La colonne papyriforme
deux variantes, selon que son chapiteau imitait la fleur de la plante fermée ou épanouie
D'ensemble la formule dont le papyrus en bouton a fourni la matière paraît toute proche parente de celle qui interprète le lotus sous le même aspect : car, de part et d'autre, se reconnaissent les mômes divisions, les mêmes éléments essentiels, les mêmes parti-pris de modelé, une même conception de l'effet. Toutefois, elle s'en distingue par des différences dont quelques-unes sont considérables. D'une manière générale, telle du moins quelle apparaît au temps de la XIIe dynastie, à Bubastis et, à Haouara, dans ce qui reste du temple funéraire d'Amenemhet III. elle est plus plastique et plus pittoresque (58, m). La base perd en largeur et gagne en hauteur : le fût offre un profil mouvementé, par suite d'un étranglement de sa partie inférieure qui lui imprime une forme bulbeuse très prononcée, exactement l'apparence d'une touffe issue d'un pied unique : apparence d'autant mieux perçue que le bas de chaque tige est agrémenté d'une image gravée de ces feuilles lancéolées dont est d'ailleurs enveloppé le bas de la plante modèle. En même temps, la périphérie se trouve accidentée par la substitution d'une section ogivale à arête vive à la section hémisphérique des cannes du faisceau lotiforme. De cette modification résulte une accentuation des ombres qui corse l'effet sculptural auquel, d'autre part, contribue énergiquement la zone obscure consécutive au refouillement du pied du tronc (57).
Cependant, de bonne heure se marqua une tendance à oblitérer l'aspect original de l'ordre, à la fois par une multiplication des éléments du fascicule et par une stylisation de plus en plus poussée des formes, aux dépens du relief et de la vérité d'imitation. Ainsi, les échantillons fournis par les ruines de Bubastis et par celles de Haouara montrent un faisceau et un bouquet composés de huit unités. De même pour les végétaux secondaires insérés dans les cannelures de la botte, sous le collier : leur nombre est triple de celui que comporte le dispositif du mode lotiforme, et ils sont engoncés dans le manchon, que déterminent cinq annelets jointifs ; en même temps, leur saillie diminue; la gravure tend à remplacer le relief ; finalement, ils s'aplatissent en même temps qu'ils s'élargissent. Ces parti-pris persistent sous le Nouvel-Empire, ainsi qu'il appert des colonnades de la salle hypostyle et de la cour péristyle du temple de Louxor et de celles de Soleb, œuvres les unes et les autres d'Aménophis III. La stature reste élégante, la hauteur totale contenant un peu plus de cinq fois le plus grand diamètre du fut (57; 58, vi).
EFFET PAR LA PLASTIQUE DE DETAIL
LA COLONNE
L'empâtement des formes que nous venons de noter fut précipité au temps du Nouvel Empire par la nécessité où se trouva l'architecture de sacrifier, en des productions trop nombreuses, trop considérables et hâtives, l'effet de détail à celui d'ensemble, de substituer au granit et au calcaire fin le grès qui est moins susceptible de sculpture; enfin, de
i m h wqgn
59. — Chapiteau papyriforme (fleur épanouie) — dit aussi campaniforme (Nef centrale de la Salle hypostyle du temple d'Amon, à Karnak). (D'après Prisse, op. cit.)
fournir au graveur et au scribe le plus de surface nette possible. A Tell elAmarna, la nouvelle école ne se contenta pas de botteler des faisceaux de trente-deux tiges ; elle imagina encore de les engainer à quatre ou cinq reprises dans un fourreau cylindrique, chargé d'une décoration peinte ou sculptée (oG, x). La transformation du fascicule en un fût et du bouquet en un calice, l'un et l'autre également lisses, se trouva consommée à l'époque de la XIXe dynastie, quand aux causes précitées vint
96 l'architecture égyptienne
s'ajouter celle que créait L'accroissement de proportions des colonnes, réducteur de la visibilité de leurs parties hautes et exclusif d'une plastique raffinée.
Dès le règne de Séti I, comme en témoigne son temple funéraire à Kourna, apparaît une colonne à fût cylindrique et à chapiteau en tronc de cône qui bientôt triomphe, à Karnak, aux bas côtés de la salle hvpostyle et au temple de Khons, ainsi qu'au temple de Ramsès III à Médinet-Habou (58, vu). Du type primitif, il ne subsiste donc que la silhouette générale; encore est-elle affectée par des modifications aux profils du tailloir et de la base : accroissement de la hauteur de l'un et de l'autre, réduction de la surface de la seconde et arrondissement de sa tranche.
Les proportions tendent à s'alourdir : les colonnes de Kourna, celles des bas-côtés de la salle hypostyle de Karnak ne mesurent plus en élévation qu'un peu plus de quatre diamètres et demi, celle de Médinet- Habou quatre seulement.
