PRÉCIS DE L'HISTOIRE DE PAGAN
PAR M. Dlhoiselle Professeur de pâli au Collège de Rangoon.
L'histoire de la Birmanie est en grande partie, jusqu'au commencement du xi e siècle, terra incognito, ; plusieurs raisons peuvent être assignées pour expliquer cette déplorable ignorance. Jusqu'à présent les nombreuses annales birmanes n'ont été étudiées que par fragments, sans suite, sans essayer d'en réunir les divers chapitres, très complexes, il est vrai, en un tout unifiant qui puisse nous montrer clairement, en une vue d'ensemble, les étranges vicissitudes des nations, très distinctes, qui se sont disputé son sol. Le seul effort fait en cette direction est YHistory of Burma de Sir Arthur Phayre ; malheureusement, Sir A. Phayrc n'a pas utilisé certains documents d'une suprême importance pour l'élucidation de l'histoire des siècles précédant immédiatement le xi e : l'évidence du langage môme, populaire et poétique ; celui des inscriptions, presque incompréhensible aux Birmans d'aujourd'hui ; les vieilles superstitions et coutumes et, surtout, l'histoire des pays limitrophes. Par exemple, une comparaison sommaire des vocabulaires birman et tibétain, et des tribus montagnardes qui séparent maintenant les deux nations, ne laisse aucun doute sur leur affinité, sur
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les arts déjà connus des tribus tibétaines et birmanes avant leur immigration et séparation et sur l'influence probable du Nord- Ouest dans la vallée de l'Irraouaddv. De même, l'examen des langues mône et khmère ne peut laisser de doute sur les affinités de ces deux nations et sur les influences réciproques qu'elles subirent jusqu'au xn e et même xm e siècle ; ici aussi, les légendes et superstitions khmères etmônes, si semblables, sauf dans quelques détails sans importance, indiquent une communauté d'origine, d'idées et de caractère qu'on ne peut plus longtemps ignorer.
Les documents chinois sont aussi devenus indispensables pour l'étude de l'histoire birmane, car, non seulement ils complètent les chroniques nationales, mais ils révèlent des événements de haute importance, qu'on ne saurait trouver autre part.
L'histoire des huit premiers siècles environ est donc nécessairement vague et nécessitera les patientes recherches du linguiste et, surtout, la recherche et le déchiffrement des Annales mônes 1 .
La Birmanie offre un champ aussi vaste qu'intéressant aux études de l'orientalisme indo-chinois. Elle touche d'un côté à l'Inde et de l'autre à la Chine. Du côté de l'Inde elle a reçu, dès une époque très reculée, des influences profondes, apparentes encore dans certaines coutumes nationales, et dans des superstitions et pratiques dont l'origine, à l'œil exercé, ne peut être douteuse. Les noms anciens des villes et des rivières apportent une autre preuve de l'influence hindoue ; influence si ancienne que même les chroniques birmanes attribuent à des princes indiens la fondation de la première dynastie à Tagoung, métropole qui fut connue de Ptolémée. Malgré cela les Birmans sont restés bien Birmans dans leur langue et la grande masse de leurs coutumes et, chose étrange, ils montrent,
i. Ces annales ont été retrouvées assez récemment à Moulmein. Elles constituent avec beaucoup d'écrits religieux le fonds talain de la Bernard Librarv à Rangoon. M. Duroiselle en a entrepris la traduction.
(Note du général de Beylié).
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en toute occasion, un mépris profond pour ces anciens civilisateurs qui ont tant fait, inconsciemment peut-être, pour les retirer de cette vie nomade qu'ils menaient dans la vallée de l'Irraouaddy, d'où ils avaient chassé devant eux les Môns. Non moins intéressantes sont les relations de la Birmanie avec la Chine par la province de Yun-nan, relations presque aussi vieilles que celles avec l'Inde.
Il importe de constater que les pistes de la haute Birmanie, dès les derniers siècles avant notre ère, étaient suivies par les caravanes de marchands et les apôtres bouddhistes de l'Inde se rendant en Chine, ainsi que par les pieux pèlerins de ce dernier pays allant visiter le berceau d'origine de leur nouvelle religion. L'influence chinoise est moins visible que l'indienne, mais a laissé des traces profondes dans le langage ; l'élément indien a imprimé son sceau sur les castras, sur les superstitions, sur les stèles 1 .
L'influence dravidienne se fit non moins sentir au sud, dans les provinces maritimes, mais elle n'affecta profondément, avant et après l'ère chrétienne, que les Môns seuls, car à cette époque les provinces maritimes n'étaient point la Birmanie ; elles étaient occupées par ce peuple, d'origine, de coutumes et de langue, si différent des Birmans, et apparenté très intimement aux Khmèrs. L'influence pégouane et, par ricochet, l'influence dravidienne, ne se fit réellement sentir qu'au xi c siècle, lors de la conquête de ïathôn par le roi birman Anoratha (Anuruddha). Mais cette influence fut loin d'être aussi considérable qu'on l'a cru jusqu'à présent — l'architecture et les inscriptions en sont une preuve irrécusable.
