CHAPITRE V L'EFFET
Dans toutes les parties de son aire, à toutes les époques de son histoire, l'architecture grecque attacha pour le moins autant de prix aux qualités d'aspect qu'à celles de convenance et de structure.
Non seulement elle poursuivit passionnément la meilleure conformation du corps et des membres de l'édifice; mais encore il n'est point de genre de parure monumentale dont elle n'ait fait emploi. Toutefois cette définition comporte quelques distinctions : l'amour de l'effet fut toujours plus vif chez les Ioniens que chez les Doriens ; il fut plus développé après qu'avant le passage du ve siècle au ive, et l'hellénisme à son déclin versa dans l'excès; c'est à l'école attique de la seconde moitié du ve siècle que revient la palme du goût.
Envisagée dans ses manifestations supérieures, voire dans l'ensemble de ses œuvres, l'architecture grecque paraît, en matière d'expression monumentale, avoir fait plus de cas de ce qui est raffiné et harmonieux que de ce qui est puissant et contrasté.
EFFETS DE L ORDRE PITTORESQUE OU AFFECTIF
Il semble bien que, même s'ils ne lui avaient pas été interdits par les conditions sociales et économiques de sa production \ les ell'ets consécutifs à la grandeur matérielle n'auraient pas obtenu sa faveur, surtout quand elle procédait selon l'idéal dorien. Ses plus amples programmes — en ce qui concerne le temple, ils ne dépassent point la demi-
1 Cf. p. 258.
douzaine — ne furent rien moins que colossaux. Le plus ambitieux, celui
211. — Confrontation du Parthénon avec des cathédrales gothiques rapportées
à son échelle.
(A;. Le Parlhénoo dans la cathédrale d'Amiens. — (B). dans celle de Beauvais. — (C). devant celle
de Chartres.
de rOlympieion d'Agrigente, n'entraîna pas l'occupation de plus de
318 L ARCHITECTURE EGEENNE HELLENIQUE
6.300 mètres carrés environ S ni une culmination à plus de 36 mètres au-dessus de sa hase La plate-forme qui porte le Parthénon, monument national d'un peuple ardent, conçu grandement et sans limitation de ressources, ne couvre que 2.145 mètres carrés environ, et l'édifice ne hausse pas son faîte à plus de 17m,50. On en logerait plus de trois de sa taille sur l'étendue dune cathédrale gothique comme celle d'Amiens (21, a). Quant aux temples de dimensions moyennes, c'étaient proprement des édicules '-. Enfin, nombreuse était Ja catégorie des monuments minuscules, à l'échelle du temple d'Athéna Niké, dont la façade n'atteignait pas 5m,50 et dont le naos occupait moins de 16 mètres carrés! Un classement des longueurs de façades de temples révèle le goût des architectes grecs pour certaines cotes, déterminées d'ailleurs jusqu'à un certain point par les exigences de la composition et par celles de la construction de portiques à plate-bandes : une série allant de 19 à 24 mètres englobe la plupart des grands édifices; une autre, ayant pour terme 10 et 18 mètres, groupe bon nombre de monuments de proportions moyennes3 ; enfin, c'est autour de 50 mètres qu'oscille la mesure des frontispices géants'1 {"2ï'2). Et nul artifice n'intervenait pour créer, à défaut de la réalité, l'illusion delà grandeur : c'est tout juste si, dans cet ordre d'idées, nous trouvons à signaler la recherche, dans le cas d'une colonnade à deux rangs, d'une apparence de profondeur, par le moyen d'une réduction du diamètre des colonnes de la seconde ligne, et aussi parfois, comme au Parthénon, par une diminution de leur hauteur L81).
Pas plus qu'elle ne désirait frapper de stupeur, l'architecture hellène
' L'Héraeon de Samos (ionique) couvrait e. 00o mètres carrés environ : le temple d'Apollon [G-T , à Sélinonte (dorique), o. 500 ; le Didymeion (ionien), 5.400 ; l'Artémision d'Ephèse (ionique), 5.200: l'Olympieion d'Athènes, fondé eu vue«d'une exécution selon le mode dorique, réalisé selon le corinthien, 4.400.
