‹ L'architecture et la sculpture de la renaissance à VeniseChapitre 6 sur 24 · QUAE NON MODO ANTIQUUM REDOLET, VERUM ETIAM MAXIMAM REFERT ANTIQUI · texte numérisé non relu

QUAE NON MODO ANTIQUUM REDOLET, VERUM ETIAM MAXIMAM REFERT ANTIQUI

TATEM ( quel parfum de renaissance dans cette phrase ! ). Nihil te ex hoc iemplo vidisse existima, neque passe merito concipere illius elegantiam. Visu opus est ad jtidicandum. Veniens itaque, uhi ad S. Crislophori coeuohium (') appropinquaveris, patenti ac détecta navicula, érige te in pedes, atque inde contemplare.

Et l'humaniste qui s'exprimait sous une forme aussi passionnée et avec tant d'élégance avait raison car, excepté en partie l'Eglise de S. Job, c'était le premier édifice religieux qui s' élevât au sein des lagunes dans toute la fraîcheur homogène et printanière de la Renaissance.

Le même épistolier met également en relief et le mérite extraordinaire de Moretto et l' estime dont 1' entouraient les Camaldules, lesquels, outre la direction des travaux de S. Michel en l' Ile, lui confièrent encore plusieurs affaires et négociations confidentielles.

Ces papiers ne parlent pas de lui, il est vrai, avant 1476; mais en Juillet de la même année il est désigné comme suit : Moretus lapicida cupidissimus perflciendae fahricae, QUAM incoepit: et un autre feuillet de l'année suivante lorsque ce maître se trouvait à Ravenne, porte : Miror admodum adhuc Moretum lapicidam minime rediisse. Qui tamen si redierit incolumis, secumque inde aliquid asportaverit, perquam jucunde excipielur a nobis. Certum est autem ejus praesentiam pltirimum conferre ad excitandam interdum fabrorum muraliiim, operarumque negligentiam, qui déficiente praeposifo, unius diei opus biduo conficiunt. Itaque si inde nondum profectus sit, dimitte illum quanta citius potest, ut quod coeptum est, tempore constituto perficiatur.

Peu après en Septembre 1477, dans une autre lettre de Pietro Delfino à l'Abbé Donà (qui était alors au couvent des Camaldules de S. Apollinaire in Classe en dehors de Ravenne ) nous lisons : Moretus lapicida se tibi commendat, ac si quid agri Cesenatici vendicasti, quod sibi in emphiteosim tradi possit, ut sut memineris, enixius orat. Eum tibi ipse quoque commendo.

Je n' ai pas voulu omettre ce passage parce qu' il éclaire un peu le passé de ce maître et donne tout lieu de croire que, avant de venir à Venise, il exerçait le métier de tailleur de pierres et constructeur près de 1' endroit où il possédait quelques propriétés. Je ne serais pas surpris qu' il ait travaillé à Ravenne même.

P. Delfino parle encore de plusieurs autres; ainsi en Avril 1477 il fait mention de Corradino tailleur de pierres qui avait repris les travaux, et en Juillet de la même année, l'Évèque de Belluno lui ayant demandé un maître habile, il répondait : Sicut ex latore tuarum, quas novissime accepi, significatum est mihi, lapicidam quaeris peritum. Complures itaque expertiis per octo fere annos, neminem certe novi. qui cum Thadeo harum bajulo, bac arte conferri possit. Extant ejus ( ' ) Texte II., p. 164-5.

LA kl'.NyVISSANCi.. 65

opéra apud nos miro fabrefacla atqiie exciilpta ingénia, qnae maximum noslrae eccUsiae ornalum ajferunt. Jam vero moJesliani ejus ac fidem commemorare supervacaneum videtur : ipse enim pro tua prudentia facile ex ejus congressu atque aspeclu, qualis sil interior unimi status colliges. Si hucusque non reperisti hujusmodi opificem juxla cor tuum, hune ut condigna, prout tui motis est, mercede conducas pelo, commenJoque illum tibi prae céleris, quos ipse cognoscam. Videbis ipsum reipsa noslro respondtre leslimonio, neque imparem esse laudibus meis ....

On peut encore, ce semble, conclure de tout ceci, que la reconstruction de l'Église commença vers 1469 et non en 1466, comme le dit Moschini ; peut-£tre cette date se rapporterait-elle au contraire aux travaux des cloîtres ou autres dépendances du monastère. En effet sur le Catastico, aux Archives d'Etat, j'ai retrouve la note qui suit: 1469 — spese per le fabriche délia chiesa e Dormitorio : Enl. ed Us. 1469-1479.

J'ajouterai encore un mot en suivant l'ordre chronologique des constructions qui, certainement, ne furent pas entièrement achevées en 1478 comme le prétend Moschini.

Le 5 Juin 1475. — Marco Zor%i q. Bertucci vedendo rifabbricarsi la chiesa, che già cadeva, chiese di poter avère il fondo da fabbricarvi una capella, et un' arca per lui ed i suoi successori, con un altare alla B. Vergine ed ornarlo de' suoi apparati, e sborso intanto 100 ducati d' oro per poi pagare il rimanenle, ed anche fondarvi la dote per mantenimento di essa Capella ed altare (').

On peut par conséquent admettre cette date pour le commencement de l'érection de la Chapelle à droite du presbyterium, dans laquelle sont précisément les .sépultures de la famille et dont 1' autel avait autrefois un tableau de la Résurrection peint par Giovanni Béllini.

En 1481 les religieux recevaient d'autres subsides et matériaux pour la construction de l'Eglise (•).

En 1485 Mess. Girolamo Dora ( f 14 Septembre de la même année ) lascia Ducati 100 per il salixado délia Cappella Maggiore (3). Il semblerait donc que rien ne devait y manquer alors; mais un peu plus loin nous lisons: 1513, Memoria délia Cuppola, banchi e poggi, e sepolture nel Presbilerio fatle dal Ms. Andréa Loredan (*), et cela par suite du testament fait par lui le 13 Juin de cette année au moment de se rendre comme Provéditeur à Campo où il mourut glorieusement. Et à ce propos l'Abbé Costadoni écrivait que ce Grande Protettore de! Monastère fece oltre la Capella, le banche e schenali di marmo per ornato di essa, quattro candelieri d' argent 0, ed un calice pure d'argento, ecc. (').

En effet dans les grands pilastres de 1' arc triomphal, dans les dossiers et sur la sépulture dans le pavé se trouvent répétées les armoiries Loredan ; et sous les grands tableaux de Zanchi et de Lazzarini qui recouvrent aujourd'hui (1 8.3 4 5) Texte It., p. 166.

les. murailles des côtés, sont les inscriptions funéraires faites à sa mémoire et à celle de sa femme Maria Badoer et en souvenir de sa pieuse munificence et de la magnifica Tesiudine huic Templo addila.

