CHAPITRE II
LES CONDITIONS HUMAINES, NATURELLES. TECHNIQUES. LES INFLUENCES. — LES ÉCOLES. — LES ÉPOQUES
LES CONDITIONS HUMAINES, NATURELLES, TECHNIQUES
Le tempérament romain avait pour caractéristiques une rare énergie, une intelligence de médiocre envergure et prompte à verser dans la formule, mais claire el méthodique; un sens inné et profond de l'autorité el de la discipline, une croyance sincère à une immense supériorité nationale el l'absolue conviction qu'il doit y avoir stricte subordination de l'individu à la collectivité, de l'ouvrier à l'œuvre, de l'art lui-même à la fin visée.
Une telle complexion est, dans une large mesure, anti-artistique. Elle interdit, en particulier, d'envisager l'architecture en soi comme une source de jouissances désintéressées, d'attendre de l'intervention d'une personnalité géniale la naissance d'effets inédits, surtoul de s'attacher aux
raffinements, aux nuances, bref de poursuivre celte perfection totale qui fut l'idéal des Grecs. Elle commande au contraire de n'estimer que l'utile et le pratique, de n'avoir d'autre but que de doter telle ou telle fonction de la vie privée ou publique de l'organe le mieux approprié à son accomplissement, le plus robuste, le plus durable, et d'y parvenir par les voies les plus pratiques, les plus courtes et les plus économiques.
De fait, les Romains ne virent jamais dans V architecte qu'un instrument, dans son art qu'un moyen et. quand il s'agissait d'entreprises officielles, qu'un rouage de gouvernement. A cet égard, rien n'est plus significatif que la constante omission du nom du maître d'une œuvre et la non moins régulière association à celle-ci du nom du magistrat ou du prince qui avait présidé à son exécution.
La réalisation du programme, l'achèvement de la bâtisse épuisaient à ce point l'intérêt que le Romain prenait à une entreprise architecturale, qu'il lui arrivait de négliger le ravalement! Le projet comportait-il une parure, celle-ci était conçue à part, sans relation intime avec les formes constructives et appliquée sur elles comme un vêtement sur un corps, comme un masque sur un visage. Aussi bien, d'une part, le nombre et l'énormité des travaux et, de l'autre, une rapidité caractéristique de l'activité administrative romaine faisaient-ils obstacle à des soins minutieux et à des raffinements esthétiques.
La tournure pratique de l'esprit romain comportait nécessairement une tendance à fixer l'art en recettes. Elle ne pouvait qu'être fortifiée par les méthodes d'exécution qu'employait l'architecture publique et que nous exposerons plus loin1, et aussi par une nécessité assez fréquente d'opérer en des pays neufs, mal pourvus de main-d'œuvre professionnelle.
Au nombre des traits du caractère romain dont l'architecture pouvait pâtir, il faut encore compter une certaine vanité de parvenu, soucieux de faire étalage de sa grandeur et de sa richesse : nous aurons à eu faire état quand nous en serons à l'étude de l'effet.
Notons enfin que l'architecture romaine fut privée de l'avantage qu'eut son aînée hellénique de se développer au milieu des sympathies et sous l'utile contrôle d'un grand public, sensible aux choses de 1 art et doué de goût. A Rome, la plèbe était grossière; en Gaule, en Espagne, en Afrique, souvent à demi-barbare. En fait, chez les Romains, l'art de bâtir fut aristocratique ou princier et, clans une large mesure, officiel.
1 Cf. p. 440-411.
293. — Elévation du temple de Mars Vengeur (Restaur. de Guadet. D'après d'Espouy, op. cit.
Si plusieurs particularités du tempérament romain étaient contraires au développement d'une brillante architecture nationale, d'autres, en revanche, conditionnaient très favorablement une pratique de ces parties de l'art de bâtir qui concernent la réalisation du programme et la bâtisse.
