‹ L'architecture ionique en IonieChapitre 6 sur 15 · FOUILLES · texte numérisé non relu

FOUILLES

Le temple de Didymes a été renversé par un tremblement de terre, à une époque assez récente, car une petite église a été enseveUe par la

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catastrophe. Los tambours des colonnes et les blocs énormes qui formaient les murs du naos ont été précipités en Ions sens, les uns dans l'intérieur du périmètre de l'édifice, les autres bien loin au delà. Trois colonnes seulement sont encore debout, deux au nord, adjacentes, une autre au sud, isolée. Ces trois colonnes dominent de beaucoup l'amoncellement des débris et se voient de fort loin en mer. Au commencement de ce siècle, des Grecs de Saraos sont venus bâtir un village en cet endroit. Ces gens, s'ils ne démentent pas toujours le proverbe fort en vogue dans l'Archipel : « }iafj.iwr/i;, x,'Xs<pT-/î; : Samien, voleur», sont intelligents, actifs et bons ouvriers. Les maisons assez misérables qu'ils se sont construites se pressent tout autour du temple, grimpent même Çcà et là sur les ruines, s'appuient sans façon aux colonnes, aux restes de murs. Du côté est, sur un monticule formé par les décombres, s'élève un moulin à vent.

C'est de ce moulin que l'on peut le mieux se rendre compte de l'aspect et du plan des ruines. Si on regarde de là vers le sud-ouest, on aperçoit à ses pieds un vaste espace rectangulaire dont les côtés sont dessinés par de grandes masses de blocs superposés en désordre. I e niveau général atteint par la crête de ces entassements de blocs est à peu près à la hauteur des terrasses des plus hautes maisons du village. Le milieu de ce rectangle forme une dépression qui était, avant les fouilles, remplie elle aussi de blocs, ceux-là alignés à côté les uns des autres,, comme si un grand pan de mur s'était écroulé d'une seule masse et ne s'était disjoint qu'après sa chute. Cette dépression était tout entière couverte d'épaisses touffes de figuiers sauvages , poussés entre les interstices des blocs, et qui, trouvant là une fraîcheur constante, manifestaient leur vigueur par le vert sombre de leur feuillage. En se glissant entre les branches, on apercevait, vers le fond de la cavité qu'ils recouvraient, des fragments d'architecture et de sculpture monumentale, déjà, pour la plupart, dessinés tant bien que mal dans les ouvrages des Dilettanti et de Texier, Çà et là aussi , dans les intervalles des blocs accumulés en bourrelet sur les côtés du rectangle, on entrevoyait les restes d'un gros mur. Cet espace rectangulaire était évidemment le naos, et comme aucune ouverture n'existait au fond, le pronaos devait certainement être cherché vers l'est, soit sous le moulin, soit plus loin encore.

De notre poste d'observation, tournons-nous maintenant vers le nord. Presque à nos pieds, au bas du monticule sur le sommet duquel nous sommes, deux grandes et belles colonnes sont encore debout, cannelées, bien conservées. Au-dessus de leurs chapiteaux est encore en place le morceau d'architrave qui les relie. Le bas de ces deux colonnes est

enfoui sous terre, et une maison s'appuie à l'une d'entre elles. Si en partant de ces deux colonnes on fait le tour du naos par l'ouest, on rencontre de distance en distance, dans les rues et au fond des maisons, des bases de colonnes et des tambours tombés les uns sur les autres comme des capucins de cartes. Ce n'est que du côté sud du temple, et dans une position symétrique à celle de la plus orientale des deux colonnes du côté nord, qu'il s'en trouve une troisième debout, en partie enfouie comme les autres, et restée épannelée. Les Grecs, on le sait, ne taillaient les cannelures qu'une fois tous les tambours mis en place, afin d'éviter les cassures des arêtes, pendant l'opération difficile du montage. Sur le chapiteau de cette colonne s'était établi au moyen âge un moine stylite : on voit encore les restes de la maisonnette qu'il avait bâtie là pour s'abriter.

A l'est des ruines, entre cette colonne non terminée et les deux du côté nord, s'abaisse, depuis le moulin, une longue pente douce où les blocs sont recouverts de terre, et au milieu de laquelle s'élèvent deux maisons contiguës. Au bas de la pente, d'autres maisons se pressent, des deux côtés d'une rue dirigée du nord au sud; au delà de cette rue s'étend le gros du village.

Tel était l'état des ruines de Didymes lorsque, dans les premiers jours de mai 1873, nous vînmes, M. A. Thomas et moi, nous établir dans le village.

Déblayer complètement le temple était un travail trop considérable pour qu'il fût possible de songer un seul instant à l'entreprendre, avec la somme dont je disposais encore*, et avec le matériel fort restreint que j'avais entre les mains : deux paires de moufles en fer, quelques bois de bigues, quelques câbles, trois crics, des pinces, des pioches, des pelles et des brouettes. 11 ne pouvait être question que de deux choses : recueillir les renseignements nécessaires à mon compagnon de voyage pour une restauration de l'édifice; extraire des ruines et expédier en France les morceaux de sculpture monumentale déjà visibles, et ceux que le hasard des fouilles ferait découvrir.

