‹ L'architecture ionique en IonieChapitre 10 sur 15 · FACE DE LA BASE DODECAGONE · texte numérisé non relu

FACE DE LA BASE DODECAGONE

(Temple de Didymes.)

résultent des nécessités religieuses toutes particulières, au service desquelles l'architecte a dû mettre son habileté.

Dans la religion des Grecs, religion dont nous sourions parfois, mais qui avait, elle aussi, ses côtés profonds et sérieux et qui inspirait à ses sectateurs une foi aussi entière, aussi vive, que celle inspirée à nos pieux ancêtres du moyen âge par les dogmes du christianisme, la toute science, comme la fécondité infinie, appartenaient à la Terre, origine et support de toutes choses. Cette toute science s'exhalait en quelque sorte des entrailles du sol par certaines fissures profondes au fond desquelles l'imagination croyait entendre des bruits mystérieux, ou d'où s'échappaient, soit des eaux thermales, soit des vapeurs méphitiques. Quel que fût le dieu possesseur du sol où une fissure semblable existait, ce dieu devenait ainsi le confident de la Terre; il recueillait, de ces émanations souterraines, la connaissance de l'avenir, et pouvait à son tour communiquer, quoique d'une manière incomplète et confuse,

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cette connaissance au mortel qu'il chérissait. C'est ainsi que Poséidon au cap Ténare, Zeus Basileus à Lébadée, Gliaron à Nysa en Lydie, prophétisaient du fond de cavernes méphitiques, que l'antre de Claros et la fissure ou Xa(7[/.a du Gynthe, la montagne sacrée de Délos, inspiraient les oracles d'Apollon, et que le trou étroit et profond situé au milieu du sanctuaire de Delphes avait donné successivement aux trois possesseurs de a la rocheuse Pytho », Poséidon, Dionysos et Phœbus, la science de l'avenir.

Il n'y avait dans l'antiquité grecque aucun homme assez sceptique pour s'aviser d'élever des doutes sur l'existence des oracles, pour pénétrer sans un profond recueillement dans les sanctuaires où ils se rendaient, et pour entendre sans frémir les cris confus de la Pythie. Même un incorrigible raisonneur comme Socrate consultait les oracles et conseillait à ses disciples de les consulter. A plus forte raison les peuples n'entreprenaient-ils rien de grave sans avoir pris l'avis du dieu et n'osaientils résister à sa voix. Sur l'ordre d'Apollon Delphien, les Lacédémoniens déclarent « malgré eux », dit Hérodote, la guerre à leurs meilleurs amis, les Pisistratides ; sur une réponse du même dieu, les Athéniens abandonnent au pillage, à l'incendie, aux profanations des Perses, leurs maisons, leurs temples, leurs autels : sacrifice immense si l'on songe à quel point, chez les anciens, la religion était attachée au sol, et toute la vie publique et privée attachée à la religion. Lorsque Cyrus réclame aux habitants de Cymé le rebelle Pactyas réfugié dans leurs murs, ceux-ci, menacés d'un siège dont l'issue n'est pas douteuse, n'osent pourtant livrer le fugitif si le dieu de Didymes ne le leur permet. Et ils préfèrent s'exposer à tout plutôt que de désobéir à sa défense.

Pour la consultation de l'oracle, tous les moments n'étaient pas propices. En certaines saisons, Apollon était absent du temple : il voyageait, disait-on, chez les Hyperboréens. Ce n'était qu'à certains jours, et à des heures déterminées, qu'il voulait bien communiquer à sa prêtresse l'inspiration prophétique. Il fallait de plus acheter sa faveur et l'autorisation de ses ministres par des offrandes et des sacrifices. Il fallait enfin aider à la manifestation du délire de la Pythie par le recueillement, le silence et la solitude.

Où se tenaient donc ceux qui venaient interroger le dieu? Pénétraient-ils dans le sanctuaire même ? Mais les abords de la fissure sacrée étaient un adyton, un lieu où nul, sauf les prêtres, peut-être même la Pythie seule, ne pouvait sans profanation mettre les pieds. Restaient-ils donc en dehors, dans le pronaos, et, pour qu'ils pussent entendre les prophéties, ouvrait-on la porte toute grande? Mais alors

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les marchands d'encens, les oisifs, les promeneurs, toute la foule qui fréquentait les abords du temple, auraient pu, eux aussi, voir cette cérémonie si auguste, entendre les réponses du dieu aux questions posées par d'autres. Où eût été le mystère, le silence de bon augure nécessaire à l'inspiration? Il fallait donc ménager dans le temple une place qui satisfît à ces deux conditions : d'avoir vue sur le sanctuaire tout en en étant distincte; d'être entièrement isolée du monde extérieur. Cette place était précisément l'Olz-oç.

