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LE PREMIER TEMPLE DE DIDYMES

Ce serait une erreur de croire que la place des sanctuaires antiques ait été arbitrairement choisie par leurs fondateurs. Les dieux faisaient eux-mêmes connaître aux hommes, par quelque signe naturel ou par quelque apparition miraculeuse, l'endroit où ils aimaient à se manifester et où ils -voulaient être adorés. Ces endroits étaient souvent loin de toute ville, et c'est là précisément le cas pour le temple de Didymes.

C'est à 16 kilomètres au sud de Milet, antique cité des Lélèges, conquise et hellénisée par les colons ioniens, qu'était située Didymes. Le nom de la localité est d'origine carienne\ et, en effet, Pausanias, écrivain fort au courant des choses de l'Asie Mineure, sa patrie, nous apprend que, dès l'époque de la domination carienne sur celte côte, c'est-à-dire au plus tard dès le ix"" siècle avant Jésus-Christ, il existait en cet endroit un sanctuaire et un oracle. Les Carions, comme tous les Sémites, plaçaient volontiers leurs autels sur les hauts lieux; à ce point de vue, la position de Didymes avait dû attirer leur attention. C'est en effet le point culminant des plateaux qui forment le territoire milésien, et de là le regard s'étend sur un horizon immense. Au nord, la longue chaîne du mont Mycale, prolongée par les hautes îles de Samos etd'Icaria ; au sud, par-delà le golfe appelé dans l'antiquité Bargylétique, la longue et pittoresque presqu'île d'Halicarnasse ; à l'est, la masse imposante du Latmos, la montagne sacrée où la tradition plaçait les amours et le sommeil éternel d'Endymion; à l'ouest enfin, tout le groupe septentrional des petites Sporades, les hauteurs déchiquetées de Patmos, les îles Fourni (anciennes Corsiées) et leurs montagnes de marbre, Léros, Calymnos et l'île sainte d'Esculape, Cos. Mais ce qui donnait surtout à Didymes un caractère sacré, c'était l'existence en ce point d'une de ces fentes du sol, de ces fissures étroites et profondes, comme il en existe tant en Grèce et comme en particulier on en rencontre souvent sur les plateaux calcaires du territoire milésien. Une source, peut-être saline ou sulfureuse, sour-

1 . Did-yma est formé comme Id-ynia, Sid-yma, Lor-yma, Kib-yma, auxquels il faut joindre Ol-ymos, et le nom de la tribu des Sol-yme^i, en Lycie. Im est la désinence du pluriel dans les langues sémitiques, auxquelles Christian I.assen a démontré que la langue carienne devait être rattachée. — L'étymologie donnée par Lucien nu mot Didymes [Aslrol. 23) ne supporte pas l'examen.

(lait du fond de celte fissure '. Or les exhalaisons de ces crevasses (■/J.c^j.'x.ia), les eaux qui en sortaient ou dont on s'imaginait entendre le bruit souterrain, passaient dans l'antiquité pour avoir une origine divine et pour communiquer l'inspiration prophétique. Un des oracles les plus lameux de la Grèce était celui de l'antre méphitique de Zeus Trophonios, en Béotie ; le temple d'Apollon, à Delphes, était traversé par l'eau de la fontaine Cassotis, et de nombreux textes mentionnent la fissure sacrée du sanctuaire d'Apollon Cynthien, à Délos. Enfin, à Athènes même, l'Erechtheïon était bâti sur la déchirure, encore visible aujourd'hui, faite au rocher de l'Acropole par le trident de Poséidon.

Lorsque les Grecs eurent dépossédé les Gariens du littoral de l'Asie, l'oracle de Didymes ne cessa pas d'être en honneur. Le Dieu dont la loute-science et la volonté se révélaient par cet oracle fut seulement hellénisé : il devint un Apollon, distingué de ses congénères de Délos et de Delphes par les surnoms de Philios ou F'hilésios, d'Oulios et de Diflyméen. Une puissante famille sacerdotale, celle des Branchides, qui rattachait son origine au fondateur même du culte, conserva la possession du sanctuaire. L'existence de cette famille était si intimement liée à celle du hiéron, que son nom avait iini par se substituer, dans l'usage courant, à celui de la localité même; on disait : « le temple des Branchides, 70 Upov To £v Bpay/t^aiç », ou plus brièvement « les Branchides, oî Bpay/i^ai », au lieu du « temple de Didymes ». L'oracle dont ils étaient les interprètes héréditaires était vénéré de toute l'Asie Mineure, rivalisait avec celui de Delphes et surpassait en renommée celui de Délos. De toute part on venait le consulter et acheter ou payer une réponse favorable par de riches offrandes. Le roi de Lydie, Crésus, consacrait dans le temple quantité d objets précieux, et le Pharaon Nechao, après la victoire qu'il remporta en 608 à Magiddo sur le roi de Juda, Josiah, y envoyait le vêtement qu'il avait porté pendant la bataille.

Le temple des Branchides fut incendié, soit par Darius lorsqu'il s'empara de Milet, en Ix^h avant Jésus-Christ, soit par Xerxès après la bataille du Mycale (479), où les Milésiens, chargés de garder les cols par où l'armée perse pouvait faire retraite, s'étaient tournés contre les vaincus et avaient achevé leur désastre. La statue placée au fond du temple, et dont nous parlerons plus loin, fut emportée à Ecbatane, et les Branchides eux-mêmes, soupçonnés par les Perses, accusés de trahison par les Grecs, durent, de gré ou de force, suivre leur dieu dans la haute Asie. Us s'éta-

1. Jamblique, de Mysl., éd. Parthey, p. 127. — CallisLhènes dansStrabon, X'VII, 1, 43. Cf. Gelzer, de Brancliidis.

D'APOLLON DIDYMEEN.

blirent en Sogdiane, où Alexandre retrouva cent cinquante ans i)lus tard leurs descendants, et les fit massacrer comme sacrilèges, au nombre de trois mille. A la suite de cette dévastation du sanctuaire et de cette proscription de ses prêtres, l'oracle se tut pendant longtemps, et la source mystérieuse dont les vapeurs inspiraient le délire prophétique cessa, diton, de couler.

De ce premier temple de Didymes, dorique très-probablement, il ne reste pas une pierre. Mais depuis le port Panonnos jusqu'à l'entrée du

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