2 Celui d'Aphaia à Égine, qu'on pont prendre pour type, étail large île 13m,66, long de28m,66, haut d'un peu plus de 9m,50; .-on sanctuaire ne débordait pas une superficie de 72 mètres carrés et, en largeur, sa net' centrale ne mesurait pas plus de 3">,27.
■■ 19 mètres, Héraeon d'Olympie : 19 mètres, Aphrodisias. Aplu-odision : 19m,51, Priène, temple d'Athéna; 21 mètres, Aezani, temple de Zeus : 21 mètres, Athènes premier temple de l'Acropole: 21 mètres, Corinthe; 2:; mètres, Ségeste : 2:!'". 56, Sélinonte, temple l> : 24 mètres, Pœs lum. Basilique : 24 mètres. Sélinonte, temple C : 24 mètres, Sélinonte. temple S.
4 Jii"'.:,2. Melroon à Olympie ; 11 mètres, Porche de l'Erechthéion ; 11"",89, Asklépieion d'Épidaure: 13ra,18, temple du cap Sounion: I3m,50, Théseion; 13'". 64, Egine : 14 mètre.-. Assos : 14"'.:!2. Phigalie ; I4m,39, Paestum, temple de Déméter.
212. — Graphique des dimensions en plan et en élévation de quelques temples grecs.
A. Olympieion à Agrigenle. — B. Parthénon. — C. Temple C à Sélinonte. — D. Temple d'Aphaia à Egine. — E. Temple d'Athéna Niké. — F. Temple de Zeus à Aezani. — G. Didymeion.
Mode dorique. 1. Asklépieion d'Epidaure. — 2. T. d'Aphaia à Egine. - 3. T. de Poséidon à Paestum. — 4. T. C à Sélinonte. — 5. T. de Zeus à Olympie. - 6. Parthénon. - 7. T. d'Apollon (G, T) à Sélinonte. —8. Ulympieion à Agrigente.
Mode ionique. I. T. d'Athéna Niké. - II. T. de Zeus à Aezani. - III. T. d'Athéna à Priène. - IV. Artemision à Ephèse. — V. Olympieion à Athènes. — VI. Didymeion. — VII. Héraeon à Samos.
ne visait à agir sur l'imagination ouïe sentiment, à piquer la curiosité par une nouveauté ou une originalité et à l'entretenir parla variété. Un examen de la plastique générale des monuments grecs révèle qu'elle fut toujours très simple, exclusive des mouvements de masse, des accidents de silhouette, des effets de hauteur, de perspective ou de clair-obscur. Elle fut singulièrement uniforme et monotone. Pour tous les édifices d'une même destination, la conformation globale était pareille. Pour tous ceux de même style, l'ordonnance était constante, quelles que fussent les dimensions : grande ou minuscule, une façade de temple comportait exactement les mêmes éléments. Enfin, en matière de composition architecturale, l'invention hellène se réduisit, au cours d'une carrière de huit à neuf siècles, à deux variations sur un thème unique : deux modes d'élévation sur portique, le dorique et l'ionique. La mise en proportion des diverses grandeurs génératrices d'une même sorte de surfaces ou d'une même espèce de volume, ne varia jamais qu'entre des limites assez étroites. Toutefois, l'esthétique grecque ne comporta jamais la nécessité d'un rapport fixe entre deux cotes composables entre elles, et la diversité artistique du monde hellène autant que son évolution historique se trouvèrent reflétées par des variantes propres, d'une part, à la Sicile, à la Grèce, à l'Asie Mineure; de l'autre, aux temps archaïques, à l'âge classique, à l'ère hellénistique.
En plan, le tracé rectangulaire, qui est de règle, apparaît plus ou moins allongé, pour une largeur semblable, suivant les édifices et, jusqu'à un certain point, selon les époques et selon les styles. Un inventaire monumental établi à ce point de vue révèle la possibilité d'une classification relative. On constitue une première catégorie avec des temples archaïques dont l'axe principal est entre deux fois et deux tiers et trois fois plus grand que le petit1 ; une seconde réunit des productions de l'âge classique, nombreuses et des plus importantes2, le rapport de leur front à la façade latérale oscille entre celui de'l à 2 74 et celui de 1 à 2 2/.; ; une troisième, caractérisée par le fait que la plus grande dimension contient de deux à deux fois et un quart la moindre, groupe de petits monuments
1 Cf. les temples de Sélinonte, celui d'Artémis à Syracuse, l'Hérseon d'Olympie, l'Olynipieion d'Athènes.
4 Cf. le Parthénon, le temple de Z.eus à Olynipie, le Théseion, les temples de la Concorde à Agrigente, de Poséidon a Pœstum, le temple de Ségeste.