Cependant, le souvenir des formes originelles se trouve partiellement conservé par la représentation en gravure d'une quintuple ligature au sommet du fût, par la figuration peinte des liens des petits bouquets complémentaires du principal, enfin par celle des feuilles lancéolées à la naissance du bulbe.
Les tendances archaïsantes de l'architecture des époques saïte etptolémaïque paraissent avoir remis en honneur la mode des fûts fascicules el des chapiteaux conformés en bouquet de boutons. Mais les applications qu'on en voit à Achmounein (Hermopolis magna) et àMedamoùt, au nord de ïhèbes, trahissent une fâcheuse mésentente de l'effet d'une colonne, vu que l'impression d'élancement est contrariée par la répétition du collier de serrage à trois reprises et à intervalles égaux.
Le type du chapiteau de la colonne papyriforme, à l'image de F ombelle épanouie de la plante, est souvent désigné, à cause de sa ressemblance avec une cloche dont l'ouverture serait en l'air, par l'appellation de « campaniforme ». Il ne paraît pas, — du moins dans l'état actuel de la connaissance historique, — antérieur à l'ère du Moyen Empire, à laquelle appartiennent les spécimens découverts à Kahoun et des représentations visibles en un tombeau d'El Berscheh.
Dans tous les cas, une seule fleur suffit à constituer le motif, de même que le fût représente une tige unique, bien que pour des raisons d'aspect soit conservé' le détail du collier de liens (58, vm-xi; 59). L'ère ptolémaïque et
EFFET PAR LA PLASTIoUE DE DETAIL
LA COLONNE
romaine imagina un type hybride, dont on voit à Philae et à Edfou des spécimens caractérisés : au-dessous des anneaux, dont la position est plus basse que d'ordinaire, le lut est cylindrique ; au-dessus, il est conformé en un faisceau de tiges menues et couronné d'un bouquet avec tigelles fleuries intercalaires. Le tailloir est étroit, et se trouve entièrement masqué par la corolle. Le réalisme relatif de la conception décorative de cet ordre est manifesté par la figuration du fourreau de folioles lancéolées caractéristiques du bas de la plante, des sépales sous-jacentes à l'ombelle, enfin du rayonnement des aiguilles qui composent celle-ci. Néanmoins, c'est une faute contre la vraisemblance que l'imposition — observable, par exemple au Ramesséum, — d'une apparence bulbeuse à la naissance d'un fût qui simule un roseau unique et non plus un faisceau. C'en est une contre le goût que le développement vertical du dé de couronnement jusqu'aux proportions d'un prisme et l'accentuation de son évidence par la sculpture de ces faces. Philae offre un spécimen de ce parti-pris, contemporain du déclin de l'École (58, xn, xm).
La colonne papyriforme à ombelle ou campaniforme, lut en vogue
sous le Nouvel Empire, notamment à partir de la XVIIIe dynastie. On l'employait surtout à soutenir le plafond de la nef centrale des salles bypostyles, laquelle était, pour des raisons d'ordre pratique, plus élevée que les autres. De là sa sveltesse relative : hauteur supérieure à la somme de six diamètres ; conicité réduite au point d'être à peine sensible à l'œil (58, xi: 59; 31).
La colonne palmiforme .
A toutes les époques, un troisième type de colonne, en forme de palmier, concurrença ceux que nous venons de présenter : il paraît dès
60. — Chapiteau palmiforme (Philae) (D'après Prisse, op. cit.)
le temps de la Ve dynastie, dans la chapelle funéraire du pharaon Ounas; il garda la faveur du Moyen et du Nouvel Empire, comme en témoignent de beaux exemplaires observables d'une part à Bubastis, à Hérakléopolis
magna, et surtout à El Berscheh (61, n), de l'autre en un temple d'Aménophis III à Soleb (61, 5), et au palais d'Aménophis IV, à Tell el Amarna ; enfin, sa vogue durant l'ère ptolémaïque romaine est attestée, par les ruines de Philae (61, vu; 60).
Sa conformation répétail les traits caractéristiques de celle de son modèle, le palmier dattier. Le fût était cylindrique, ce qui n'empêchait pas qu'il fût à son sommet cerclé par cinq ligatures, comme s'il avait été façonné' en faisceau : anomalie explicable à la fois par un phénomène d'analogie et par le désir d'accuser la délimitation nécessaire des deux éléments de la colonne. La basse époque descendit plus ou moins ce collier, pour faire place à une représentation des écailles propres au tronc de l'arbre. Le chapiteau imitait une gerbe de palmes au nombre de huit à
dix, à la naissance desquelles figurent, sur les types tardifs, des régimes
de dattes. La corbeille débordait largement le tailloir.
La stature varia suivant les époques : d'abord relativemenl élancée -
a El Berscheh la hauteur contient six diamètres, elle s'alourdit sous le
Nouvel Empire — à Soleb l'élévation ne dépasse pas cinq diamètres, pour
(il. — La colonne paliniforme.
