Ibidem, p. io
LES PALAIS HINDOUS DU CAMBODGE
5° Palais de Vat Phou. — Le temple et les palais de Vat Phou sont situés sur la rive droite du Mékong près de Bassak, à moitié route a peu près des chutes de Kong et du confluent de la Sémoun. Le temple principal s'élève sur un petit plateau de 5o mètres d'altitude, adossé à une montagne boisée. Les palais qui formaient probablement la partie centrale d'une ancienne résidence royale, comprenaient deux groupes de bâtiments de 5o mètres de façade,
Fig. 112. — Val Phou. Terrasse du bord de l'eau d'après un dessin schématique du commandant de Lajonquicrc.
entourant chacun, comme dans les palais déjà étudiés, une cour rectangulaire (voir la carte topographique et la vue cavalière (fig. 1 10,
Ces groupes de bâtiments sont placés symétriquement de chaque coté d'une voie monumentale de Goo mètres de long allant du grand bassin creusé dans la plaine au temple principal. Ils sont a mi-distance des bassins et du temple.
La voie monumentale est dallée et coupée d'escaliers et de paliers ornés de lions et d'édicules aujourd'hui ruinés.
Le bassin ou sra a 600 mètres de long sur 200 de large; il est fermé du côté du temple par une superbe terrasse à gradins en limonite.
Les croquis et cartes que nous donnons ici montreront mieux que toute description, ce qu'étaient ces palais.
Nous avons rétabli la terrasse du bassin, dans la vue cavalière, d'après le croquis de M. Klieber et d'après les indications d'un ingénieur de la localité, mais nous ne l'avons pas visitée, car nous ne disposions pas, au moment de notre voyage, d'un nombre de coolies
Fig. n3. — Vat Phou (xn c siècle). Palais du Sud dit du roi d'après un dessin fait par un annamite.
suffisant pour nous frayer un passage dans la brousse très intense qui recouvrait cette partie du parc. De fait, le dessin est inexact. M. de Lajonquière, qui a exploré ces ruines après nous, a bien voulu nous indiquer une rectification que nous donnons ci-jointe (fig. 112).
Les deux palais, situés sur un méplat, sont en limonite, mais la façade du palais du Sud, le seul que nous décrirons, est en grès («g- "3).
LES PALAIS HINDOUS DU CAMBODGE
Le croquis de M. Klieber donne une inclinaison anormale à l'une des galeries de ce bâtiment. Bien que nous n'ayons pas remarqué cette singulière disposition architecturale, lors de notre visite, nous pensons qu'il convient de respecter le dessin du topographe très com-
Phot. du père Jndc.
Fig. il 4. — Vat Phou (xn c siècle).
Pignon ouest de la façade du palais du sud dit du roi.
pètent, qui disposait d'instruments spéciaux 1 . Cette aile, qui a été construite après coup, est en briques. Les cours intérieures étaient des bassins dont l'écoulement se faisait, paraît-il (nous n'avons pas pu vérifier le fait) au-dessous de la face arrière. Les fouilles que le
I. Toutefois cette irrégularité n'a pas été maintenue dans la restitution.
père Couasnon, tlirccleur de la Mission catholique de Bassak, a bien voulu l'aire exécuter sur notre demande, dans la cour, sur une profondeur de 2 mètres, n'ont donné aucun résultai ; on a trouvé des tuiles brisées et une pierre qui a pu servir de socle à une statue. L'ornementation du monument est la même qu'a Angkor Vat ; les quatre galeries étaient couvertes dune charpente en bois et tuiles, actuellement effondrée. Les fenêtres sont carrées, a balustres, et ont i m ,5o de large ; les tympans des portes et des fausses portes sont couverts de sculptures représentant des di\inités brahmaniques (fig. i i/J). Les murs de façade de chaque bâtiment ont 7 m ,5o de hauteur environ ; ils comprennent en partant du bas, un soubassement de deux mètres de haut, en pierre de taille, couronné d'un entablement débordant de o ni .5o sur lequel on peut, au besoin, circuler. La corniche débordante de cet entablement se retrouve également du coté delà cour intérieure, c csl-à-dire du bassin, comme un chemin de ronde.