doriques du ive siècle l, des géants du ve comme du vi" 2 et plusieurs des représ en Larits les plus qualifiés du mode ionique primitif et hellénistique3 ; une quatrième enfin, recrute des édifices ioniques corinthiens pour lesquels la cote longitudinale est inférieure au double de la transversale, jusqu'à se mesurer par une fois et demie cette dernière".
La conformation canonique d'un temple grec résultait de la superposition d'un tronc de pyramide a degrés — la krépis, d'un parallélipipède oblong — le corps de l'éditice, enfin d'un prisme triangulaire couché sur une de ses faces — la toiture.
La façade avait pour première caractéristique la médiocrité de son développement dans le sens vertical (202). C'est à peine si les plus grandes sveltesses — telle, par exemple, celle du temple d'Athéna Niké à Athènes — comportaient un dépassement de leur largeur par leur élévation (212, e. 164). Au Parthénon, la hauteur du frontispice, mesurée de la plate-forme au sommet du fronton, n'est guère supérieure aux 5/9 de la longueur de la colonnade. Cette particularité de stature est d'autant plus accusée que le couronnement de l'éditice ne pointe que dans une faible mesure, car la llèche du fronton n'équivaut jamais à plus de 1/7 de la base et qu'elle diminue parfois jusqu'au 1/10 5.
' Tels l'Asklépieion d'Epidaure et le Métroon d'Olympie.
- Olympieion d'Agrigente, temple d'Apollon (G. T.) de Sélinonte.
'• Cf. l'Héraeon de Samos. l' Artémision d'Iîphèse, le Didymeion, l'Aphrodision d'Aphrodisias.
4 Tels, le temple de Zeus à Labranda, celui d'Athéna Polias à Priène (1 fois 9/10) ; ceux d'Aezani, de Magnésie du Méandre (1 fois 3/4) ; le sanctuaire d Athéna Niké, le « Monument des Néréides » (1 fois 1/2).
Si, dans le cas d'un plan comportant un péristyle, on substitue au point de vue des dimensions celui du nombre des soutiens isolés, on a les relations suivantes, dont la correspondance avec celle des mensurations ne saurait être absolue, puisque les entre-colonnements ne sont pas égaux. — N. B. Les colonnes d'angle sont comptées deux fois.
Temple d'Arlémis à Syracuse 0x17
Temple C à Sélinonle 6x1"
Héraeon k Olympie G x 16
Temple de Corinthe H X 15
Temple de Phigalie 0 X 15
Temple de Poséidon à Paestum 6x11
Temple 5 à Sélinonte li x 14
Temple D à Sélinonte G X 13
Temple de Zens à Olympie li x 13
Temple de la Concorde à Agrigente 6 X 13
Théseion à Athènes 0 X 13
Temple d'Athéna sur l'Acropole 0 X 12
Temple d'Aphaia à Egine G X 12
Métroon a Olympie G x 11
Asklépieion à Epidaure lix 11
Temple de Labranda 6XH
Temple d'Athéna à Priène 6 X H
Olympieion à Agrigente 7 x I*
Olympieion à Athènes 8 X 20
Artémision à Ephèse 8 X 20
Temple d'Apollon à Sélinonte s x 17
Parthénon 8 X 17
Aphrodision à Aphrodisias 8 x 15
Artémision à Magnésie 8 X 15
Temple d'Aezani 8 X 15
Didymeion 10 X 21
5 Rien n'est plus expressif de la conception grecque des proportions d'une élévation, que la
L ARCHITECTURE EGEENNE HELLENKUE
Un second Irait de la conformation de l'édifice grec est qu'il est proportionnellement d'autant moins élevé qu'il est plus large1. L'inégal développement des deux dimensions s'explique parla nécessité de sauvegarder l'aspect de la partie portique, auquel l'esthétique grecque tenait essentiellement : comme on ne pouvait l'exhausser sans accroître l'épaisseur des soutiens isolés, et que l'écartement de ceux-ci était étroitement limité par
£^2iL?tkV:dr.
