ingénieux, et la correspondance des membres des parties chantournées, lesquelles en font le tour, surtout à l' intérieur. Sansovino, qui .... est le seul Ecrivain, qui nous ait rappelé le nom de Guglielmo Bergamasco, parle ainsi de son œuvre: Più oltre si giugne a S. Michèle . . . Di fuori délia quale (Église) si vede una ricchissima cappella fabricata di marmi dispiccata dal corpo délia Chiesa, fatta già per opéra di una gentildonna délia Casa Miana, et ne fit architetto Guglielmo Bergamascho. Au dessus de la porte dans la façade extérieure, à 1' Ouest, sur une ample planche on lit r inscription suivante : — Margaritae JEmilianae Testamento — Matronae pietate insignis — Procuratores divi Marci de Citra — fide optima a fundamentis extruendum — curarunt — Anna MDXXX (') ».

Quoique, relativement à 1' époque où fut dessiné le plan de la Cappella Emiliana(*), le motif ichnographique ne soit pas absolument nouveau, puisqu'il y avait des exemples d' autres édifices congénères polygonaux et circulaires existant déjà depuis plusieurs années ( ainsi à Lodi, à Crema, à Pavie, à Rome et autres villes d' Italie ), toutefois la chapelle conçue par Guglielmo dei Grigi a, dans r ensemble de sa structure ou des principales lignes architectoniques, un caractère assez original et excessivement gracieux.

Mais, malheureusement, à mesure que 1' on passe en revue les différents détails, la première impression agréable se trouble et s' évanouit pour faire place à quelque chose qui ressemble au dégoût.

L' œil le moins exercé constate les inélégantes proportions des ouvertures, la minutie et la gracilité des contreforts et la plupart des modillons, parfois même profilés sans grâce, la décoration des marbres et ornements tantôt estrêmement minutieuse et tantôt excessivement massive et presque partout traitée avec peu de soin. Défauts et irrégularités qui se retrouvent surtout à l'intérieur, où aux bizarres accouplements et au type puéril des grossiers chapiteaux du petit vestibule pentagonal s'ajoute la forme grossière des autels. Autels dont les devants en marbre à haut relief exécutés par Giambattista de Carona,tout en accusant un certain sentiment et beaucoup d' imagination dans la composition ou le groupement des figures, sont exécutés si grossièrement et d'une façon si maniérée, qu'ils paraissent maigres on comparaison de tant d'œuvres du XVII' siècle. (' «) Texte It., p. 293.

De la main du même maître sont encore les deux statues extérieures qui, insipides, pour ne pas dire autre chose, rappellent surtout l' époque où il vivait.

Enfin quant à Guglielmo Bergamasco, il y a en réalité un abîme entre reconnaître en lui un architecte d' un talent non ordinaire et le compter tra i piii pregiati professori, che hanno contrihuito al risorgimento délie Arti, c' est-à-dire au progrès esthétique de 1' évolution classique à laquelle sans doute voulait faire allusion Temanza.

Dans le sentier déjà nettement tracé avant lui par TuUio Lombardo, dans la voie large où s' avançaient triomphalement Sanmicheli et Sansovino, il ne laisse guère de trace et ne marche guère en avant. Que dis-je? au lieu de viser à la mâle pureté de 1' art antique, il semble plutôt revenir en arrière pour caresser encore les riants souvenirs de la jeunesse en s'efforçant de concilier le passé avec le présent.

Transition difficile à laquelle il voulut se soumettre sans comprendre que l'influence exercée, même sur lui, par l'inévitable et rapide transformation du goût, avait désormais amorti la grâce et la finesse du sentiment et de la forme qui, d'une façon si harmonique, relèvent surtout et caractérisent les jeunes créations de notre Renaissance.

Inférieur à Scarpagnino qui dans la grandiose Scuola di S. Rocco sut d' une certaine et satisfaisante manière traduire en acte une conception déjà connue, Guglielmo Bergamasco, dans le motif presque nouveau de la petite Chapelle Emiliana, ne fit au contraire que rendre plus apparent le défaut d' équilibre ou le désaccord en vue et les moyens pour 1' atteindre.

Ce travail qui, relativement à l' hybridisme évolutif, se trouve sur la ligne descendante de la courbe décrite par le goût esthétique, au côté opposé de laquelle se tient la période de transition entre l' art du moyen Age et l' individualisme ascendant de la Renaissance, ce travail, dis-je, éveille en nous l' image d' une femme dont la jeunesse est flétrie et qui veut encore se donner des airs de coquette.