Puis viennent dans le sens de la hauteur les moulures semblables à celles d Angkor, puis le mur percé de fenêtres, puis une corniche semblable a celle d Angkor, avec des moulures, des oves, des feuilles de lotus, et une sorte de crénelage de feuilles stvlisées.
On pénètre dans la galerie principale, qui fait face a l'avenue par un porche spacieux, ('claire de chaque coté par 2 fenêtres; au fond un escalier de 5 marches conduit à une porte ornée. Chaque pied droit de cette porte est formé dune colonnette octogonale engagée et d'un pilastre à feuillage ; le linteau représente Vichnou armé de la massue, assis sur un garuda.
La galerie a quatre mètres de large; elle se termine aux deux extrémités par deux petites pièces de 6 mètres de long, en contre-bas de 1 mètre. On y descend par 3 marches. Elles sont séparées de la galerie principale par un mur de refend, indiquant la direction d'un toit à double rampant.
La galerie principale a 8 fenêtres de façade. Les deux pièces d'ailes
LES PALAIS HIXDOUS DU CAMBODGE I K
ont cliacuiic deux fenêtres, ce qui fait 12 fenêtres pour toute la façade. Le mur intérieur qui fait face sur la cour, est plein. Les deux pignons de la galerie de façade sont ornés de fausses portes. Deux petites portes latérales que l'on voit sur Fessai de restitution de Vat- Phou, permettent de sortir des deux pièces d'aile du bâtiment de la façade principale, pour pénétrer, sans passer par l'extérieur, dans les autres galeries qui entourent la cour. Ces galeries sont un peu plus
Fijr. iiiî. — Val Phou (xn** siï'clo). Palais du nord dit de la reine, d'apivs un dessin l'ait par un annamilr.
basses cl plus étroites que la galerie de façade ; elles ont des fenêtres extérieures, mais les murs intérieurs sont pleins. La galerie du sud est munie d'une poterne sans ornement, donnant sur une petite terrasse de 3 mètres de côté avec !\ marches.
Les fenêtres de la galerie Ouest, en briques, sont moitié moins hautes que larges et sont percées au sommet du mur près du toit, de façon à ne pas permettre de voir à l'extérieur.
Disons à ce propos, que la galerie Est, opposée à la galerie
ll v LE ROYAUME DU CAMBODGE ET LE CHAMPA
Ouest, est également en briques, mais que ses fenêtres sont de forme normale.
Comme toujours, les galeries ne sont pas absolument d'équerre, les assises sont mal établies, et ce palais n'a jamais été achevé. Les façades Nord et Sud sont d'une époque postérieure à celle des façades Est et Ouest.
La légende veut que le palais du Sud ait été la demeure du roi, et
que le palais Nord ait été celle de la reine et du harem. On remarque que dans le palais Nord, attribué au harem (fig. ii5), la façade Nord a des fenêtres sur la cour intérieure.
Une élégante construction en pierre, de 20 mètres de façade, à trois compartiments, fait suite vers 1 Ouest au palais du roi, sur le môme palier.
Elle ressemble aux nombreux spécimens encore existants, des bibliothèques des grands temples du Cambodge. Les gens du pays l'appellent : Maison du bœuf, parce que des statues du bœuf Nandin ornaient les perrons d'entrée (fig. 116). L'une des statues est encore en place. Nos guides laotiens en ont conclu que le bâtiment avait été une étable. Nous avons fait observer inutilement à ces braves indigènes, qu'un bœuf, après avoir franchi majestueusement le perron, n'aurait plus pu se retourner, étant donnée l'étroitesse de la galerie ; rien n'y a fait.