Je croirais m' écarter de la vérité si, comme d' autres l' ont fait, j' allais tirer de là la conclusion que, en 1513 cette importante partie du temple manquait encore de la voûte intérieure hémisphérique ou bassin. Et la supposition toute naturelle que la magnifica Testudine n' était que la contre-coupole extérieure, a pour elle les dépenses faites en Avril 1690, in Piomho per fare aiustar il cappolino délia Capella grande di chiesa (*), où par cupolino on doit entendre lanterne. En feuilletant ces vieux papiers j'ai retrouvé encore des traces de la coupole primitive recouverte de plomb qui, renversée pas la foudre {^), fut remplacée au siècle suivant par le modeste toit de chaume qui recouvre encore aujourd'hui le tambour extérieur.

Il ne sera par conséquent pas difficile de découvrir ou à S. Zacharie, ou encore dans la coupole de 1' Oratoire de S. Marie-des-Miracles ( v. Partie II pi. 2, 5, 6, 7 et 35) un modèle approchant de celle que l'on fit élever à S. Michel après 1513 avec les legs testamentaires d'Andréa Loredan. Celui-ci, même de son vivant, devait avoir mérité le titre de grand protecteur du monastère, et peut-être concourut-il aussi à la construction du presbyterium plusieurs années avant 1499; année, d'après moi, où furent terminés les travaux accessoires.

Ceci pourrait encore se déduire de la note suivante que j' ai retrouvée dans le susdit catastico : 1499. La croce sopra la facciata délia Chiesa c'est-à-dire à la place du Christ qui dut y être mis peu après ) fu donata dal Ms. Michèle Morosini proc. e fu selciata la Chiesa e fatta la Sagrestia (E). Sacristie construite aux frais de Pietro Boldù Abbé de S. Maria délie Carceri, mort en 1495 comme le porte l' inscription gravée sur son sceau funéraire existant dans cet oratoire (').

La même année on mettait encore la dernière main aux décorations peintes dans les plafonds planes à petits caissons des nefs, et comme souvenir on enfermait là-haut, dans une cachette, une écuelle de peintre (*) avec l' importante date marquée en rouge à l'intérieur au pinceau: J499 adi jr luio.

La Chapelle de la Croix (D) fut ajoutée à 1' Église et élevée aux frais de Pietro Priuli ( \ 1493 ) sénateur et procurateur de Saint-Marc, lequel fut enterré en cet endroit qui renferme, encore une foule d'autres souvenirs de sa famille. Cette Chapelle, restaurée et embellie avec les legs de Girolamo Priuli dans son testament du 27 Mars 1546 (^), avait autrefois 1' autel orné d' une petite pale de Giovanni Bellini.

En 1523 et 1526 étaient passés divers contrats pour le nouvel orgue ainsi (12 3 4 5) Texte It., pag. 166.

désignés dans le susdit catastico: Accorda con M. Giamb. sacchttlo de Bassano ptr far V organo miglior di qitallo délia Madotta delV Orlo e del Duomo di chioia ptr duc. 200 — années 1523-1531.

Biasio di faenxfl intagliatore, e Mg. Ziianne e suo fig. Bernardin Dipintori d' Asola Bressana per délie par telle delV Organo e di cinque quadri ('), attribué à tort par tous les Guides à Domenico Carapagnola..

Knfin en 1532 commençait le travail des sièges avec dossier du Chœur en bois dont je parlerai plus loin. Travail élégant exécuté par maître Alessandro Bigno bergamasque et mis en place en 1534 sur le pontile ou cloison de marbre qui traverse l'Église (K B Mj.

La structure ou 1' organisme architectonique de ce temple est très simple et l'intérieur par les bons rapports ou proportions des parties qui le composent a un certain caractère grandiose et est en même temps assez élégant

C est un monument qui, même dans 1' harmonie des détails, révèle le concept unitaire d' un seul et habile maître qui désormais ne subit plus les tâtonnements ou les indécisions peu conciliables de la période de transition.

Saint-Michel est visiblement sorti du compas d'un architecte de la Renaissance déjà formé, favorisé pas des éléments homogènes et employés par lui d' une manière plus rationnelle.

Le goût propre ou spécial de celui qui dirigeait ces travaux et en donnait par conséquent les plans et les mesures et en traçait les modénatures se manifestait par cette indépendance des prototypes anciens qui est une des caractéristiques différentielles du nouveau style.

Entièrement ( et même trop ) libre est la forme et la proportion donnée par lui aux bas piédestaux sur lesquels cependant reposent solidement les grandes colonnes, gracieusement fusiformes, qui séparent la grande nef des petites (v. PL 64); libre également la manière de grouper les modénatures, ce qui fait que les profils manquent parfois de galbe, ainsi par exemple dans les susdits piédestaux, dans les bases des gros piliers du presbyferium et spécialement dans r étrange soubassement et dans la lourde corniche à l' intérieur de la Chapelle de la Croix (v. fig. 43, 44 et ^j).

Bons au contraire sont les profils des grandes archivoltes et des autres bases (v. fig. 46 et 47) dans lesquelles (je cite ceci comme un détail classique) les scoties sont canalisées dans le listel qui les sépare des gros bâtons ou tort, tandis que le plan du listel supérieur descend en s' avançant en avant.

L'entablement sur lequel repose 1' ample arc triomphal et qui se prolonge en saillie le long des murailles et de l' abside du majestueux presbyterium, est raide et manque d' un certain développement, tandis que, à l'opposé, les arcs

(') Texte It., p. 166.

en travers des voûtes arrondies qui précèdent les coupolines aveugles dans les chapelles latérales sont relativement un peu lourds.

Ce sont là du reste de petites taches qu' on oublie vite parce que 1' observateur même le plus sévère se sent bientôt récompensé et au centuple par les élégantes décorations distribuées avec une judicieuse parcimonie sur les différentes parties architectoniques.

Moschini a écrit que le tailleur de pierres Taddeo fit les six grandes colonnes, et r on pourrait croire par conséquent qu' il ne voulut pas séparer de celles-ci les chapiteaux. Chapiteaux importants tant pour la variété des ornements (uniquement limitée par le sage concept de relier symétriquement les décorations des deux files de colonnes ) que pour 1' excellence de l' exécution.