Guglielmo de' Grigi, qui avait à Venise plusieurs parents, mourut en 1550, et outre Giangiacomo (f 1572) qui exerça le même art en travaillant même avec Palladio (}), j' ai retrouvé trace d' un autre fils appelé Lodovico religieux à S. Giorgio Maggiore, où il se trouvait vers la fin de 1572 (').

J' ai parlé de bien des monuments et de bien des maîtres ; mais si relativement aux œuvres principales et même à une foule d' œuvres secondaires et de leurs auteurs, je n'ai pu ajouter que fort peu de choses à 1' histoire artistique de ma chère Venise, il en est quelques autres, au contraire, dont je voudrais

('2) Texte It., p. 294.

maintenant dire un mot, et à propos desquelles le résultat de mes recherches a été à peu prés négatif pour avoir la preuve de tout ce qui a été écrit ou dit à leur endroit.

L'Eglise de S. Gîrolamo ai Gesuati. (v. PI. 105 fig. i). Voici en quels termes Selvatico parlait de cette Église qui fut commencée en 1493 et consacrée en 1524: c Son élégante façade est riche de toutes les grâces des Lombardi, > spécialement dans la porte à pilastres corinthiens, tous ornés d' arabesques » dans des carrés de jolis ornements. Même les statuettes qui sont sur les •■ acrotères des frontispices, quoique médiocres, se rapprochent de ce style pur » qui distingue tant de constructions vénitiennes, et de même il apparaît dans € les deux colonnettes appuyées sur des piédestaux ronds qui supportent la • galerie où est placé 1' orgue > (*).

11 est certain que dans cette façade, du reste élégamment proportionnée, la forme hybride du soubassement ne peut en aucune façon être attribuée à Pietro et moins encore à TuUio Lombarde; ni les trois insipides statues du fronton, ni les anges peu gracieux qui, au lieu d' alléger, en alourdissent le tympan, et pas même les pauvres sculptures des médaillons dans le côté intérieur des jambages de 1' entrée ne peuvent tirer leur origine du célèbre atelier de ces artistes, mais plutôt de l' un des décorateurs qui exécutèrent les ronds figurés dans les pilastres sur le côté de la Scuola de S. Marc. Puis, relativement aux particularités ornementales des divers chapiteaux, de la frise (v. PI. 3a fig. 2) et des pilastres de la porte, dont la structure rappelle celle de la Chiesetta de S. Théodore (v. PI. 105 fig. 2), je retrouve au contraire de grandes affinités avec les ciseaux un peu trop taillants des maîtres employés par Mauro Coducci dans certaines parties de la même Scuola de S. Marc, dans l' intérieur de l'Église de S. Jean-Chrysostôme et dans le grand escalier de la Confrérie de S. Jean-l'Évangéliste, parmi lesquels il ne faut pas oublier le lombard Martino di Bartolomeo de Lera dit de Vitello qui, précisément dans la première moitié du XV» siècle, entreprit pour son compte personnel plusieurs travaux.

On ne connaît pas l'auteur de l'Eglise des Ss. Côsme et Damien (supprimée et convertie à usage profane) dans l'île de la Giudecca (v. fig. 24)), commencée en 1481 et terminée sans doute, bien des années après. Toutefois les décorations architcctoniqucs de la façade jusqu'à l' architrave doivent avoir été préparées au commencement du XVI* siècle.

Dans la même île et autour de cette église on reconstruisait l'Egliae de S. Croce (supprimée) ; reconstruction (comme on peut, ce semble, le déduire de certains papiers et esquisses provenant de ce couvent de Bénédictines), précédée d'une restauration ou remaniement de la vieille construction vraisemblablement projeté par le maître tailleur de pierres Pellegrino, fils de Giacomo (').

(' ») Texte It., p. J<)4.

On ne connaît pas davantage l'architecte de l'Eglise de S. Maria Maggiore (suprimée) dont la façade, sans être très somptueuse, est toutefois assez judicieusement distribuée (v. fig. ijo).

F. Sansovino, parlant de la troisième Eglise de S. Geminiano terminée par son père en 1SS7 et détruite en 1810, écrivait que «l'on commença à la » reconstruire pendant l'année 1505 sous le doge Lorédan » et ensuite faisant mention des divers souvenirs et œuvres d' art qui y existaient, il citait « Une » tête au naturel de marbre de Mattheo Eletto autrefois Curé de ce lieu, sculptée » par Christoforo dal legnatne qui fut aussi l' architecte de l' intérieur de l'église » en 1505, placée entre les deux colonnes à gauche de la Cappella grande (}) >.