Je m'occupai aussitôt d'accomplir ce double programme.

Malheureusement une des parties du temple les plus intéressantes à tous égards, le fond du pronaos et sa communication avec le naos, était évidemment juste sous la montagne de débris au sommet de laquelle s'élevait le moulin. Acheter ce moulin, le détruire et déblayer l'énorme amas de ruines qui lui servait de soubassement, eût été beaucoup trop

1. J'avais déjà fiiit des fouilles considérables à Milot et à Héraclée du I.atmos.

coûteux. Travailler au-dessous de lui, au pied de cet amoncellement de blocs superposés au hasard, sujets par suite à glisser el à s'ébouler à l'improviste, était chose fort délicate.

Gênés par cet obstacle insurmontable, force nous était de borner notre tâche aux quatre points suivants :

1° Dans le naos, il fallait reconnaître le niveau du dallage antique, la place de la fissure sacrée, la disposition, le long du mur de la cella, des pilastres qui le soutenaient à l'intérieur, et la décoration de la base de ces pilastres. Il fallait enfin chercher s'il ne restait pas quelque débris du piédestal de la statue du dieu ; la statue même étant en bronze, il n'y a aucun espoir de la retrouver.

2° Dans la partie du pronaos située à la hauteur du moulin, on voyait du côté sud une sorte de chambre rectangulaire creuse, obstruée par de gros blocs entre lesquels il était impossible de passer. Quelques vieillards se rappelaient avoir pu, dans leur enfance, se glisser dans cette cavité et y avoir trouvé un escalier comblé, au bout de quelques marches, par les terres éboulées. On ne pouvait déblayer cet escalier sans ébranler le monticule du moulin, mais la même recherche était possible du côté nord, oîi un plus grand espace existait entre le moulin et le mur latéral du pronaos. Bien que de ce côté l'amoncellement des terres ne laissât voir aucune trace de chambre, il était probable qu'il existait là une disposition analogue à celle du côté sud. 11 était important de vérifier cette particularité si originale dans la disposition d'un temple grec.

3° Au pied des deux colonnes du côté nord, la configuration du terrain se prêtait particulièrement à la recherche de la base du mur du naos et de la base des colonnes elles-mêmes. Le dallage du péristyle une fois trouvé, il resterait à mesurer, au moyen d'un échafaudage, la hauteur et le galbe des colonnes, et à en dessiner le chapiteau.

li° Enfin, au moment même où nous nous installions à Didymes, M. Richard Wood avait le bonheur de découvrir, au milieu des ruines malheureusement bien saccagées de l'Artémision d'Lphèse, une des bases de colonnes sculptées, mentionnées par Pline dans un texte célèbre et torturé de toutes les manières par les commentateurs modernes. J'avais pu voir moi-même, à la station d'Âyasolouk, cette base, l'œuvre la plus admirable de la sculpture décorative grecque, après les frises du Parthénon. Le temple de Didymes, contemporain de celui d'Ephèse, n'avait-il pas, lui aussi, quelques-unes de ses colonnes décorées de bases sculptées? S'il en était ainsi, c'était évidemment du côté de la façade qu'on avait le plus de chance de faire une heureuse trouvaille. Quoique les

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maisons couvrissent en partie cette façade et rendissent de ce côté les travaux fort difficiles, il fallait à tout prix tenter cette recherche.

Ce programme une fois arrêté, et les négociations nécessaires pour l'expropriation de quelques jardinets, fours et pans de mur, menées à bien, non sans mille glapissements, pleurs et malédictions de la part des femmes, et sans force tentatives des gros bonnets du village pour exploiter le besoin que j'avais de leur concours, les quatre points furent attaqués simultanément dès les premiers jours de mai. A partir de ce moment, les fouilles furent poussées avec une activité soutenue jusqu'à la fin de juillet. Le nombre des ouvriers employés ne fut jamais inférieur à cinquante, et s'éleva parfois jusqu'à la centaine. C'était le plus grand nombre d'hommes que l'on pût faire travailler utilement sur un espace aussi restreint.

