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Des centaines de milliers de réalisations, de tous les horizons, pour une foule innombrable de personnes, à travers une série multiple de fonctions : voilà le domaine de l’architecture.
Traiter toute sa typologie ne peut apparaître qu’une gageure. L’aborder, à peine moins.
Ce serait la même chose qu’envisager l'écrit en général, alors que les écrits précisément se répartissent en chroniques, rentiers, chartes, visites, romans, miracles, coutumiers, annales, martyrologes, nouvelles, records, capitulaires, etc., etc., soit en des dizaines de genres que l’érudition a bien étiquetés et dont il est prévu d’ailleurs qu’ils jusüfient, chaque fois, la rédaction d’un fascicule propre de la «Typologie ». Il est souhaitable par conséquent qu’à ce fascicule de «Considérations générales» s’en ajoutent d’autres qui portent au moins sur : l'architecture religieuse, avec ce que le culte et le rituel lui imposent de spécifique; l’architecture civile de caractère public ou semi-public, hôpitaux compris; l’architecture «domestique » ou la maison, en ville et à la campagne, faisant une place aux villages désertés; l’architecture castrale qui regroupe les différentes catégories de constructions dites «militaires», sous le signe du conflit entre poliorcétique et habitabilité; l'urbanisme enfin, abordant notamment la question des villes-neuves et celle des règlements communaux sur la bâtisse.
Par bonheur, il existe cependant à l’égard de l’architecture, comme en fait d’écrit, une démarche qui se peut croire valable dans bon nombre de circonstances. Son déroulement est gouverné par la méthode critique au sens large. Et son but résolument historique : appréhender le moins mal possible un produit humain et par conséquent, des hommes d’autrefois. Ces hommes qui nous ont devancés.
Son maniement s'applique donc à un secteur précis de leur activité, qui à eu ses caractéristiques, ses contenus, ses limitations. Il suppose
* Qu'il me soit permis d’adresser mes vifs remerciements à MM. M. de Boüard et A. Erlande-Brandenburg qui ont accepté de relire le manuscrit et d’y apporter d’utiles remarques. Madame Muraille et MM. L. Genicot et R. Bultot ont également contribué à son amélioration. Qu'ils en soient remerciés. — Les illustrations ont leur propre langage, qui ajoute au texte plus qu’il ne cherche à l’éclairer comme tel.
des attitudes particulières, une manière de regarder déterminée non seulement par l’objet, mais encore par l'optique, plus ou moins subjective, qu’on s’est assignée à son propos. La critique sera donc «appliquée ».
Ici, l'affaire n’est pas de bâtir ou de faire bâtir, mais d’observer et d'interpréter un bâti ancien. Que les deux actions rencontrent d’évidents profits à s’épauler est hors de doute. Tout qui construit aujourd’hui sa maison, a plus d’une occasion de saisir la complexité du processus d'élaboration des plans, les objections à tel ou tel de ses désirs, les contraintes du relief ou de l’ensoleiilement, l'impossibilité technique de satisfaire telle exigence sans voir les prix grimper hors de sa portée, l’incidence des conditions climatologiques, etc. On le sait assez. Inutile donc de s’appesantir longuement sur cette donnée de l'information. Il suffira de s’en souvenir à certains moments.
Quel niveau choisir ?
D'office, deux niveaux d’analyse se distinguent : celui du processus architectural dans une acception large, et puis celui du programme qui individualise un bâtiment particulier à l’intérieur du grand cercle de ces modalités générales de la science de bâtir. Le premier niveau relève en gros d’une critique à dominante externe, à l’encontre du second si toutefois l’analyse du «monument» est poussée jusqu’à l'interprétation accomplie de son message intérieur.
Les remarques qui suivent valent pour le premier niveau. Elles dressent un catalogue, sans garantie d’exhaustivité, des problèmes qui se posent d'ordinaire au cours de l’investigation et des moyens auxquels recourir en vue de leur solution. Autrement dit, elles tentent de ramasser des considérations généralement utiles pour le domaine du bâtiment, à l’exclusion des traits propres à un type de construction : église, pont, château, hôpital, grange, maison, halle, route, forge, beffroi, moulin, fontaine, etc. !.