Mes recherches dans les archives ne m'ont procuré aucune indication sur ce Cristoforo dit dal legname ; j' espère néanmoins que quelque savant plus heureux que moi pourra un jour retrouver quelque document à ce sujet pour confirmer l'assertion de Sansovino et pour nous faire connaître le nom de famille et la patrie de ce maître, ou encore le vrai nom et les autres travaux de celui qui sculpta le portrait de Matteo Eletti (v. fig. 246), probablement exécuté après la mort de ce curé (1523). Portrait remarquable par l'exactitude et r intelligence du modelé, et qui jusque dans la distribution des draperies révèle un cinquecentiste distingué.

Parmi les constructions particulières on ne peut assurément oublier le palais Vendramin à S. Fosca (v. PI. 115 fig. 1), édifice d'une masse imposante. Si, dans l'ordonnance, il manque d'un caractère architectonique tranché, il offre au contraire des détails dignes d'être remarqués et spécialement la porte (2) encadrée d'une manière originale et embellie d'ornements composés et exécutés avec un goût exquis, tels que les riches chapiteaux corinthiens, les pilastres à candélabres (malheureusement rongés par l'air de la mer) et la gracieuse frise qui par le motif de la décoration rappelle celle un peu moins délicate sur la porte de la susdite Eglise de S. Teodoro, sculptée per Matteo da Valle (»).

Comme on le voit par deux actes que j' ai découverts, le palais du noble Leonardo Vendramin, fils de Luca, était en construction en 1499, et, autant que je le puis croire, à ces travaux prirent aussi part maître Simone Gruato, fils de Niccolô de Venise et les bergamasques Ambrogio di Giovannino da Albino et Bernardino da Calcinate, tous les trois tailleurs de pierres {*).

On admire également la manière de combiner la porte avec le supérieur balcon géminé dans une maison près du pont des Jésuites (v. fig. 248), près duquel, dans une cour intérieure, sont encore de bons souvenirs de la Renaissance. Souvenirs caractéristiques du goût florissant parmi nous à cette époque, qui, malgré tant de ruines, pillages et trafics illicites, abondent encore à Ve- (12 3 4) Teste It., pag. 294 et 295.

nise et dans les villes voisines, mais qui d'ailleurs ne font pas défaut dans les îles, dans les pays d'outre-mer autrefois sous la domination ou le gouvernement de la République, où le faible goût local finit par céder au goût fastueux des Vénitiens qui en formaient la classe dirigeante.

Et il y a beaucoup d'édifices, surtout du XVI* siècle, dont on chercherait en vain les architectes parmi ceux à qui la pratique de l'art avait donné le titre de maîtres, et qui au contraire furent conçus et encore dessinés par les propriétaires eux-mêmes, par les patriciens qui trouvaient dans l'étude des œuvres de l'antiquité, dans les évocations Vitruviennes, une source intarissable de jouissances intellectuelles. Théoriciens ou doctrinaires qui contribuèrent puissamment à étouffer la féconde spontanéité artistique de la Renaissance. Ces patriciens étaient Gabriele Vendramin, Francesco Zeno, Marcantonio Michiel et Lodovico Corner, très forts, selon le mot de Sebastiano Serlio, nellt dottrine del principe delV architectura et consommés nelle anliqiiità.

Tel était également, croit-on, ce Frà Gabriele délia Volta (élu Général des Augustins en 1519) dont le nom se trouve fréquemment gravé dans S. Stefano et qui, après l'incendie de 1528, fit reconstruire le premier cloître (terminé en 1533) contigu à cette Église (v. fig. 24^).

Toutefois Selvatico faisait observer avec raison que cet édifice était célèbre dans l'histoire de l'art, non par les mérites de son architecture, mais par les fresques de Pordenone, dont il reste encore aujourd'hui quelque trace.

Dans les lettres adressées en 1550 par Pietro Bembo à Frà Gabriele, lettres où il loue l'œuvre, sans même l'avoir vue, (œuvre pour laquelle presque tout le jour il s' aggirava tra marmi et piètre it architeiti et muratori), figure même r inscription composée par le premier pour la frise de la cour où, comme il le constatait, le mot Magister correspond à Generalis (').

Je reviens à nos Églises, où les maîtres de la Renaissance eurent tant à déployer d'activité, et, à propos d' œuvres de maîtres inconnus, je citerai quatre statuettes de marbre (v. fig. 255, 256, 257 et 258) faisant à l'origine partie de quelque autel et qui se trouvent aujourd'hui sans aucune indication de provenance dans les dépôts du Palais Ducal. Figures qui n'ont à Venise aucune analogie artistique avec d'autres travaux et auxquelles on peut reprocher de grands défauts dans les proportions, mais qui toutefois, malgré quelque tentative d'expression des visages manquée, accusent la primitive ingénuité d'un quattrocentiste.