Nous pouvons maintenant, en comparant aux témoignages relatifs au temple de Didymes les passages plus nombreux qui se rapportent à celui de Delphes, et en confrontant tous ces textes avec les ruines elles-mêmes, nous faire une idée de ces cérémonies mystérieuses. Accompagnons donc à Didymes les députés envoyés, vers le commencement du iii^ siècle, par la ville de Milet, pour, aux termes d'une inscription maintenant conservée au Louvre, demander au dieu « s'il lui sera agréable et s'il sera avantageux à la ville que l'on célèbre en l'honneur d'Artémis Skiris les fêtes appelées Àyépasi; ».

Dès que la députation est arrivée au temple, et pendant qu'elle immole des victimes sur le grand autel de cendres qui s'élève devant la façade, la Pythie descend dans la partie du sanctuaire où se trouve le yaap'.a. Elle descend, ai-je dit ; car cette partie, où le sol était à nu, se trouvait, à Didymes, fort en contre-bas du reste de l'édifice, et par suite de l'ol-zio; ; la différence de niveau dépassait trois mètres, et c'était par un escalier que l'on avait accès dans le sanctuaire. Il en était aussi de même à Delphes :• toutes les fois que les auteurs mentionnent l'entrée de la Pythie dans le temple, ils disent qu'elle y descend ; toutes les fois qu'elle en sort, elle remonte. Le sens strict du mot adyton est d'ailleurs a endroit où il n'est pas permis de descendre ». Qu'est-ce maintenant que cette Pythie? D'où vient-elle? Sont-ce les prêtres qui l'ont choisie à leur gré? Est-ce le dieu lui-même qui l'a marquée d'un signe ? Nous ne le savons pas : les inscriptions ne la mentionnent jamais; les textes ne nous disent pas son nom. 11 est probable que c'était une femme obscure et ignorante, à laquelle des accès de quelque maladie effrayante, comme l'hystérie ou l'épilepsie, donnaient, aux yeux des fidèles, un caractère divin. C'est ainsi qu'aujourd'hui encore les musulmans regardent les fous comme étant en communication intime avec Allah.

Pendant de longues heures, quelquefois pendant deux ou trois jours, la Pythie reste enfermée dans le temple, sans prendre de nourriture, buvant l'eau sacrée qui sourd du ydnij.a, et mâchonnant les feuilles du

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laurier qui pousse auprès de la source. Lorsque la réclusion, le jeûne, la saveur amère du laurier, et l'excitation nerveuse produite par l'attente du dieu qui va tout à l'heure s'emparer d'elle, ont sulïisainment ébranlé l'organisme de cette malheureuse femme ; lorsque son corps commence à être agité de mouvements convulsifs et que l'écume lui vient aux lèvres, alors elle s'assied sur l'Omphalos, espèce de cône de pierre, entouré de bandelettes et dévotement arrosé d'huile, qui se dresse auprès de la fissure et rappelle par un symbole grossier la puissance féconde de la Terre. Les prêtres qui guettent tous ses mouvements introduisent alors la députation dans l'œcos, en ferment la porte extérieure, et ouvrent au contraire celle qui donne sur le naos : les députés se pressent dans l'ouverture de cette porte : c'est de là qu'ils regardent l'agitation de la Pythie, qu'ils entendent ses cris incohérents et confus, que le principal des prêtres, le prophète, se chargera plus tard de traduire en langage intelligible, de rédiger en vers et d'interpréter.

La violence des accès de la Pythie pouvait parfois entraîner la mort. C'est ce que raconte Plutarque au sujet d'une decesprophétesses, sa contemporaine : « Les présages étaient défavorables, et elle ne descendit dans l'adyton que malgré elle et avec répugnance. Elle s'agita sans laisser échapper un mot, elle paraissait violemment secouée ; avec un cri terrible, elle se précipita vers la sortie ; sa vue fit prendre la fuite non-seulement aux envoyés qui consultaient l'oracle, mais encore aux prêtres. Toutefois ils vinrent la relever peu de temps après, et elle avait toute sa raison; mais elle mourut après avoir langui quelques jours. »

La restauration de la cella, telle que l'a conçue M. Thomas, résulte d'une manière nécessaire des faits que je viens d'indiquer. 11 faut forcément supposer le sol naturel à nu au milieu du naos, et placer dans cet espace découvert la fissure sacrée, le laurier et l'omphalos. J'ai dit dans le second de ces articles quels obstacles avaient empêché de pousser en ce point les fouilles jusqu'au sol primitif qui, sur tout cet espace, se dérobe et s'enfonce beaucoup au-dessous du pied des murs du temple. 11 serait d'un haut intérêt d'entreprendre ce que nous n'avons pu faire : on retrouverait certainement la disposition exacte des localités que M. Thomas n'a pu indiquer que d'une manière tout à fait ^conjecturale.