Comme je l'ai déjà dit dans le premier volume, l'une des particularités identiques existant entre l' Eglise de S. Michel et la charmante abside intérieure, que r on préparait justement alors dans le Temple de S. Zacharie, est la subdivision du vase ou campane des chapiteaux en deux parties distinctes (v. Partie I pi. 29 et P. II pi. 64 fig. T ). Particularité qui cependant n' est pas toujours agréable à cause de la trop grande différence des parties, ainsi par exemple dans ceux décorés avec cannelures ou stries en spirale ( v. Partie I pi. 26 fig. 3 et P. 11 fig. 48). Une autre spécialité commune à ces travaux est en outre celle des feuillages descendant le long du dos des volutes.

Si à ces ressemblances on ajoute encore celles des autres détails, petites têtes de chérubins, petits festons de perles, fleurs sortant des volutes, feuillages du même type, et si jusqu' entre la facture des uns et des autres il n' y a aucune autre différence que celle qui peut dépendre de la diversité des matériaux, on ne peut, je le répète, refuser à ces décorations une paternité identique.

Et cependant jamais un sculpteur du nom de Taddeo n' a travaillé à S. Zacharie, et les chapiteaux de l' abside sont dus aux maîtres Luca, Giovanni Buora et Domenico dit il Duca.

Il n' y aurait plus qu' à conclure que maître Taddeo se servit de quelques-uns des sculpteurs ou ornemanistes de S. Zacharie; chose, à mon avis, plus que vraisemblable.

Parmi les tailleurs de pierres cités par Moschini figure un Domenico ; mais à défaut d' autres indications je ne pourrais établir en aucune façon s'il s' agit ici du susdit Domenico Duca, d' un certain Domenico di Pietro de Carona qui en 1470 demeurait à Venise ('), de Domenico de Salomon de Zuane, taiapiera dito tnoro (') lequel à partir de 1474 travailla à S. Zacharie pendant plusieurs années, ou de ce Domenico qui avec ses frères Antonio et Giacomo fut au service des Procurateurs de S. Marc (') et qui en 1491 sculptait la jolie frise sur la porte de l'Eglise des Ss. Philippe-et- Jacques (v. fig. 49) ; ou encore s'il (1 î 3) xexte It., p. 167.

est question de Domenico fils de Corradino qui avec son père est souvent cité sur les registres de 1' Église de Saint-Marc ('). Et en effet parmi les autres maîtres employés à S. Michel figure ce maître Corradino qui en 1473 avec Antoine del Vescovo fit ou prépara deux corniches et les arceaux intérieurs. Ce maître qui travailla ensuite à S. Zacbarie et à la Scuola de S. Marc mourut vers la fin de l'année 1488 et n'avait de mérite que comme tailleur de pierres.

Giovanni de Bergame exerçait aussi la même profession: c'était probablement le même que le tailleur de pierres loannes q. bonomi de hertuijnis de villa Scantii bergomi, que nous retrouvons quelques années plus tard avec son frère Bettino à S. Zacharie (*).

On ne peut rien préciser non plus relativement aux maîtres Cristoforo, Simeone, Donato ( peut-être bergamasque ), Giacomino, et Giorgio desquels parle Moschini('); je dirai seulement qii' à S. Zacharie ( avant Giorgio Gruato) à partir de 1459 et pendant nombre d' années figure souvent certain Giorgio de Carona, dit encore da Chiona, da Carnadi, et une fois même da Ancona peut-être pour avoir passé quelque temps dans cette ville et où je crois qu' il dut travailler encore plus tard.

Je ne sais s' il est le même maître qui en 1461 exécuta différentes portes pour le monastère de S. Cipriano de Murano {*).

En 1489 maître Giorgio de Carona est cité dans les comptes de la Scuola de S. Marc où en Novembre 1494 il paraît de nouveau avec un fils, travaillant précisément sous les ordres de Moretto ou Moro Coducci (').

Un document que j'ai retrouvé nous apprend que, en 1473, demeuraient dans le monastère de S. Michel les tailleurs de pierres, Bartolomeo fils d'Alberto et Gasparino fils de Giovanni tous deux bergamasques ('). Par suite de cette indication on est autorisé à douter fortement de l'exactitude de l'information fournie par Moschini sur les maîtres Gasparo et Bartolomeo qu' il appelle frères.

Cet écrivain cite encore Lorenzo del Vescovo de Rovigno avec son fils Antoine; mais j'ai déjà suffisamment parlé C) de ce Lorenzo comme de plusieurs autres membres de sa famille et compatriotes la plupart fournisseurs de matériaux, appareilleurs dans les carrières ou tout au plus tailleurs de pierres, pour qu' on ne puisse plus leur assigner une place trop élevée dans r histoire de nos monuments, comme 1' a fait dans un accès de chauvinisme certain panégyriste de leur pays.

Le ciseau des mêmes sculpteurs qui exécuta à S. Michel les grands chapiteaux des nefs s' accuse encore dans plusieurs robustes chapiteaux pensiles des chapelles qui flanquent le presbyterium, et sur certains d'entre eux je ne (U 34 s 6 7) Texte It. p. 167-68.

sais s' il faut plus admirer l' élégance et la variété des ornements modelés avec profonde connaissance du haut et bas relief des masses principales, ou l'effet graduel des clairs-obscurs, ou encore la facture pleine de désinvolture et de goût des détails en parfait rapport avec le point de vue ou distance de l'observateur. Et la figure qui y est représentée avec petites têtes ailées ou chérubins dans une grande variété d' attitudes et d' expressions, trahit souvent, outre l'habileté de 1' ouvrier, le sentiment d'un véritable artiste ( v. PI. 137 fig. 2).

Quoique traitées avec plus de relief et de décision et quoique souvent encore un peu lourdes, toutefois l' une dans 1' autre je crois pouvoir aussi attribuer aux mêmes maîtres les décorations des carrés ou petits caissons qui composent les douelles des archivoltes disposées sur ces chapiteaux pensiles.

Mais pour pouvoir juger de la qualité des divers éléments choisis par Moro pour 1' exécution de son projet, il est nécessaire d' examiner les décors des piédestaux qui supportent les grands pilastres. ou parastes de la Chapelle majeure. Ces décors, que la photographie a vulgarisés ( v. PI. 66) et dont une foule de calques ont été prises sous toutes les formes, sont considérés avec raison comme les plus importants modèles du genre, d' après lesquels celui qui étudie r ornementation, peut non seulement se faire la main et s' exercer l'œil avec grand profit, mais encore affiner ou rehausser son propre goût.

Ces décors sont certainement surpassés pour le motif de la composition et pour r exubérante morbidesse (qu'on pourrait appeler charnue) de certains détails, par certaines décorations de l' Eglise de S. Job, du Palais Ducal et de r Oratoire de Sainte-Marie-des-Miracles ; mais celles-ci sont plus châtiées et plus spontanées, et la frêle structure typique même des feuillages trahit toute une végétation printanière.