Quoiqu' il en soit, la possession de ces sculptures ne peut compenser la perte faite dans ce siècle de plusieurs importants souvenirs du Palais Ducal ( ' ) Texte It., p. 295.

et entre autres des statues de marbre de Bianca Visconti et du Duc Sforza rappelées confusément par le passage suivant de Sansovino (i) ; « on y conserve » (dans les Salles de l' Armement) « la statue en marbre consacrée à la mémoire

» de Giberto da Coreggio, qui, l'an 1373, fut général de la Rép On y

» conserve également une autre statue, que l' on croit être celle de Bianca Ma- » ria, épouse du Duc Francesco Sforza, et la statue en marbre de Francesco » Novello de Carrare, dernier Seigneur de Padoue P), avec autres choses acquises » par la victoire de 1571, importantes et curieuses >.

Mais Grevembroch était, au contraire, bien plus précis au siècle dernier, quand il écrivait sous les dessins de ces deux sculptures:

Due statue di fino marmo, che esistono Ira le rarità nelle Sale del Consiglio dei X in Vene%ia; l'una rappresenta la ver a effigie di Francesco Sforia Duca di Milano; l'altra la certa sertibianyï di Bianca Maria Figlia, et erede di Filippo Visconti già duca e divenuta una délie Mogli di Francesco medesimo, aggregati alla Veneta No- Ulta l'anno 1439 (3).

C'est précisément sur l' indication de ces dessins que j' ai pu retrouver ces deux statues au Musée de Vicence parmi les objets provenant de la Collection du comte Vélo [v. fig. 24^ et 260).

Comment et quand sont-elles entrées dans cette Collection, je l'ignore complètement {*); toutefois si une revendication est aujourd'hui impossible, il serait facile, au contraire, de tirer des originaux des calques pour des reproductions en fonte qui prendraient place dans notre Musée Archéologique.

Relativement à ces deux portraits, je crois que, comme base des futures recherches, il ne faut nullement négliger la conjecture de leur provenance de Crémone, lorsque en 1499 cette ville tomba au pouvoir des Vénitiens; et d'autant plus que c'est en cette circonstance que fut apporté à Venise le grand écusson en marbre Visconteo-Sforzesco qu'un trévisan fit accrocher en guise de trophée à sa maison à la Giudecca et qui, il y a vingt ans, est devenu la propriété du Musée Civique.

La statue martiale de Sforza (^) expressive, bien proportionnée et exécutée avec un soin exquis, peut être considérée comme 1' une des œuvres les plus importantes de l'art lombard à la fin du XV« siècle. Je crois tout autre, au contraire, le ciseau qui exécuta la statue de Blanche Visconti, qui d' ailleurs a le caractère sommaire d' un travail décoratif destiné à un point de vue éloigné.

Quant aux Églises vénitiennes, je ne dois pas omettre l'autel qui se trouve dans r une des Chapelles du transept des Ss. Giovanni e Paolo (v. PI. 134), sur lequel, comme j' ai eu occasion de le dire, fut placée ati siècle dernier la statue de S'^ Madeleine par Bartolomeo bergamasque.

La forme et les ornements de la pala de cet autel (auquel fut ajoutée (12 345) Texte It., p. 295.

plus tard une table baroque) rappellent surtout certains travaux congénères existant à Vicence et à Padoue; et même le caractère général des figures et la manière plutôt tourmentée de disposer les draperies trahissent quelque peu r influence de la soi-disant Scuola Padovana de la fin du XV' siècle. 11 est bon de noter, toutefois, que, dans les bas-reliefs des anges sur les niches, le type des têtes a des affinités avec certaines sculptures toscanes.

Bien plus évidentes encore étaient les analogies entre certains fragments de figures (que j'ai eu, il y a quelques années, l'occasion de voir dans la boutique d'un antiquaire) et d'autres œuvres padouanes et en particulier avec les demi-reliefs de 1' élégant autel que fit exécuter, dit-on, en 1527, Bartolomeo Sanvito dans 1' Eglise de S. Francesco à Padoue (v. fig. 241). Fragments dont le sort m' est inconnu.

Parmi les autels d' auteurs inconnus, je citerai au vol celui si bien proportionné et décoré qui à S. Zaccaria renferme la belle pala (1505) de Giovanni Bellini ; un second, énorme, dans l'abside de S. Giovanni in Bragora, contenant le tableau de Cima da Conegliano ; et un troisième aux Ss. Giovanni e Paolo, où le Titien dans toute la prodigieuse vigueur de son génie, peignit la mort de S. Pierre Martyr, chef-d' œuvre dont on connaît le triste sort.