Chaque catégorie a des implications qui ne sont pas transférables, spécialement en raison du programme qu’elle met en œuvre. Mais
! Par exemple N. PEVSNER, À History of Building Types, Londres, 1976. Trois bons exemples : C. PLATT, The monastic Grange in Medieval England, Londres, 1969: U. CRAEMER, Das Hospital als Bautyp des Mittelalters, Cologne, 1963; G. NoYE, Les Jortifications de terre dans la seigneurie de Toucy, du XF au XII siècle. Essai de typologie, dans Archéologie médiévale, 6 (1976), p. 149-218.
toutes présentent des points communs, qui relèvent de l’art de bâtir, et sont soumises à des conditions habituelles d'existence où déjà, transpire quelque chose d’une culture. C’est à ces données a-typiques sous l’angle interne, et à leur intelligence, qu’on s’attachera désormais, sauf à en citer l’un ou l’autre cas d’espèce de manière ponctuelle. Ainsi, un donjon répond à d’autres besoins de vie qu’une chapelle publique. Dès lors, il ne lui est pas comparable à tous égards, en tant que produit bâti. Mais, comme la chapelle, il s'inscrit dans un site, offre un plan et une élévation, utilise des matériaux, subit des modifications, raconte une certaine histoire, etc. Vus sous cet angle, donjon et chapelle ont des dénominateurs communs. Ce niveau-ci du témoignage, en quelque sorte polyvalent, nous retiendra seul.
Pour une archéologie de l'architecture ?
L'architecture ancienne appartient à l’ensemble des sources dites «monumentales», du latin monere : rappeler, informer, instruire en général. Par définition, elle livre un message concret, palpable, qu’examinent l’archéologue et l’historien de l’art. Ce dernier, «s’appuyant sur les données dégagées par l’archéologue, considère le monument en tant qu'œuvre d’art ayant un contenu spirituel, reflétant un aspect de beauté » *.
Alors, comme on l’a écrit, que «l’histoire de l’art est une discipline subjective, et... (que) ce qui est tenu pour une méthode n’est que la projection des critères personnels et du caractère individuel»*, la recherche archéologique qui ne refuse aucun objet mais qui confère à tous, en principe, le même prix, s’avère particulièrement adéquate en architecture. Elle ne néglige nulle construction. Eclectique et réceptive, elle ne privilégie aucune forme, ne rejette aucun style. «Histoire du matériel», elle concourt à la revalorisation des diffé-
2 Le sens qu’on veut donner ici au terme «archéologie», dépasse celui de l’entendement habituel, restrictif et caractéristique d’une historiographie qui limite son champ d'étude aux fouilles. Il est clair qu’il existe une «archéologie du mur», audessus du sol, s’accompagnant ou non de sondages dans les parois. C’est en fonction d’elle que doit se comprendre la suite du texte. Voir aussi à la p. 33sv.
3 J. LAVALLEYE, /ntroduction à l'archéologie et à l’histoire de l'art, 3° éd., Gembloux, 1972207
4 J. Pope-HENNESY, Millar Meiss : In memoriam, dans Art Journal, 35 (1976), p. 262.
rentes sub-cultures. Elle souligne la multiplicité des facettes de l’activité humaine du passé.
D'emblée, l'archéologie met l’accent sur la fonction, avant de s’occuper, le cas échéant, de la beauté et de céder alors la place à l’histoire de l’art. Ses termes sont justes.