Cet espace découvert s'étendait-il jusqu'aux murs de la cella? La trouvaille au pied de ces murs d'un massif de substructions destiné, semble-t-il, à supporter un dallage, exclut cette hj^polhèse. Il n'eût été d'ailleurs ni sensé ni beau de faire plonger ces murs dans la terre. Il

est donc à supposer que tout autour du temple régnait une sorte de trottoir qui permettait de gagner, sans profaner le sol sacré, la place où était la statue.

Quant aux murs eux-mêmes, ils existent sur tout le pourtour du naos jusqu'à la hauteur de 5 à 6 mètres : ils se composent de deux étages ; d'abord un soubassement continu, faisant une saillie d'un peu plus d'un mètre, et réduisant la surface de la cella à 22 mètres de large sur bh de long; sur ce soubassement qui monte jusqu'à la hauteur du dallage du péristyle, repose le mur proprement dit. Des pilastres ioniques le soutiennent du côté intérieur et correspondent aux milieux des entre-colonnements du portique. 11 y a neuf de ces pilastres sur chacun des côtés, et trois au fond, celui du milieu faisant vis-à-vis à la porte. De plus les angles sont décorés de demi-pilastres placés en retour d'équerre. Du côté de l'entrée, la décoration du mur est assez différente. Aux demi-pilastres de retour d'angle s'appuient deux autres pilastres, dont les côtés opposés à l'angle s'avancent jusqu'à l'aplomb des murs qui séparent de l'œcos les cages des deux escaliers. La porte d'entrée, correspondant, nous l'avons vu, au pilastre médian du mur de fond, est flanquée de deux colonnes corinthiennes engagées. L'intervalle entre ces demi-colonnes et les deux pilastres déjà mentionnés est égal à celui qui, sur les trois autres côtés du temple, sépare deux pilastres consécutifs.

Cette décoration des murs de la cella est assurément la plus belle partie de l'ornementation du Didyméon. Plusieurs chapiteaux de pilastres ont été rapportés et permettent d'en juger Ils étaient alternativement décorés, sur leur face principale, d'un fleuron séparant deux griffons, l'un mâle et l'autre femelle, ou d'une touffe d'acanthe surmontée d'une palmette et d'où partent de chaque côté des rinceaux; les pilastres d'angle étaient tous décorés de griffons. Ni les rinceaux ni les griffons n'étaient d'un modèle uniforme ; l'architecte avait laissé aux sculpteurs toute la liberté compatible avec la symétrie du monument, et cette liberté avait produit dans l'ornementation une variété des plus heureuses : tantôt les griffons sont sveltes et élégants dans leurs formes ; tantôt ils sont ti-apus et musculeux : ici ils s'avancent d'une allure tranquille et comme en jouant ; là ils semblent se menacer avec fureur. Nul doute qu'ils n'aient inspiré les architectes du temple d'Antouin et Faustine ; mais c'est en comparant l'imitation au modèle que l'on peut se rendre compte de l'immense supériorité de l'art grec sur l'art romain. Les griffons du temple* romain sont des animaux conventiormels, sans expression et sans vie : ceux de Didymes, au contraiie, sont pleins

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de vérité et de mouvement : leurs muscles se gonQent sous leur peau mobile ; leurs fortes pattes s'appuient sur le sol pour bondir ; leurs reins souples se cambrent; et il semble que dans leur tête fièrement levée, dans leurs yeux saillants, nous puissions lire la passion qui les agite. On pourrait faire une comparaison semblable entre les rinceaux d'e Didymes et ceux du Forum de Trajan. Et quoique ici l'œuvre romaine soutienne infiniment mieux le parallèle, quoique, dans sa richesse surabondante et ses dimensions exagérées, elle ne manque pas d'une réelle et majestueuse beauté ; combien elle paraîtrait lourde et chargée en face de l'œuvre grecque d'une richesse si sobre, d'une élégance si pure, d'un modelé à la fois si gras et si délicat !

Il faut d'ailleurs remarquer que rien ne motive la présence de grif-

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