Les murs de cet édifice sont pleins du côté Ouest, c'est-à-dire du côté de l'extérieur; ils sont percés d'une fenêtre par salle du côté Est, c'est-à-dire du côté du palais.
Fig. 116. — Vat Phou (xn c siècle).
Edicule dit du bœuf,
d'après un dessin fait par un annamite.
LES PALAIS HINDOUS DU CAMBODGE H7
Dans l'essai de restitution que nous donnons, l'artiste annamite qui a fait le dessin a tenu à indiquer pour une raison de symétrie, un bâtiment semblable à celui du bœuf, de l'autre côté de l'avenue principale face à l'aile Ouest du palais de la reine, mais cet édifice n'a jamais été construit, le palais n'ayant pas été achevé. Nous avons tenu à respecter le dessin original de l'auteur.
Ce groupe d'habitations est situé sur une terrasse artificielle bordée de gradins sur les côtés Nord, Est et Sud ; ils sont en parfait état sur le côté Sud, le seul que nous ayons vérifié.
La pente devient plus raide de l'esplanade du Palais au temple principal, et nécessite des escaliers avec de nombreux paliers ornés de lions stylisés et (Pédicules. L'un de ces petits édicules ou Pras.it contenait la statue du roi Kramata, prétendu fondateur du groupe du Vat Phou. et de sa femme. Les statues gisent sur le sol. L'entrée de l'avenue, dans la partie comprise dans l'esplanade du Palais est bordée d'un mur enlimonite, et de colonnes de pierres dont la forme encore usitée de nos jours dans
les clôtures et barrières en bois des temples, semble se rapprocher, très fortuitement peut-être, de la forme générale du linga (fig. 117).
Au milieu de chaque palier se remarque un socle creusé d'une mortaise.
Le Temple de l'esplanade supérieure est en grès, et se compose de trois nefs voûtées en encorbellement. La façade a trois entrées sculptées et décorées, correspondant chacune à une nef. Les sculptures des tympans et linteaux des portes sont supérieures comme exécution a tout ce que nous avons vu au Cambodge (fig. 1 18, 119, 120, 121).
Fig. 117. — Colonne de pierre formant clôture.
LES PALAIS HINDOUS DU CAMBODGE HQ
La façade a un vague aspect des façades à frontons Renaissance si répandues en Italie cl eu France aux xvi e , xvu° et xviu e siècles.
Phot. du père J.udc.
Fig. ii(). — Vat Phou (xn« sirclc).
Colc gaucho do la façado du santiuairo.
Cette forme singulière est à noter car nous la retrouvons à partir du ix e siècle, à Pagan, en Birmanie (porte de la ville, pagode des x e , xi c et xn* siècles, etc.). Il ne semble pas qu'il y ait eu des tours sur l'édifice (lig. 122).
La 4 e salle que l'on voit sur le plan est, croyons-nous, une addition postérieure 1 .
Le sanctuaire, autrefois brahmanique, est devenu bouddhique ; il
Pliot. du père Jude.
Fig. 120. — \ al Plion fxu 1 ' sirclr).
Coté droit do la façade du sanctuaire
est desservi par quelques moines bouddhistes qui habitent des cases voisines en bois.
i. Le commandant de Lajonquièrc pense que le compartiment en arrière du sanctuaire, que nous croyons moderne et que nous n'avons pas lait figurer dans notre restitution, est au contraire la partie primitive du monument ; celte partie aurait été surmontée d'une tour comme le sanctuaire de Prasat tcap chei (voir fig. i44)- M. de Lajonquièrc traitera cette question dans son second volume de Y Inventaire descriptif des monuments du Cambodge, en préparation.
LES PALAIS HINDOUS DU CAMBODGE
Deux checli (tombeaux probablement), relativement modernes, encadrent le temple. Un petit bâtiment, isolé, s'élève a quelques
Phot. du père Judc.