L'influence du côté du Nord-Ouest a été plus grande qu'on ne l'a généralement pensé — nous le voyons par la langue, les croyances, les pratiques tantriques et quelques bas-reliefs de l'Ananda.
1. Nous n'avons de prouves suivies de l'introduction du bouddhisme en Chine que sous l'empereur Ming-ti ; mais il en existait déjà des traces avant cette époque dans la littérature de ce pays.
(Note de M. Duroiselle).
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L'influence indienne a été la plus considérable. Des Indiens furent les premiers colonisateurs, au sud et au nord ; il est impossible de fixer l'époque exacte à laquelle la colonie hindoue descendit par la Vallée de Kubo et s'établit a Tagoung, au-dessus de Mandalay ; leur arrivée a été de beaucoup antidatée ; on la place généralement entre le vm e et le vn c siècle avant J.-C, d'après les Annales birmanes ; mais on sait combien la mémoire des faits historiques chez les nations indo-chinoises est courte et défectueuse ; de plus, à cette époque, la nation n'était pas encore formée ; la vallée de l'Iraouaddy jusqu'à Prome était habitée par des peuplades nomades qui avaient repoussé devant elles les tribus mônes vers le delta, et qui parcouraient le pays en tous sens. Les noms de trois de ces peuplades sont restés dans la mémoire nationale : les Pvus, les Kamrams et les Saks. Les Pyus (chinois Piao) étaient destinés a former, plus tard, après la destruction de Prome, le novau de la nation birmane, mais non sans des luttes sanglantes et seulement après avoir subi, pendant de longues années, le joug des Kamrams (Pagan et Maharajavari), et avoir été battus et repoussés au-dessus de Prome par les Môns.
Il ne peut y avoir de doute que des Hindous colonisèrent la partie supérieure du bassin de ITraouaddv et descendirent par la vallée de Kubo, probablement vers le n e ou le i ,r siècle avant J.-C. La date du vm e siècle donnée par les Birmans ne fut assignée qu'après coup pour flatter la vanité des rois en les faisant descendre d'une ancienne maison kshatriya imaginaire. L'histoire de cette époque n'a rien à faire avec les Pvus : c'est l'histoire d'une colonie indienne presque complètement anéantie plus tard et dont les restes furent amalgamés par les tribus environnantes. En effet, vers le commencement de 1ère chrétienne, ou vin peu après, des gens du nord-est, Thais probablement, descendirent brusquement sur Tagoung qu'ils prirent et ruinèrent. Les colonisateurs essayèrent de se rétablir, mais ne réussirent point. Nous les retrouvons plus tard, décimés, a
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Kalè, ou les tribus semblent les avoir rapidement englobés; c'est un détachement de cette nouvelle colonie de Kalê qui traversa les collines et s'établit dans JAracan. Lu élément indien assez prononcé se reconnaît au premier coup d'œil dans la physionomie de LAracanais.
Les rois de Tagoung ne furent pas les ancêtres des rois de Pagan. mais, pour la plus grande gloire de leurs rois, les historiens adulateurs ont rattaché la dynastie de Promc (de laquelle, dit-on, sont descendus les rois de Pagan) à celle de Tagoung par une légende merveilleuse qui se retrouve en sanscrit, notamment dans le Mahàvastu (histoires de Padmavatî et de Nalinî). Je suis porté à croire que la colonie de Promc na jamais eu aucune réelle connexion historique avec celle de Tagoung; cette dernière était venue parle Nord-Ouest, tandis que les colonisateurs de Çrîkshetra étaient probablement originaires du Sud-Est. Sur les cotes, non loin de liangoon (à celte époque Llkalàpa), se trouvaient en effet déjà plusieurs colonies hindoues qui ne furent détruites qu'au xi 1 ' siècle par \noratha. Ces colonies avaient toujours été aux prises avec les Talains, ainsi que les Annales de ces derniers en font foi ; ces Annales ajoutent epic les colonisateurs des côtes étaient venus par mer. Enfin, à en croire la tradition confirmée, du reste, par la constitution géologique du sol, un grand bras de mer s'avançait dans les terres non loin de Promc. Ainsi que les noms de Promc en font foi, la ville (levait être presque purement indienne : Çrîkshetra, Pissanunivo = la ville de Yiehnou, Rshimyo, la ville de Termite. Les ruines de la ville indiquent une immense influence hindoue : nous y avons rencontré d'énormes pierres en grès, sculptées, dont certains personnages ont la eoillurc et le costume indiens ; une statue brisée de Çiva, et une autre, bien conservée, de Vichnou ; enfin, une petite tablette votive trouvée incrustée dans l'épaisseur d'un mur et portant deux lignes d'inscription en lettres très fines et effacées, qu'un premier examen me fait penser être du sanscrit. Les tribus voisines
de Prome étaient en guerre continuelle entre elles, avec P rouie et avec les ïalains. Ces derniers étaient déjà formes en nations et voyaient d un œil jaloux les colonies indiennes s'établir sur leur territoire.