Quant à 1' auteur probable ou à 1' atelier d' où sortirent ces ornements et ceux qui embellissent la grande porte, j' en parlerai plus loin car, avant de passer en revue 1' extérieur de l' édifice, je dois m' arrêter un moment sur l'une des parties les plus caractéristiques et importantes de ce monument, c'est-à-dire sur le Chœur pensile appelé autrefois barco ou pontile qui s' étendant transversalement aux trois nefs (K B M) détermine une espèce de vestibule destiné, lui aussi, autrefois aux cérémonies religieuses (v. PI. 64).

Cette cloison a la façade tournée vers le couchant formée de cinq arches séparées par des pieds-droits avec ailerons et sveltes colonnes en demi relief avec piédestaux (v. PI. 64 fig. i). Sur les gracieux et différents chapiteaux de ces colonnes s' avance en saillie et court un entablement proportionné et profilé avec une rare élégance et enrichi d'une frise avec feuillages, cornes d' abondance, oiseaux et autres ornements composés et distribués avec beaucoup de netteté et sculptés avec tant de délicatesse de reliefs que l'œuvre du déco-

rateur ne trouble aucunement 1' effet attendu des masses et lignes architectoniques.

Sur la corniche fut élevé un attique divise par de petits pilastres en cinq champs, garnis de plaques de marbres de couleurs très fins et variés (^). Dans le milieu du miroir médiane est au contraire enchâssée une croix composée de patères ou disques de porphyres et serpentins; et pour faire mieux ressortir les lignes de 1' architecture d'autres marbres polychromes bigarrés dont Venise était si abondamment pourvue servent de fond aux panaches du milieu des arcs.

Suit une voûte d'arête.

L' autre côté du Chœur ( v. PI. 64 fig. 2 ), celui qui regarde le presbyterium, se compose, lui aussi, de cinq arches dont on ne laissa ouvertes que celles du milieu et des extrémités correspondant aux nefs secondaires. Et comme je l'ai constaté sur le lieu même, ces ouvertures étaient à l'origine munies de parapets.

Dans cette façade au lieu de colonnes on employa des pilastres, et sur l'architrave fut disposée une large cosse avec doubles consoles à rocelles décorée dans les intervalles de carrés à fleurs, à laquelle on ne reproche pas sans raison une certaine lourdeur non adoucie et peut-être même faite encore mieux ressortir par le contraste avec les gracieux parapets ou plutei de la galerie, qui rappellent le type des anciennes clôtures romaines.

Dans r ensemble 1' aspect de ce côté du Chœur est un peu trop massif et partant légèrement détaché de l'autre façade.

Autrefois il y avait sous le portique de cette cloison deux Chapelles latérales (l'une en face de l'autre) comme on peut le déduire des indications suivantes:

Copia di una memoria di D. Etisohio Priuli Abate di S. Michèle di Murano nel ijji :

Comessarta del q. mess, piero priuli fu de mess, benedetto e per essa . . . mss. Andréa di priuli el doctore suo fiolo die dar al monastero di S. Michèle di Maran corne apare per Instrumente di man de Miss. Jeronimo bossis fato nel i^ii; .... — per r allare délia madona sotto el barcho dove sono sepulto dite mss. piero et madona tadia mia madré et madona lanetta mia sorella. Une calice d" Argenlo con la sua patena . . . doi candeleri di latone . . . doi paliofti . . . et ancora siano obligato a far una bella palla d' altare da novo con H suoi fornimenti jntaiati et indorati et depinta la pala, et ancora far lo salixato honorevolo fino ala mita de V archa de miss, nicolo dolfino et in mono una sepoltura. ... A propos du juspatronato du même autel dit aussi Chapelle il est dit que non è già quello délia natività sotto il barco verso il Campanile che dicesi ora délia Madonna ma quello di contro verso il Chiostro ora dedicato a S. Pietro Orseolo sino dall' anno 173. .. . (après 1732) ed innamj

(') Texte It., p. 168.

consegnato a S. Margherita, imperciocche a' pied l di detto altare vi è la sepoltura do' Priitli che ora stanno in campo delV erha a S. Sofia e di più vi è V arma Priuli in alto deW altare, etc. (•).

Le 23 Juillet 1695 l'Abbé Pier Francesco Gallici passait contrat avec maître Leonardo Priuli tailleur de pierres pour deux parapets des autels sous le Chœur qui devaient être faits dal sud." lanto nel prospetto q.'^ dalli altri dot

fianchi, di pietra viva di Rovigno, è scalinelti col doversi dare al so-

prascritto métro li Parapetti di marmo e snoi fianchi di detti Altari vecchi

Et en outre fare doi Nichi pure di pietra viva, cioe t' Intorno di essi ed suai daddi rimessi di macchia questi soli. Che sieno di larghe':^a di piedi doi e mexp ed altri

piedi sei luno ,fare tnolti cornisami e Regoloni per accompagnare l' ordene dil

Lavoro del volto. Devait Lo stesso Maestro fare doi Gocciole per unir a detli Nichi di Pietra viva ... che sij capaci a portare. . . . le doi Statue di S. Maria Madalena e di S. Girolamo da esso Maistro vedute.

Le 4 Août 1697 le même Abbé s'entendait avec le tailleur de pierres Andréa Cavalieri per il preijfi di quattro peiixi di macchia che dovevatio esser posti sotto li quadri nov ameute fat ti sotto il Coro (sous la galerie) negra 'e bianca di Genova di grossoixa di me%ioncia ( remplacés depuis par des revêtements de marbre jaune ) per riempir tutto il cotto ch' è sotto ditti quadri aW intorno di doi

tondi negro e bianco che si ritrovano di presenti in opéra E per le doi Statue

di Pietra di Cosiosa l' una opéra di monsu Marchià e V altra di monsu Giusto comprade da un Medico ; tout cela avec les ressources provenant de l'argent des ornements (').

Sansovino a écrit que dans cette Eglise < la première pale à main droite » sous la cloison était 1' œuvre d'Andréa di Bartblo de Sienne (') ». Cette pale (et d'autres encore) et les susdits autels ont été dispersés; mais les tableaux de Gregorio Lazzarini et d'Ambrogio Bono, comme les vilaines niches avec les baroques statues de Marchiô Barthel et de Giusto Le Curt sont encore à leur place ( v. pi. 64 ). •

Je ne me suis que trop étendu sur les travaux de la fin du XVII'= siècle et je reviens immédiatement à 1' Art qui florissait au XV«.