Fi g . 121. — Vat Pliou (xn c siècle). Un linteau de porte du sanctuaire.
pas de la façade Sud. Dans notre dessin nous l'avons surmonté, à tort suivant le commandant de Lajonquière, d'un toit pyramidal.
Lu peu au-dessous du plateau sont sculptées dans le rocher les images des trois dieux de la ïrimùrti.
Enfin, il existe une dernière cralerie adossée à la paroi du rocher, en forme de grotte, abritant de nombreuses statuettes de Bouddha, rangées sans ordre. En réalité ce n'est pas une galerie, mais
Un Simple Surplomb du rocher, Fig. 122. —Vat Phou (xn c siècle). Sanctuaire.
soutenu par quelques piliers.
Telle est, en quelques lignes, la description du groupe du Vat Pliou (fig. 123). 11 nous reste à en déterminer le caractère.
Vat Pliou (en cambodgien Vat Phnom) signifie pagode du mont, mais Bassak, qui est a sept ou huit kilomètres plus au Nord, et qui est la capitale bien modeste d'un minuscule royaume, ou plus
exactement d'une petite province, vient du mot laotien : Champasak, lequel, traduit syllabe par syllabe, signifie :
Cham = les Ghams
pa = abandonne
sak = leurs dignités ou honneurs.
i'hot. du pî-n: Judc
Fi g. ia3. — Tour dos environs d<; ^ at Piiou.
En d'autres termes, Jîassak aurait été occupé aulrcfois par les Chams. Telle est la tradition du pavs. Malheureusement elle ne coïncide guère avec les données de l'histoire. Nous savons en effet
LES PALAIS HINDOUS DU CAMBODGE 123
que dès l'époque historique, le Cambodge s'est étendu jusqu'à Vieng- Chan el que, dès le vn ft siècle de notre ère, Jayavarman 1 a fait la consécration d un temple ou d'un linga, à l'emplacement actuel du sanctuaire. Une stèle trouvée en 1902 par le père Couasnon et traduite par M. Barth, nous dit que Jayavarman, « après ses longues campagnes, a déposé son arc excellent qu'il banda malgré son double poids, lui, le premier de ceux qui connaissent la science de combattre l'impétuosité des éléphants, les forces de la cavalerie, le vouloir intelligent des hommes, lui, ce maître incomparable dans tous les arts, à commencer par ceux du chant, de la musique instrumentale et de la danse..., lui dont la nuque puissante ressemble à une conque, qui a des cuisses puissantes, des épaules trapues, une large poitrine, un corps replet, etc., ce maître des maîtres de la terre, Sa Majesté Jayavarman a daigné faire luire la grâce de son commandement comme suit : « En ce saint et excellent Lingapar- « vala (montagne du Linga), que les êtres vivants qui y demeurent « ne soient mis a mal par personne, eussent-ils même commis des « méfaits ; que ce qui a été offert ici au dieu, or et objets de valeur, « lui reste acquis. »
Cette stèle d une ineffable platitude se termine par une prosaïque défense de laisser circuler les chiens : « Qu'on ne circule pas à sa fantaisie dans ce séjour du dieu, ni monté sur un char, ni porteur de parasols déployés, ni en agitant de riches chasse-mouches ; qu'on ne nourrisse ni chiens ni coqs dans les enceintes du domaine du dieu. Tel est le commandement de ce maître du monde que nul ne doit transgresser sur cette terre. »
Une autre stèle, citée par Aymonicr 2 , parle d'érections de statues dcÇivactde Vichnou en 1 122, 1 127 et 1 1 37 après J.-C, par le roi
t. IWth. Strie de Val PJiou. Bulletin de l 'Ecole Française d'Extrême-Orient, p. 233, 2° vol. — Finot. Vat Pitou. Bulletin de l'Ecole Française d'Extrême-Orient, p. 2I1 1, 2° vol.