Façade de Théseion. [Restitution de Paulin)
la petite portée d'une plate-bande lapidaire, au delà d'une altitude assez rapidement atteinte, les entre-colonnements auraient pris l'apparence de véritables fentes. Il n'en est par moins vrai que le rapport de la hauteur
confrontation graphique de deux façades de largeurs très voisines, comme celle du temple d'Apollon à Sélinonte (48m,î)0) et celle de la cathédrale de Chartres (47m,65) : landis que le premier culmine à une trentaine de mètres par un angle très obtus, la seconde hausse le faite d'un pignon aigu à 54m,S0 au-dessus du sol et la pointe de ses flèches à 10Rm,50 et à 115m,18 (211. c)!
1 A cet égard, rien n'est plus édifiant qu'une comparaison des façades du temple de Pbigalie et du Parthénon, œuvres de même style, devisées par le même architecte : la seconde. qui était deux fuis el un sixième plus longue que la première, n'était qu'une fois et deux tiers plus /mute.
de frontispice du Parthénon est à l'extrême limite de ce que l'œil admet, et qu'à ce point de vue les plus longues façades grecques, celle du télestérion d'Eleusis par exemple, prêtaient à la critique.
Cependant, d'une statistique des relations numériques observables entre les éléments des élévations monumentales grecques il ressort que, sans comporter de grosses différences, elles n'étaient rien moins que fixes, et que leur variété dépendit dans une certaine mesure de la diversité relative de l'esthétique hellène suivant le lieu et selon le moment.
C'est ainsi que, comparés d'ensemble à leurs contemporains de la Grèce propre, les édifices doriques de l'Hellade d'Italie et surtout de Sicile annoncent une tendance à développer les dimensions verticales; elle distingue également en Grèce les temples du ive siècle de ceux du ve; mais c'est surtoutles productions de Tionisine — celui d'Asie Mineure plus, d'ailleurs, que celui d'Europe — qu'elle met en contraste avec celles du dorisme1. Elle se marque par un exhaussement réel delà plate-forme qu'accentue parfois l'artifice d'une conformation propre à faciliter la montée du regard : tantôt c'est une multiplication des degrés qui, au lieu de trois, nombre normal, en étage sept comme au Didymeion et au temple de Téos, dix comme à rArtémision d'Éphèse, voire onze comme au temple d'Apollon Smintheus en Troade ; tantôt c'est un parti-pris de superposer à l'ordinaire soubassement à gradins un socle à tranches verticales parfois très élevé2 (215, i) ou de compliquer le perron frontal de deux promontoires arasés au niveau du stylobate - (215, n).
1 Le rapport de la hauteur de la façade (fronton non compris) à la longueur est. poulies temples suivants, celui de 100 à :
Italie-Sicile
Pœstum, Démêler 160
Agrigente, Concorde' 175
Segeste 177
Sélinonte, temple C 185
Agrigente, Olympieion 18S
Pœstum, temple de Poséidon .-' . . . 190
Sélinonte, temple d'Apollon 2)1
Grèce proche
Cap Souuion 101
Olympie, Métroon ... 173
Théseion 177
Epidaure, Tholos 177
Rhamnus, temple de Némesis 182
Efjine ■ 185
Phigalie 186
Corinthe 189
Olympie, T. de Zeus 103
Parthénon 225
Eleusis, Télestcrion 345
IONISME
Athènes, Erechthéion (porche nord) 111
— Temple d'AIhéna Niké 131
Athènes, Tribune des Canatides 170
Aezani, temple 180
Aphrodisias, Aphrodision 183
Didymeion 217
- Cf. la tribune de l"Ercchthéion, le « Monument des Néréides » à Xanthos, le Mausolée d Halicarnasse, le deuxième Artémision d'Éphèse, le monument de Lysikrate à Athènes, le grand autel de l'ergânie...
? Cf. le Didymeion.
L ARCHITECTURE EGEENNE HELLENIQUE
D'effets capables d'impressionner au moral, nous ne voyons à noter que ceux de majesté et de domination cherchés, le premier par la com-