La date donnée et généralement adoptée pour la destruction de Prenne est environ io4 ans après J.-C. mais, cette date, comme toutes celles qui ont précédé les premières années du xi 1 siècle, es! certainement très inexacte. Je suis enclin à placer la chute de Prome entre le \' et le m' siècle. Les ïalains, au dire des Annales birmanes et talaincs, détruisirent la ville. Les P>us, la plus grande et la plus forte tribu, qui s'échelonnaient du sud-ouest du Nantchao jusqu'au v provinces maritimes, essayèrent alors d'établir leur suprématie ; les kainrams et les Saks s'y opposèrent ; survint alors une période, qui dut être assez longue (les Birmans disent i3 ans seulement), de guerre acharnée, qui se termina, semble-t-il. à laumtage des Mous. En (in les Kamrams furent battus et se retirèrent \ers l'Araean ; les Saks se dispersèrent dans les montagnes ; beaucoup de membres de ces deux tribus se joignirent alors aux Pvus. L'unité nationale était commencée; les Mous s'aperçurent du danger et vigoureusement attaquèrent les Pvus qui furent obligés de se retirer ; ils remontèrent lïraouaddy, et, après d'innombrables vicissitudes, s'établirent à Pagan (Pugan). La date précise delà fondation de Pagan est incertaine; les Birmans la placent i3 ans après la destruction de Prome en io/i ap. J.-C. Les ruines elles-mêmes réfutent cette assertion ; la période de i3 ans entre Prome et Pagan fut inventée pour rattacher les deux dynasties et identifier les rois de Pagan avec la race solaire par Prome et Tagoung. Je crois (pie Pagan ne Tut fondé que vers la (in du \i'' ou le milieu du \iT siècle.
Sauf quelques données assez maigres des Annales chinoises, rien de l'histoire de Pagan n'est connu avant Auoratba ; avec ce roi commence la période que nous pouvons appeler historique. Les colonies hindoues* sur les côtes, s'étaient agrandies et constituaient une
menace pour le royaume de Pagan qui, maintenant, s'étendait au moins jusqu'à Prome vers le sud ; les Môns avaient été, par ces Indiens sans doute, repoussés dans le ïcnasserim. Anoratha brusquement fondit sur ces colonies eôtières, les détruisit et, continuant sa marche, prit Thatôn avant que les Môns eussent pu organiser la résistance. Le tripitaka, les bonzes éminents, les artistes indigènes et indiens, le roi Manuha et sa famille, lurent emmenés à Pagan, où Anoratha construisit un palais, ou plutôt une salle d'audience pour Manuha, qui, longtemps traité en roi, fut vers le déclin de sa vie dédié comme esclave à une pagode. Ce fut à cette époque que le bouddhisme du llinayàna s'établit a Pagan, mais sans déplacer la religion qui alors y florissait : un mélange d'hindouisme, de culte du ~\Aga (dont les vestiges sont nombreux) et de chamanisine. Les prêtres de cette religion hétéroclite étaient appelés « Ans )) = arivas ; ils s habillaient en noir, vivaient en communautés, possédaient des livres et exerçaient une influence énorme sur le pays. Ils avaient droit de jambage, même sur la reine et les princesses, et exerçaient ce droit rigoureusement. Les Aris ne furent abolis par édit royal que vers le milieu du xV siècle. Jusqu'à cette époque les rois de Birmanie se rendaient, une fois l'an, à la montagne Poppa, entourés de tout le peuple et précédés par les Aris, et là, offraient des sacrifices sanglants aux Nais ; les tètes des animaux étaient suspendues en festons aux piliers des temples.
Les Môns restèrent sous la domination birmane pendant environ !200 ans, puis ils s'émancipèrent. Un effort lut fait pour les subjuguer de nouveau, mais ne réussit point. Quelques années plus tard, les armées de Koubilai Khan envahirent Pagan qui fut alors définitivement abandonné. Le Pégou resta indépendant jusqu'au xvm* siècle.
L'examen des monuments et des bas-reliefs ne laisse aucun doute sur l'influence du nord-ouest et du nord-est d'un côté ; de l'ouest et du sud-ouest d'un autre ; non moins que sur l'influence du côté
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du sud et du sud-est ; la littérature et la langue comblent, sur ce point, les lacunes que parfois laissent les monuments. De toutes ces influences, réunies à Pagan entre le vin" et le xni' siècle, est sans doute résultée cette architecture si particulière et si imposante uni lait l'admiration du visiteur de 1 ancienne ville de Mien \
i. Ce résume, fait sur la demande de M. le général de Hevlié, avec qui j'ai eu l'honneur et le plaisir de visiter de nouveau Pagan, ne peut être nécessairement que très court et très succinct. Le sujet, très développé, formera le premier chapitre de rilistoire de la littérature en Birmanie, en préparation active pour l'École française d'Extrême-Orient, et que je pense livrer à l'impression celte année (wjoO).
(Note de M. Duroiselle.)