LE TEMPLE D'APOLLON DIDYMEEN
(il ne l'a jamais été), du moins déjà dans l'état où il est resté depuis, et que, le gros œuvre achevé et le trésor de Milet épuisé par la dépense, on avait renoncé à pousser plus loin les travaux. La date de la mort de Séleucus (281) est donc, pour l'achèvement approximatif du temple, une date minimum au-dessous de laquelle on ne peut descendre, et sur laquelle il faut évidemment anticiper de plusieurs années, car, d'une part, le renvoi de la statue semble se placer plus logiquement au début du règne de Séleucus qu'à la fin, et de l'autre la poursuite des travaux jusqu'à ce que l'édifice fût en état de recevoir le dieu a sans aucun doute duré bien des années.
Il y a plus : les auteurs qui nous apprennent cet acte de piété de Séleucus n'auraient eu garde d'oublier de nous prévenir s'il avait contribué à la construction du temple. De leur silence on peut donc conclure que cette construction avait été faite avant son règne et qu'on n'y travaillait déjà plus. Cette conclusion est d'ailleurs logique, car au milieu des longues guerres des généraux d'Alexandre, ni aucun d'eux ni aucune des villes d'Asie, engagées bon gré mal gré dans la lutte, ne pouvait assurément consacrer à un édifice les sommes énormes que le Didyméon a dû coûter. Or, peu d'années avant le règne de Séleucus se place un fait d'une importance capitale dans l'histoire de Milet : la prise d'assaut de la ville par Alexandre en 334. Plusieurs quartiers furent brûlés, le reste mis au pillage, un grand nombre d'habitants vendus comme esclaves. Ce n'est évidemment pas de longtemps après un pareil désastre que les Milésiens ont pu entreprendre une œuvre aussi gigantesque. Et si l'on rapproche de ces considérations le fait que Séleucus, à son passage à Milet en cette même année 334, trouva l'oracle déjà rétabli, on admettra, je pense, sans peine, que la construction du temple a dû avoir lieu avant 334, pendant cette époque de prospérité qui suivit le traité d'Antalcidas et précéda la conquête d'Alexandre, et que c'est précisément la ruine de Milet qui interrompit l'œuvre à moitié faite.
S'il était certain que l'édifice construit à Didymes par Pœonios d'Éphèse et Daphnis de Milet fût le second temple, et non pas le premier, nous trouverions encore là une confirmation des déductions précédentes ; car Paeonios travailla aussi à Éphèse, et l'Artémision d'Ephèse était à peu près achevé en 334 av. J.-G. Mais les témoignages de Vitruve, de Strabon et de Pline à propos de l'Artémision et du Didyméon sont tellement obscurs et confus, les divers temples, les uns du yi*" siècle, les autres du iv%y sont si mal distingués les uns des autres, qu'il est impossible de déterminer d'une manière incontestable la date des architectes dont les noms nous ont été conservés.
Ainsi, en résumé : certitude que le Didyméon était déjà, plusieurs années avant 281, en l'état où il est resté ; très-grande probabilité que la construction en est antérieure à 33ii; certitude qu'il est l'œuvre d'élèves de Pythios; vraisemblance que ces élèves étaient Pseonios et Daphnis.
Le Didyméon, nous l'avons dit, ne fut jamais achevé : Pausanias le déclare formellement. Caligula eut un moment l'intention de le terminer; il en fut de ce projet comme de beaucoup d'autres qu'il avait conçus : la mort ne lui laissa pas le temps d'en commencer l'exécution. L'examen des ruines montre que l'intérieur du temple était à peu près tini : il ne restait plus qu'à ravaler quelques moulures. A l'extérieur, les colonnes du pronaos étaient cannelées, mais les bases n'en étaient pas toutes sculptées; l'entablement était posé et fini; il est impossible de savoir si le fronton était resté vide ou s'il avait reçu une décoration sculpturale. Sur la façade latérale nord, les colonnes n'étaient cannelées que sur une partie de la longueur; sur la façade latérale sud, ainsi que derrière la cella, elles étaient restées épannelées. C'est donc une restitution, certaine d'ailleurs, plutôt qu'une restauration proprement dite, que M. Thon)as a dû faire et qu'il me reste maintenant à expliquer; mais auparavant il est nécessaire de dire comment les données indispensables à cette restitution ont été obtenues. — Le récit de ces travaux paraîtra, je le crains bien, un peu froid et aride : c'est qu'en effet les fouilles sont souvent arides et ennuyeuses; le travail avance lentement, au milieu de mille et mille difficultés, de déceptions et de tâtonnements; souvent une découverte inopinée est suivie de longs jours de vaine attente. Pour faire de semblables recherches un drame où l'intrigue soit fermement nouée, où les événements marchent sans dévier vers un dénoûment certain, où l'intérêt aille en crescendo jusqu'au dernier moment, il faut certains artifices de composition auxquels la science ne doit pas, je crois, recourir. Dût l'intérêt de ces pages en souffrir un peu, les lecteurs de la Gazette ne me blâmeront pas, j'en ai la ferme confiance, d'avoir tenu à être sincère.