Et d'abord, les monuments romains donnent l'impression que leurs auteurs participaient de cette ampleur de visées, de cette netteté de vues, de cette suite dans les idées, de ce génie de l'organisation, de cette décision dans la conduite qui expliquent la fortune de Rome ; qu'ils savaient ce qu'ils voulaient, mûrissaient longuement leurs projets et, le chantier ouvert, ne tâtonnaient point.
Habiles à prévoir et à pourvoir, ils élaboraient un programme, non par un groupement progressif de parties envisagées successivement et isolément, mais par la conception réfléchie et unitaire d'un ensemble organique, méthodiquement distribué en éléments coordonnés et hiérarchisés.
Également éloignés de la lésinerie et du gaspillage, ils n'épargnaient rien de ce qui pouvait contribuer à l'utilité d'un édifice, à sa solidité, à sa beauté, mais aussi ils étaient à l'affût de toute économie de matière et de main-d'œuvre.
Leurs méthodes étaient simples et ils étaient toujours prêts à les plier aux conditions et aux circonstances. Ils s'appliquaient et ils s'entendaient à tirer parti des matériaux à leur portée et à obtenir de l'artisan le maximum de rendement, grâce à une division rationnelle du travail et à un parti pris de distinguer dans une bâtisse un petit nombre, de membrures ouvrage de quelques professionnels exercés, *■/ beaucoup de parties de remplissage exécutables par des manœuvres .
De sa conception à son achèvement, une entreprise architecturale romaine était soumise à une rigoureuse discipline matérielle et morale. L'œuvre dominait l'ouvrier au point que, réalisée par un maître grec, elle n'en était pas moins marquée d'un caractère foncièrement romain.
Aussi bien, les plans et les devis étaient-ils arrêtés avec précision et les travaux soigneusement surveillés pendant leurs cours, et vérifiés après leur achèvement par une autorité spécialement constituée à cet effel '.
1 Sou- la République, la progression d'une entreprise officielle étail la suivante. Un sénatus-consulte en attribuai! la direction à un magistrat, consul, censeur, duumvir, etc. : outre un
LES CONDITIONS HUMAINES, NATURELLES, TECHNIQUES
De même, l'individualité de L'artisan était absorbée dans les cadres de l'équipe corporative et la spécialité du corps de métier dans l'unité du chantier.
C'est à cette coordination des efforts, à ce classement hiérarchique des capacités, bref à cette militarisation de l'entreprise d'ave hit ecture, que les Romains ont dû de pouvoir, non seulement élever très vite une foule de monuments magniûques à l'épreuve des millénaires, mais encore de bâtir aussi aisément dans les provinces les plus éloignées, (jue dans la capitale; dans des pays neufs, ; peine conquis, que dans ceux de vieille civilisation; aux contins du Sahara comme à la fron- I ière de Germanie.
A la vérité, l'architecture romaine était largement fournie de maîtres d'œuvre, de bras, de ressources et de matières. La profession d'architecte nourrissait son homme et, dès les derniers temps de la République, elle était, sinon honorée, du moins estimée à l'égal de celle de médecin. Un passage d'une lettre de Trajan à Pline
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plan, L'architecte établissait, quand il s'agissait d'une œuvre monumentale, une maquette, e1 il fournissail un devis descriptif et estimatif qui, une fois arrêté, devenait une lex operis faciundi. Les travaux étaient mis en adjudication. Les entrepreneurs livraient îles immeubles comme caution et recevaient, à l'ouverture du chantier, la moitié de la somme fixée. Après achèvement, il y avail une réception sévère (p?'obatio operis). Sous l'Empire la conduite île l'entreprise étail confiée à un curateur choisi, selon l'origine de la commande, par l'Empereur nu par les magistrats de lu cité.
La construction privée étail régie par une législation très précise, qui visait jusqu'au détail de la bâtisse, fixait les honoraires et les responsabilités. Des règlements île voirie déterminaient les servitudes d'alignement, île hauteur, etc.
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