Il est difficile de fixer la date de l'érection de ce charmant Chœur pensile, auquel toutefois avait sans doute bien pensé Moretto quand il dessinait les divisions intérieures et concevait plus ample le second entre-colonnement des supports de la nef. De cette manière chacune des archivoltes correspondant à ce vide manque de ces bases qui rendent si élégantes les autres arches, donnant d' ailleurs naissance à un raccordement défectueux avec les courbes contiguës.

En 1482 maître Moretto entreprenait les travaux de la reconstruction du

(12 3) Texte It., p. 168.

Clocher de notre Cathédrale, en 1483 il était nommé protomaestro de la nouvelle Église de S. Zacharie et à partir de cette époque on lui confia plusieurs travaux et emplois de grande importance ; ainsi, à mon avis, ou il ne put s' occuper davantage des constructions de S. Michel de Murano, ou celles-ci n' étaient pas arrivées à un point tel qu' elles exigeassent toujours sa présence sur les lieux mêmes; chose digne d'attention car elle correspond à l'état où se trouvait parvenue la construction en 1477, même à 1' extérieur, comme cela ressort parfaitement de la description faite par Pietro Delfino à l'Abbé Donà, et que j' ai rapportée à dessein ci-dessus.

L' intrados de chaque arceau de la façade de la cloison est décoré, à proximité de V imposte, de petites têtes humaines en bas-relief tournées de différentes manières. Assurément la plus grande partie de ces sculptures sont des travaux d'imagination ( v. PI. 67 fig. 1 et 2); mais une ou peut-être d'eux d' entre elles rappellent très probablement des personnages qui avaient bien mérité du monastère; et si jamais on parvenait à identifier les traits du visage, assurément un portrait, dans le dernier arceau à gauche, avec ceux de Pietro Delfino nommé Général de 1' Ordre en 1480, on pourrait peut-être en conclure et tenir pour certain que cette année les décorations de la façade du Chœur n' étaient pas encore entièrement terminées.

U me semble au contraire bien plus facile de retrouver le pourquoi ou encore V allusion de la petite tête juvénile avec cheveux touffus et le profil de maure, qu'on voit dans le pied de l'archivolte à 1' autre extrémité de la même façade. Petite tête sculptée et mise à cette place comme signature ou trait final de l'architecte d'un si admirable monument.

Outre la divergence considérable de l' ordonnance architectonique, on trouve d'autres différences notables entre les deux façades du Chœur, provenant de r emploi de divers exécuteurs tant par rapport au choix des formes et à la manière de combiner entre eux les ornements, que par rapport à la facture même des divers ornements. Et cette divergence paraît plus entièrement évidente dans la galerie dont les pilastres n' ont aucun rapport a'frec les autres ornementations de ce Temple.

Dans la même façade je remarque encore, quoique à un degré moins sensible, une différence de ciseaux entre les bandes verticales des parastes et les décors des piédestaux. Par contre l' impression que produisent toutes les fines décorations des arches tournées vers 1' entrée est celle d' une œuvre sortie toute d' un jet d' un des meilleurs ateliers de notre Renaissance. Et de mépie relativement au grogressif développement esthétique de l'architecture de cette époque, la parfaite harmonie des rapports qui règne entre les différentes parties de cette gracieuse façade, fait soupçonner tout naturellement qu'elle fut exécutée lorsque l'autre était depuis quelque temps en cours de travail; et cela

par suite d' une modification apportée au plan suivant lequel tout le reste de r Église fut élevé.

Relativement aux détails de cette façade je signalerai le gracieux ornement de la corniche qui par le galbe de la sculpture rappelle l'entrée de la première Cour si élégante de la Scuola de S. Jean-l' Évangéliste achevée en 1481 (v. PI. 70 fig. 1 et PI. 71); la belle et très variée forme des chapiteaux, les gracieuses bandes à festons qui, par une pensée délicate, descendent des ailerons ou pieds-droits pour embrasser les colonnes au point où a lieu le doux amincissement des fûts, et enfin les originaux et divers ornements dans les dés des piédestaux (v. PI. 67 fig, 3 et 4).

Appartiennent encore aux mêmes artistes les riches et fines décorations des larges faces inférieures du passage du milieu dans 1' autre façade et de même aussi les susdits décors de ce côté.

La matière avec laquelle furent exécutés tous ces travaux est, comme dans les autres parties de 1' Église, le calcaire istrien.

Je retrouve des chapiteaux et compositions de décors semblables à ceux-ci dans la Scuola de S. Marc et spécialement dans la rangée de colonnes qui partagent en trois nefs la vaste salle du rez-de-chaussée ( v. PI. 147 fig. 1 ).

Comme cela ressort de la série de documents que j' ai mis en lumière, cette partie de la Scuola (moins quelques portes) fut exécutée et élevée de 1487 à 1489 par le maître maçon Gregorio di Antonio de Padoue, par les maîtres charpentiers Giovanni Candi et Marino di Doimo et par les tailleurs de pierres Pietro Lombardo et Giovanni Buora lesquels travaillèrent en société (').

Il semblerait donc que la susdite façade du Chœur de S. Michel dût aussi être attribuée à ces maîtres; mais de même que dans la partie figurée des décorations en question nous ne trouvons pas les caractères des travaux exécutés ou dirigés par Pietro Lombardo seul, elles présentent au contraire de nombreuses affinités avec les œuvres de Giovanni Buora, telles que l'entrée de la même Scuola (v. PL 97, 67 fig. 5 et PI. 138 fig. 1), les pilastres de la porte de S. Zacharie ( v. PI. 78 et 70 fig. 2) et autres détails de ce temple; de même c' est à ce maître et à quelques-uns de ses compagnons (ailleurs collaborateurs de Pietro Lombardo) que tut confiée, à mon avis, l'exécution de la façade du Chœur pensile de S. Michel. Et cette opinion me paraît en outre confirmée par la note suivante, note qui toutefois aurait besoin de quelque éclaircissement: rjor. Memoria di una porxjone dei Cbiostri fatta da M." Manfredi e M." Zuannt Buora tagliapietra (J). Il n' est donc pas invraisemblable que ces artistes aient été mis à l'essai un peu auparavant dans d'autres travaux.

Il y avait autrefois à Venise d' autres exemples de ce genre de séparations ou cloisons construites dans les Églises annexées aux Monastères, pour

(' 2) Texte It., p. 169.

servir de galerie des chantres et de chaires à prêcher et pour isoler les religieux du public.

Dans le premier volume (page 134), à propos des différentes formes de Chœurs, j' ai dit qu' on les construisait aussi parfois en bois, comme on peut le voir aux Galeries Royales dans le tableau attribué à Vittore Carpaccio qui représente 1' mtérieur de l' Église de S. Antoine Abbé, dans le quartier du Castcllo. Cet ancien Chœur en bois formé d'un portique avec autels supportant une espèce de plancher à galerie, fut démoli dans les premières années du XVI» sîecle pour faire place à un bario en marbre qui, suivant le contrat passé le 22 novembre 1504, devait être exécuté par maître Bernardino Quatrin, tailleur de pierres, qui avait déjà exécuté d'autres travaux dans le cloître de ce couvent.