1. Représentai ion d'un palmier sur une fresque, à Beni-Hasan. — 11. Colonne à El-Bersheh. — III. Le dessus du chapiteau de ladite colonne. — IV. Section à la base du chapiteau. — V. Colonne à Soleh. — VI. Représentation en relief dans une tombe à El-Asasif \\\ 1' dyn.). — VII. Colonne à Philae (début de noire ère).
EFFET PAR LA PLASTIoUE DE DETAIL : LA COLONNE
TC
reprendre, aux temps ptolémaïques, la sveltesse première. Pour ce qui est des proportions de la base et du tailloir, elles subirent la loi commune aux deux ordres précédemment étudiés : elles sont d'autant moins larges et d'autant plus liautes qu'elles sont plus récentes. VÊM.*
La colonne hathorique. La colonne composite. Types divers.
A la suite de ces trois types usuels que nous venons de passer en revue, doivent prendre rang quelques autres d'un emploi plus rare, tels que le mode hathorique et la colonne composite qu'affectionnèrent les époques ptolémaïque et romaine.
La colonne hathorique (62) offrait l'image agrandie et stylisée d'un sistre, instrument de musique dont se servaient les femmes égyptiennes et que les reines, notamment, tiennent en main dans les scènes de prières et de sacrifice : par là s'explique le fait que cette conformation du soutien n'apparaît qu'en des édifices consacrés à des divinités féminines. Equivalent du manche du sistre, le fût était cylindrique. Le chapiteau était constitué par un prisme une fois plus haut (jue large et divisé en deux étages, dont primitivement deux faces, plus tard toutes les quatre, étaient relevées de sculpture : le motif superposait à un masque en haut relief de la déesse Hathor généralement couronné d'une corniche, une image du corps même de l'instrument sous l'aspect d'une sorte de façade de chapelle flanquée de deux volutes rappelant les lamelles vibratoires de l'instrument. De cette formule on connaît des applications datant du Moyen Empire, par exemple à Bubastis, dans les constructions d'Ousirtasen 111 (XIIe dynastie); il en existe 'd'assez nombreuses, contemporaines de la XVIIIe dynastie, à Karnak, à Deir el Bahari, dans des temples édifiés par Aménophis III à El Kab et à
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62. — Colonne du vestibule du temple d'Hathor, a Dendérah. (D'après Descr. de ÏEcj.)
L ARCHITECÏT FRE EGYPTIENNE
Sedinga, près de la troisième cataracte ; niais la plupart sont le fait de l'école à son déclin, observables notamment aux portiques-vestibules des temples d'IIathor, à Dendérah et à Philae.
D'ensemble, l'ordre composite qui triomphe à Edfou, à Kom Ombo, à PIuLt, ressemble fort au papyriforme à ombelle ouverte, dont il offre la
63. — Chapiteau composite du temple d'Isis, à Philae. (D'après Prisse, op. cit.)
silhouette générale et dont il reproduit le fût et la base. Mais il s'en différencie par le modelé de son chapiteau, qui simule une corbeille chargée — souvent même surchargée — de Heurs et de fruits, et qui, pour être sujel à la critique d'un goût sévère, n'en est pas moins des plus pittoresques et, parfois, plaisant à souhait (63 ; 65).
Fréquemment, le tailloir est excessivement développé en hauteur et relevé sur ses laces d'une image de Hatbor ou de celle d'un sistre (6o
EFFETS DE PARURE
Enfin, il faut citer quelques conformations exceptionnelles : un type, d'ailleurs imparfaitement révélé par des fragments trouvés dans les ruines du palais de Tell el Amarna, est caractérisé par un fût à l'image d'un faisceau de nombreux roseaux liés par des bagues ; un autre, de même provenance, imite un tronc enveloppé de la vigne grimpante; un troisième enfin. visible au Promenoir de Tboutmosis III, à Karnak, parait, à première vue, une inversion du papvriforme à ombelle, son fût étant un tronc de cône renversé, d'ailleurs pourvu du collier canonique et son chapiteau faisant penser à une cloche dans sa position normale; en vérité, il réalise la traduction en pierre d'un dispositif de poteau en bois dont les peintures nous ont conservé de nombreuses représentations, sans parler de celle qui se reconnaît abrégée dans le signe hiéroglyphique de l'objet (bi).
En somme, la plastique des variétés de soutiens isolés que nous venons d'analyser apparaît essentiellement pittoresque, conçue en vue de séduire l'œil et d'amuser l'esprit par l'attrait d'un naturalisme tempéré de fantaisie et par l'intérêt de transpositions ingénieuses et d'adroites stylisations. Sans doute est-elle entachée de quelques inconvenances constructives et décoratives ; néanmoins,