Un grand nombre de sculpteurs travaillèrent à Venise à 1' époque de la Renaissance, et si tous ne méritent pas d'être placés au premier rang, je ne puis cependant pas oublier le maître inconnu qui sculpta en 1506, pour la porte de l'Église de Santa Marta, le demi-relief qui (retouché) se trouve aujourd'hui à S. Raffaele {v.fig. 261). Maître qui accuse encore une certaine délicate ingénuité de quattrocentiste et qui fait quelque peu songer au bronze de 1' autel Surian à S. Stcfano (v. PI. 76 fig. 2).

Gracieuse est également la Madone avec l'Enfant enchâssée (en 1432) entre deux figures de religieuses dans la lunette d' un lavabo architectonique, du reste peu précieux, transporté au Séminaire délia Salute du réfectoire du monastère délie Vergini {v. fig. 2/j).

Je regrette encore de ne pouvoir mettre un nom sous l'éloge bien mérité de celui qui reproduisit si magistralement, certainement d' après un calque après décès, le portrait du véronais Benedetto Brugnolo sculpté sur son tombeau, sobre d'ornements mais composé avec un beau mouvement de lignes {v.fig. 262), élevé à la mémoire de ce savant dans l'Église des Frari.

Et il y a une foule de tombeaux çà et là dans nos Églises dont on ne connaît pas les auteurs, à commencer par celui du Doge Pasquale Malipiero où r art délicat de la Renaissance fait sa première apparition jusqu' à celui de Bonzio (v. fig. 26 j) dans l'Église des Ss. Giovanni e Paolo, où il se perd dans le vulgaire maniérisme scénique. Malheureusement, après Antonio Rizzo, après Pietro Lombarde et Leopardi, nous n'avons plus de sculpteurs de grand mérite,

des artistes capables, non plus de lutter contre le courant, mais même de relever et de ranimer par de véritables chefs-d'œuvre le sentiment esthétique de 1' ambient. Aussi l' inévitable décadence se précipite-t-elle' parmi nous.

Je pourrais encore citer ici (v. PI. 139 et fig. 40, 72, 122, 189, 2/2, et 2^4) d' autres souvenirs et une foule de travaux plus modestes ou d' importance secondaire, exécutés par les taiapiera de la Renaissance, o\x du reste l'élément artistique vénitien est en réalité presque nul ; toutefois, comme sous le rapport des caractéristiques de ces œuvres, il n'y a presque rien de saillant à ajouter à ce que j' ai déjà dit, et comme d' ailleurs je n' ai pas l' intention de convertir mes Recherches Historico-ArtisUques en un catalogue ou énumération sèche, je fais grâce au lecteur de tous ces détails insignifiants.

Me voici donc arrivé au terme de ma pénible tâche; mais tout en demandant pardon au lecteur d' avoir rais sa patience à une si longue et si dure épreuve, je dois encore, par scrupule, lui faire un dernier aveu. Si, en combinant les déductions des nombreux documents que j'ai mis en relief avec l'analyse artistique des différentes œuvres, où les maîtres de notre Renaissance manifestèrent, autant que le permettait l' influence du milieu, leur individualité, je suis parvenu jusqu' à un certain point à combler plusieurs des lacunes, malheureusement trop nombreuses, de 1' Histoire artistique de Venise, je ne puis cependant me flatter d'avoir émis partout et toujours des opinions et, encore moins, des appréciations décisives ou sans appel.

Il n' y a pas de moissonneur ou collectionneur, si habile qu' il soit, qui ne laisse dans le champ, et même sur la route, quelque chose à glaner après lui.

En tout cas, si, par défaut de justice, les besoins de la vie ou de ma famille ne m' obligent pas à chercher le pain de chaque jour loin de mon pays bien aimé, j' ai l' intention de continuer 1' étude de notre glorieux passé et la recherche des éléments positifs qui, remplaçant, une bonne fois, les traditions anecdotiques tant recherchées, les nébuleuses ou spéculatives synthèses historiques de r art écrites par des dilettanti ou des nouvellistes, que les artistes prennent pour des savants et que les savants regardent comme des artistes, par la lumineuse, féconde et absolue réalité, permettront au livre de l'Art de s' élever jusqu' au rôle de défenseur du vrai et du beau.

PlETRO Paoletti.

Traduit par M. Médéric Le Monnier

Licencic-ès Lettres.

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