Mais quelques semaines après et pour préciser, le 7 Janvier 1505, cette œuvre était au contraire confiée à 1' architecte et sculpteur Sebastiano de Lugano sur la base d' un modèle et d' un dessin que j' ai eu le bonheur de retrouver dans les papiers du monastère (v. fig. jo).

Comme cela ressort du contrat annexé (•), des deux types reproduits dans le projet on donna la préférence à celui avec arches lesquelles devaient être répétées sur les deux façades, avec la seule variante que el po\o verso lo altare grande devait être tout straforado ou mis à jour.

Outre la distribution, les proportions et mesures des différentes parties, outre les profils et les sculptures qui devaient être exécutés par le même maître, il est encore question des marmori porfidi et altre piètre da inchassar ne li campi et triangoli.

Et il n' est pas besoin de se donner beaucoup de peine pour retrouver le vrai modèle du dessin présenté aux religieux de S. Antoine par Sebastiano; maître luganais qui ne travailla jamais, que je sache, avec Moro.

Les deux demi-figures de Saints, sculptures assez réussies, placées sur les petits portiques qui conduisent à la galerie des chantres de S. Michel, étaient autrefois sur 1' autel de la Chapelle de S. Romuald. Et le maître-autel qui à r origine avait une ancône peinte, fut, lui aussi, démoli en 1686 par le tailleur de pierres Santo Trognon, lequel, avec le sculpteur Paolo Callalo, y amoncela le fatras baroque qu' on y voit aujourd' hui.

Étudions maintenant l' intérieur du Temple.

Des absides qui suivent la forme curviligne intérieure et qui répètent sans doute le mouvement de 1' Église primitive, des côtés sur lesquels court une corniche ornée de 1' un de ces bâtons à mailles de chaîne si souvent employés dans les décorations architectoniques de notre Renaissance et qui sont répétés également sur quelques chapiteaux de l'intérieur {v fig. 48) et dans le grand

(') Texte It., p. 169. .

œil de la façade principale, il y a peu de chose à dire; je rappellerai seulement que jadis, même dans le haut de la muraille septentrionale de la grande nef, étaient quatre fenêtres lesquelles ont été aveuglées par suite des continuels dégâts produits par les intempéries auxquelles est directement exposé ce site.

La façade de S. Michel offre le premier exemple dans les lagunes de r architecture de la Renaissance adaptée aux édifices sacrés, et la forme curviligne donnée aux couronnements des trois compartiments qui correspondent aux subdivisions intérieures, a depuis servi de prototype aux autres monuments religieux, tels que les Eglises de S. Zacharie (v. Partie i, pi. 27), de S. Jean Chrysostôme et de S. Félix {v. fig. ji).

Cette préférence pour la ligne courbe semble avoir influé sur les façades de la première cour de la Scuola de S. Jean 1' Évangéliste { v. pi. 70 fig. 1 ), de r Oratoire de S. Marie-des-Miracles ( v. Partie 11 pi. s), de la vieille Eglise de S. Roch {v. fig- S^) ^' de la Scuola grande de Saint-Marc ( v. PI. 96). Prédominance et abus même de la courbe dont le grand développement- s' explique par le milieu si riche en réminiscences byzantines et orientales et qui, on peut le dire, a à S. Marc, dans la Basilique d' or, son expression traditionnelle la plus achevée.

On ne saurait du reste conclure de ceci que Moro ait cherché de propos délibéré à concilier à S. Michel le goût ou les tendances spéciales des Vénitiens avec les sources classiques de la Renaissance et même que cette particularité caractéristique soit un concept qui lui appartienne. Et elle procède, sinon par voie directe d' imitation, du moins par inspiration, des œuvres d' un grand innovateur qui fut Leone Battista Alberti, ou, pour être plus exact, de 1' étude des constructions ou des projets conçus par cet architecte, et peut-être surtout du plan de la façade du fameux temple des Malatesta (Eglise S. François) de Rimini, dont il existe un souvenir dans la médaille exécutée en 1450 par le Véronais Matteo dei Pasti ( v. PI. 143 fig. 1 ). Là les lignes de couronnement sont tournées dans la même forme qu' à S. Michel.

Il est vrai que dans le projet d' Alberti 1' archivolte médiane devait correspondre et dépendre d'une construction différente et comme dans les autres édifices, inspirée des arcs de triomphe romains; mais, je le répète, les lignes extérieures sont évidemment les mêmes.

La façade de 1' Eglise de S. François à Rimini ne pouvait être achevée et je ne sais si Aforo put avoir sous les yeux, à Rimini ou ailleurs, le modèle ou dessin, ou encore quelque reproduction d' un projet si connu. Il lui était au contraire bien plus facile d' avoir entre les mains 1' une des médailles rappelant ce monument, dont l'auteur, qu'on y fasse attention, était parent d'un certain Giacomo dei Pasti qui exerçait, lui aussi à Venise, le métier d' orfèvre ('). (') Texte It., p. 170.

LA RHNAISSANCIi.

Une autre caractéristique de la façade de S. Michel est le revêtement en bossage de la partie inférieure, lequel enveloppe aussi les contreforts à pilastres qui par leur mouvement donnent à cette façade une certaine vitalité.

Quoique ce bossage, emprunté évidemment à l' art toscan, soit bien partagé ou divisé et agrémenté par 1' aplanissement de la surface; quoiqu' il concoure à animer cette architecture, toutefois son application à un édifice religieux de Venise a réellement quelque chose d' étrange et ne répond pas à la délicate exilité de plusieurs autres parties, par exemple aux fins et même trop nombreux décors du soubassement (v. fig. jj), à la porte et aux contours des typiques fenêtres oblongues à montants, interrompues dans les jambages par certains petits chapiteaux fragmentaires tout à fait puériles. Fuis afin que (à cause des rapports existant entre le corps des pilastres, leurs chapiteaux et l'entablement) le relief de la plus haute rangée du bossage n'interceptât pas en partie la vue de 1' architrave, T architecte en profilant cette dernière partie, au lieu de garder le plan des bandes verticales, en fit saillir davantage les arêtes inférieures. Ce procédé d' incliner les plans^ dont l' antiquité offre des exemples, fut souvent employé depuis S. Michel, et même d' une façon exagérée, par nos maîtres de la Renaissance pour donner ainsi en outre lieu à d' autres membrures sans augmenter la saillie totale des masses, chose qu' ils évitaient le plus possible en principe par élégance.