Sans nier ou exclure la part esthétique d’une bâtisse, il s’agit en premier lieu de s'interroger sur son fonctionnement. Pure et saine logique du travail architectural qui doit d’abord résoudre un problème éminemment pratique avant de réussir, ou de rater, l'harmonie des formes qui le contiennent et l’expriment. Loin d’être condamnable, n1 préjudiciable en fin de compte, l'émotion esthétique qu’il est si souvent malaisé de communiquer, relève d’un autre registre que la compréhension du programme. Celui-ci pourtant ne lui est pas toujours étranger : la juste solution d’un problème «technique » renchérit sur la saveur qui se dégage d’une bonne construction.
Au reste la forme qui correspond à une phase de la sensibilité, à un moment du goût — voir design et kitsch —, reflète à sa façon un état de civilisation. Aussi la mise en forme d’un programme utilitaire n'est-elle pas méprisable. Combien délicate est pourtant son interprétation, qui dans la perspective d’une réflexion historique, se défie de l’onirisme, même légitime, d’un spectateur. Elle encourt les risques du subjectivisme, frise les dangers de l’incontrôlable et butte sur les aléas de l’incommunicabilité, de cet «indicible» que revendiquait avec lucidité un créateur de l’envergure du Corbusier.
Mais en soi, qu’une œuvre soit belle n’est pas ici prioritaire. Qu'elle ne le soit point n’enlève rien à sa signification historique, à son rôle exact dans un moment de la vie du passé. Si elle l’est, c’est-à-dire si, par sa plastique, elle atteint à la réussite artistique, cela ajoute une dimension appréciable à son témoignage. Ce paramètre cependant n’est ni nécessaire, ni surtout suffisant. En somme, 1l est primordial de voir fonctionner un édifice, de saisir son mécanisme structurel, de comprendre le motif de ses dispositions, de considérer les relations
Fig. 1. — Bel exemple de plan-masse : l’abbaye de Hauterive. Plan topographique réduit à l'échelle de 1:6000. Les chiffres indiquent : 1. l’abbaye. 2. les bâtiments dits de Saint-Loup. 3. l'enceinte. 4. le canal d’égout. 5. l’ancien moulin. 6. les dépendances. 7. la ferme. 8. la ferme de «la Souche». D’après C. WAEBER-ANTIGLIO, Hauterive. La construction d'une abbaye cistercienne au moyen âge. Fribourg, Éditions Universitaires, 1976, p. 25 (Scrinium Friburgense, Publ. de l’Institut d’études médiévales de l’Université de Fribourg, 5).
qu’il entretient d'office avec son entourage. Il apparaît moins urgent d’exalter la qualité de sa facture ou de détailler à l’envi les subtilités de son langage artistique.
C’est bien pourquoi il faut se départir de la vieille habitude née surtout des théories de J. Winckelmann autour de 1764, de cette hagiographie ou «Gotha» des grands monuments, qui revient à donner la part du lion, sinon l'intégralité du discours historique, aux seuls édifices de haut rang. Au détriment inéluctable du très nombreux «restant», soit quelque 95 %. Il convient dorénavant d’attribuer une égale valeur de témoignage aux «monuments» et à ces réalisations modestes de ce qu’A. Rapoport a qualifié l’«architecture indigène » * ou de ce qu’on dénomme volontiers aujourd’hui «l’architecture sans architectes » °.
Cela vaut dans le profane et dans le religieux. Une comparaison, serait-ce en plan ou en élévation, entre des habitations et des églises provenant de milieux aussi distants l’un de l’autre que la cour royale et la seigneurie rurale, que l’évêché de la ville et la paroisse du village, crée le choc salutaire à une plus exacte mesure d’un monde diversifié. Impossible après les avoir regardés l’une en face de l’autre d’oublier la modestie de la quarte-chapelle ou la petitesse de la maison forte, et de continuer à ne se soucier que de la cathédrale ou de la résidence princière. Sinon par inconscience, ou de parti-pris.
Les unes et les autres ont leur mot à dire, différent sans doute mais également intéressant et vrai. Et après tout, pourquoi pas également beau? Or, l'architecture” plus que tout autre «art» plonge inévitablement ses racines dans l'utilitaire le plus authentique. Même si le symbole oblitère ou vient à transcender cette évidence. Rien n'y est gratuit. Pas même le symbolisme en dernière analyse. Surtout pas lui!