Dans le cas présent, grâce à ce procédé on peut encore établir le synchronisme du revêtement avec les parties architectoniques dans lesquelles il est renfermé.

Je retrouve le même bossage dans le premier ordre du palais Corner-Spinelli ( V. PI. 68" fig. i ) où les chapiteaux des pilastres ont des analogies avec la façade de S. Michel.

L' entablement supérieur de cette façade est assez bien proportionné à l'ensemble de l'édifice et le faîte circulaire avec sa large entaille cannelée en guise de coquille a vraiment un aspect monumental; bons sont également les rapports et les profils de la grande ouverture circulaire.

Mais au contraire I' œil trouve un accroc et reçoit une impression désagréable à r endroit où les corniches des frontons latéraux s' avancent en saillie pour couper les pilastres supérieurs.

Ce système peu élégant ne constitue pas toutefois un défaut à part ou qui demande, si on le voulait, à être entièrement supprimé; car il est une conséquence des indispensables correspondances entre les plans des deux ordres de la façade, où les corniches de ces demi-frontons, qui ne pouvaient rester trop en retrait de 1' entablement inférieur, devaient nécessairement être plus en saillie que les pilastres.

Un architecte du XV1I« siècle se serait en ce cas tiré immédiatement

d' embarras en brisant les archivoltes; mais cet expédient indépendant et brutal, si commun dans la période du baroque, ne pouvait certainement venir à l'esprit d' un maître de la Renaissance, qui au contraire prolongea non seulement ces corniches recourbées en les rattachant aux pilastres du corps central, mais qui avec son propre goiit, au lieu de les réduire uniquement en cimaise et gouttière (qui pouvaient saillir d'autant), préféra encore leur donner 1' allure de contreforts.

C est ce que fit Moro même à S. Zacharie et ce qu' il pratiqua à peu de chose près à S. Jean-Chrysostôme.

Quelques années plus tard le constructeur de S.Félix (v.fig. ji) voulant éviter ce défaut essayait au contraire de résoudre le problème d'une manière plus simple en supprimant absolument les corniches des petits frontispices. Simplification encore tant soit peu discutable.

Relativement à 1' ensemble de la façade de S. Michel on désirerait en outre une entrée plus large. Il est bon d' ailleurs de remarquer que beaucoup plus tard, lorsqu' on pava la petite place qui se trouve devant 1' Eglise, le niveau du sol dut être rehaussé et on sacrifia ainsi 1' un des gradins du palier circulaire de la porte.

Et c' est dans cette entrée ( v. PL 38 ) que la perfection et la grâce, qui rendent si géniales les œuvres de la Renaissance, se manifestent surtout sous une forme remarquable.

Proportions, modénatures et ornements, tout est ici combiné de la manière la plus harmonique et, sauf une certaine gracilité de plusieurs parties, telles que l'architrave et quelques modillons, l'artiste le plus exigeant y trouve bien peu de chose à redire.

Et c' est tant dans les riches chapiteaux que dans les gracieuses décorations de ces pilastres (v. PI. 63) que je retrouve la maîtresse main qui exécuta les susdits décors des piédestaux du presbyterium ( v. PI. 66 ), eux aussi comme la porte sculptés dans un calcaire tiré de la même carrière et bien distinct de l'autre matériel istrien employé dans les autres parties de 1' édifice.

Quel est, me demandera-t-on, l'auteur de ces sculptures?

Dans le passage de Moschini que j'ai rapporté ci-dessus il est dit que Lorenzo de Venise » en 1470 exécuta la porte et les fenêtres de la façade », et à propos de l'assertion précitée de Sansovino il ajoute: « On voit par là » r erreur de Sansovino qui attribue cette facture à Ambrogio da Urbino. Peut-être » qu'était d' Urbin 1' Ambrogio nommé peu après, que l'on trouve à l'année » 1470 (1) ..

Lorenzo Seguso qui, dans une étude (remplie d'erreurs) sur les Lombardo (*), voulut parler de cette Eglise, résumait comme il suit un document

('«) Texte It., p. 171.

qu' il avait découvert : 146g adi 27 Agosto etc. Lorenxp Tajapiera del fu ser Giovanni Francesco etc. « convient avec l'abbé de S. Michel de construire la porte; » suivant un dessin, déjà présenté et pour le prix de 55 ducats, plus 5 de suré- » rogation le travail terminé et approuvé, comme la chose eut lieu ».

Cette indication qui paraissait confirmer ou rendre authentiques les données fournies par Moschini et la rectification qu' il avait faite à 1' adresse de Sansovino, ne pouvait pas ne pas exciter ma curiosité et d' autant plus que mes convictions relatives aux productions de 1' art vénitien de cette époque étaient absolument opposées au fait qui découlait de tout cela. Je ne me repens pas de mes recherches, car le document résumé par Seguso et que je vais rapporter, méritait bien d' être examiné de nouveau: 1469,27 Août — Sia nota a lascedùna persona che vedera questo présente scrito con%p sia in quesio di mi lorenxp taia piera fo de scr Znam francesco son convegnudo 0 rema^o da cordo chon la reverenTji de miss, san michiel de muran de farli Una porta con i muodi soto scriti seconda Uno desegno per tnia man fato del quai e diebo far la palest." da luovo indrio e da luoro per fina la luxe loro me diehino dar fato el quai se reirova al prexente quasi \a in ordene jntendando che la dita porta di( esser in luxe pie 8 alla convenientemente ala dita misura jntendando che i me dano el soier disoto — per parte capara al prexente in questo %prno resevo dalla sua reverenxçi ducati ij....

Jntendando che diebo aver per pre\io e pagamento del dito lavor ducati //. . . e se il parera a miss, piero donado che abia finido segondo che ho promesso sia in liberta del dito miss, piero de darme ducati / piu del dito lavor.

E lavor predito fo compila de pagare e sadisfato de tuto (').

Abstraction faite même des incertitudes relativement à la place (2), comment, étant donné les particularités signalées et les mesures, identifier cette porte avec la riche porte actuelle de 1' entrée de S. Michel?

Ce dessin d' une œuvre en partie ou peu s' en faut en ordre alors que r auteur du projet se chargeait du travail et de laquelle il n' avait à exécuter que la balustrade, ne pounait, à mon avis, n'avoir trait qu'à un remaniement, recomposition et reconstruction partielle de la porte démolie en même temps que la façade de la vieille Église. Porte qui dans la suite servit au contraire à l'entrée du cloître (v. fig. 42), comme le notait précisément Grevembroch.