* A. RAPOPORT, Pour une Anthropologie de la Maison, Paris, 1972 (coll. « Aspects de l'Urbanisme »).
© B. RUDOFSKY, Architecture sans architectes. Brève introduction à l'architecture spontanée, Paris, 1977. On peut y joindre les remarques, centrées sur notre temps, de M. RAGON, L'architecte, le prince et la démocratie. Vers une démocratisation de l'architecture ?, Paris, 1977.
7 Sur l'architecture en général : B. ZEVI, Apprendre à voir l'architecture, 2° éd.. s.1., 1976; S. GAULDIE, Architecture, 3° éd., Oxford, 1975 (coll. «The Appreciation of the Arts», vol. 1).
L'architecture doit se plier à des contraintes décisives, qui bornent ses effets, qui freinent ses rêves. L’imaginaire et l’utopie ont rarement dépassé le stade de l’esquisse ou la feuille de papier de l’avant-projet.
C’est que bâtir a toujours été l’objet, de la part du client, d’une combinaison d’investissements financiers et affectifs autrement considérables que peindre ou s'habiller par exemple, et de la part du maître d'œuvre, d’injonctions techniques qu’il ne pouvait balayer d’un revers de crayon. La part d’expression de l’homme-individu y est «marginale » par rapport à ces données : site, programme, techniques et coût, qui en représentent la part «capitale». L’inverse s’observant dans les autres arts.
Bien que les psychologues aient assuré que le besoin de s’abriter ne venait qu’en quatrième position dans l’échelle des instincts humains, — après, dans l’ordre décroissant, le besoin de se nourrir, la sexualité et le goût du «jeu» au sens large® —, une maison représente normalement une somme d’argent et de sentiment bien plus lourde qu’une statue ou qu’une vaisselle. En changer n’est n1 psychologiquement simple, ni bon marché, ni pour le concepteur, ni pour l’occupant. C’est toujours vrai de nos jours. Elle a donc une valeur remarquable, «extra-ordinaire». Sa pesanteur historique la fait échapper à bien des fantaisies ou le devrait.
D'où il découle, immanquablement, que l’architecture a évolué avec plus de lenteur que la majorité des autres expressions culturelles, qu'elle a maintenu ses schémas plus longuement, qu’elle a fixé des références à long terme. Elle est plus traditionaliste par essence. Son conservatisme, croissant d’ordinaire à mesure qu’on descend l'échelle socio-économique, constitue comme un trait générique. Il revêt un aspect capital dans l'interprétation chronologique et mentale du fait architectural.
«Avec une rigueur scientifique, ils (les géographes) ont habitué à voir, dans le pittoresque campagnard, l’outil de production qu'est la demeure paysanne. Outil particulier qui dure souvent au-delà des fonctions pour lesquelles il avait été con-
8 Cité par Y. FRIEDMAN, L'architecture mobile. Vers une cité par ses habitants, Tournai, 1970, p. 62 (coll. «Mutations. Orientations »).
14 INTRODUCTION struit. On comprend alors le décalage, l’inadaptation au monde contemporain : le bâti joue un rôle de frein dans l’amélioration qui veut faire coïncider habitat, bâtiments d’exploitation et fonctions rurales » ©.
Dernière remarque et non la moindre : les considérations qui suivent ne se limitent pas forcément au moyen âge occidental. Elles l’ont ici, en général, pris comme support exemplatif, dans le cadre de la collection. Mais puisqu'elles s’appliquent à un genre multiforme et qu’elles ont une tournure méthodologique, elles le dépassent. Obligatoirement. L'architecture est un acte fondamental dont les modalités, dans l’espace et dans le temps, participent d’une attitude et de principes quasi universels.
? S. ROUX, La maison dans l'histoire, Paris, 1976, p. 169.