En tout cas ce document sert à déterminer 1' action de maître Lorenzo vénitien, lequel peut aussi avoir pris une part importante aux commencements des constructions de 1' Eglise S. Michel. Très vraisemblablement c' est le même maestro da S. Severo que le Doge Cristoforo Moro mettait comme architecte sur le même pied qu' Antonio Gambello.

Enfin que le dessin et les divers ornements de cette porte soient d'Ambrogio di Antonio, sculpteur renommé et architecte lombard, qui fut ensuite

8o SECONDE PARTIE

dit da Urbino pour avoir longtemps séjourné dans cette ville, ceci peut se déduire à mon avis et sans peine des comparaisons des travaux congénères dans le magnifique palais Ducal des Montefeltro, où il figure spécialement comme centre d' un groupe d' autres illustres maîtres lombards, lesquels ensuite surent reproduire également à Venise les mêmes merveilleuses décorations ( v. Partie II. 33 fig. 1 etfig. S4. 33. 5^ et S?)- ,

Arabrogio d' Urbin, qui, à mon avis, travailla en même temps et dans notre Église de S. Job et à S. Michel, ne peut d'ailleurs avoir beaucoup prolongé son séjour à Venise après 1470, car plusieurs des susdites décorations du palais de Frédéric de Montefeltro étaient déjà terminées avant 1474, c' est-à-dire avant que ce splendide mécène n'ait été crée Duc.

Quant à 1' auteur du groupe de marbre représentant la Vierge avec l'Enfant qui se trouve sur 1' acrotère, un peu lourd, de la susdite porte, je n' en puis rien dire, n'ayant ni donnée ni élément de comparaison à ce sujet.

A part le défaut de bons rapports entre la hauteur de ce groupe et la partie architectonique sur laquelle il est placé ( défaut rendu encore plus sensible par le susdit acrotère et. les additions antiartistiques du parasol et des couronnes de cuivre ), cette sculpture est remarquable, non seulement par la manière dont les figures ont été composées, mais encore par la douce expression de la Vierge et par la bonne et délicate draperie du manteau qui en enveloppe r élégante figure manquant toutefois un peu de longueur dans la proportion.

Nous n'avons à S. Michel, à partir de 1477, aucune trace d'un autre des premiers collaborateurs de Moretto, à savoir de maître Taddeo; mais il doit certainement, comme je le dirai plus loin, avoir travaillé dans nos autres édifices, et je crois qu' après avoir été envoyé à 1' Evêque de Belluno, il se rendit dans les Marches. Et ceci me semble ressortir des difl'érentes informations qui suivent.

Pietro Gianuzzi, dans son étude sur Giorgio da Sebenico (*), cite un maître Taddeo qui, en compagnie des tailleurs de pierres Gaspare et Baldassare frères, avait en 1481 exécuté la belle porte de l'Église de S. Dominique à Recanatî, semblable à celle de S. Agostino de la même ville et qui, spécialement dans les détails décoratifs, a des analogies avec certains travaux de notre Église de S. Giobbe.

Dans les documents inédits publiés par le même érudit sur la Basilique de Lorette (*) se trouvent en outre les indications suivantes: 1485, 22 Septembre Magistro Taddeo. Domine Anloni per lo présente Bnllecthino: darrete e pagarete ad Magistro Taddeo scarpellino Et compagni Capo Magistri delà fabrica de Santa Maria de Loreio f. ijo. Li qiiali denari se li dampno sopra lavoriero hanno Jacto et Janno^ de scarpello : corne sevede ordinato per Magistro Juliano da Magiano et porrarsene Dehitorj al conta loro Et per lui ad Magistro Gasparino suo compagno /. i ^o . . . . (> «) Texte It., p. 172.

LA RENAISSANCK. 8i

Mais le 15 Octobre 1492, maître Taddeo de Lacu majori étant déjà mort, maître Bernardino de Carotta, tuteur et curateur des fils de Taddeo, demandait le paiement des travaux énumérés dans cet acte. On fit donc appeler à Loretta les héritiers du susdit Gasparino et même de son frère Baldassare, tous deux de Carona et décèdes, pour déclarer si, par suite d' engagements antérieurs, rien ne s'opposait au règlement de compte; et comme ils ne se présentèrent pas, ils furent déclarés contumaces.

Le maître Bernardino ainsi mentionné est vraisemblablement le Berardino (piondam magistri pelrj de schala de carona qui en 1496 habitait à Sinigaglia.

Un Baldassare de Carona travailla en 1463 dans notre Eglise de S. Zacharie (').

Dans le testament fait à Venise le 28 Août 1487 par maître Andréa di Francesco de Carona, tailleur de pierres, il est question d' un legs aux héritiers de feu Gasparino Curti de Carona (*), et est désigné encore un maître Bernardino, lui aussi de Carona, lequel pourrait être le Bernardino encore vivant en 1513, père de ce Gian Antonio caronais qui travailla au monument érigé dans le Dôme de Cividale à la mémoire de 1' Evéquc Donato (').

Le document suivant pourrait aussi avoir trait à quelqu' un des susdits maîtres :

1488, 14 Décembre. (Testam. ) Antonia de vachanis, q. Gasparis de lacu cumartim uxor Baldessaris lapicide haUtalrix Veneliis ad presens in contrata sancti Litce ... ; Constituo mecs comissarios F.'''* d. presbit. Joannem de Vachanis fratrem et ser Atilonium del Vedelin de pelerbellis : . . . sepelliri voJo in ctmiterio sancte marie servorum. . . . relinquo de ineis bonis iinum paliuni ad altare sancte marie in ecclesia sancti Bartolômei de Bornado brixiano dyocesis valoris unius ducatj : et nnum pannum pro mortuis in dicta ecclesia. . . . Residutim vero omnium bonorum meorum ... relinquo done margarite matrj mee et prefato presb. Joanni fratrj meo .... ('').

Enfin, i|uant à l'identification que j'ai faite de maître Moretto avec le bergamasque Mauro ou Moro Coducci, outre qu'elle s'appuie sur les analogies architectoniques entre S. Michel et autres œuvres exécutées par ce maître, elle se trouve encore si bien confirmée par les nombreux documents que j' ai examinés et recueillis dans la Miscellanea du présent volume, que je ne crois possible en aucune manière et pour quelque cause que ce soit, qu'on puisse raisonnablement la contester. Par conséquent je renvoie à ce recueil les lecteurs patients ou érudits que j' ai voulu entretenir de 1' histoire artistique des consstructions de S. Michel plus longuement que je ne le ferai pour les autres monuments, et cela à cause de l'importance réelle de l'édifice, et parce que j'y découvre les éléments qui caractérisent une grande partie des autres œuvres de la Renaissance à Venise.

(12 34) xcxte It., p. 172.

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