De nos quatre fouilles, la première, celle du naos, fut loin de donner les résultats que nous en attendions. Une fois que la mine eut un peu déblayé le terrain, une tranchée longitudinale fut ouverte dans l'axe de la cella, et sur toute la longueur possible. Au bout de trois semaines, on était déjà parvenu à un niveau beaucoup plus bas que celui du péristyle du temple, et cependant la pioche ne rencontrait encore ni le dallage du naos, ni le massif de construction sur lequel ce dallage, s'il avait jamais existé, eût forcément dû reposer. Une tranchée transversale, poussée de l'extrémité est de la première vers le mur sud du temple, nous fit bientôt découvrir le pied de ce mur : il était en effet de beaucoup en contre-bas du sol du péristyle, mais cependant au-dessus du niveau auquel était descendue la première tranchée. Celle-ci cependant continuait à se creuser péniblement; il avait fallu établir des banquettes pour le pelletage des terres, et déjà les ouvriers avaient grand'peine à jeter les déblais sur ces banquettes. Les deux parois de la tranchée, presque verticales, et formées de terre meuble surmontée d'une masse pesante de blocs, menaçaient de s'ébouler sur les ouvriers. Force me fut d'arrêter le travail, sans avoir pu ni atteindre la place où avait dû être la statue, ni parvenir à la profondeur du sol antique au milieu de la cella, à l'endroit où avaient dû être la fissure sacrée et V Omp halos prophétique. Malgré cette déception, la fouille n'en avait pas moins constaté d'une manière certaine deux faits fort importants :

1° Le pied du mur de la cella était, à l'intérieur, beaucoup plus bas qu'à l'extérieur.

2*» Le sol au milieu du temple était encore plus bas, et en ce point il n'y avait jamais eu de dallage. Nous reviendrons longuement sur

ces résultats lorsque nous entreprendrons la restauration du temple.

Restait à dégager la porte par laquelle la cella communiquait avec le pronaos. Serait-il possible de le faire? la chose était fort douteuse. Toute cette partie était en effet couverte d'énormes blocs entassés les uns sur les autres et aic-boutés réciproquement, de sorte que le déplacement d'un seul pouvait entraîner l'écroulement de plusieurs autres; or, immédiatement au-dessus, était la plate-forme du moulin. La terre qui remplissait les interstices de ces blocs empêchait de se rendre compte des dimensions de chacun d'eux, de l'effet que pouvaient produire les pinces et les crics, et compliquait singulièrement le travail.

Néanmoins un petit nombre d'ouvriers, choisis parmi les plus forts et les plus adroits, furent mis à l'œuvre et attentivement dirigés. On fit d'abord crouler quelques blocs qui roulèrent comme une avalanche jusqu'au fond de la tranchée creusée au milieu de la cella. On put apercevoir alors le haut des demi-colonnes engagées qui flanquaient la porte et auxquelles avait appartenu un beau chapiteau corinthien dessiné jadis par les Dilettanti et détruit depuis. Ensuite, en calant avec des pierres et des bois mis en tous sens les blocs qu'il était impossible d'enlever, on put creuser entre ces deux demi-colonnes une sorte de trou de taupe, qui permit d'apercevoir successivement les jambages, puis le seuil de la porte, de constater que ce seuil était à plus de 3'", 50 au-dessous du pied du mur de la cella, du côté intérieur, enfin d'apercevoir les premières marches de l'escalier qui rattrapait cette dilférence de niveau et permettait de descendre du pronaos dans le sanctuaire. Ainsi se trouvaient ( onffrmés les résultats de la fouille précédente et expliqués des textes précis, relatifs au temple de Delphes, qui n'avaient jamais été compris jusque-là. Nous y reviendrons tout à l'heure.

Si les trois fouilles entreprises dans le naos n'avaient pu, à cause des difficultés matérielles, donner tous les résultats que nous en attendions, en revanche celle entreprise au nord du moulin, pour vérifier s'il n'y avait pas de ce côté un escalier semblable à celui dont on apercevait les indices du côté sud, réussit beaucoup mieux et put être poussée beaucoup plus loin que nous ne l'avions espéré. Il suffit d'enlever quelques pieds de terre mêlée d'éclats de pierre pour dégager la cage d'un escalier de marbre à deux volées parallèles, fort bien conservé, et dont nous atteignîmes au bout de quinze marches le palier inférieur. Sur ce palier s'ouvrait à gauche, c'est-à-dire du côté de l'axe du pronaos, une porte large de l'",80, encombrée de terre, d'éclats de pierre et de blocs à demi en équilibre; les deux jambages de cette porte, en beau marbre blanc, avaient été lors de la ruine de l'édifice fortement ébranlés. Sur le

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seuil, on voyait encore les trous de scellement des gonds, ceux où entraient les verrous des battants, et les sillons circulaires creusés par le tournage de ces derniers. Pourrions-nous nous avancer au delà de ce seuil, pénétrer, ne fût-ce que de quelques pieds, dans l'espace compris entre les deux escaliers et sur lequel s'élevait ce moulin maudit dont nous aurions salué avec une joie peu charitable l'incendie ou l'éboulement? Le danger de l'entreprise était si évident que nous ne trouvâmes parmi nos ouvriers qu'un seul homme assez casse-cou pour consentir à travailler en cet endroit : c'était un nommé Pavlos, à moitié fou et qui

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BASE DODECAGONE.

(Temple de Didymes.)

s'était épris d'affection pour nous parce que nous le défendions de notre mieux contre les lazzis et les bourrades de ses camarades; il travaillait à petits coups, attaché par les reins à une corde dont deux hommes, postés en haut de l'escalier, tenaient l'autre bout, prêts à hisser vivement si quelque éboulement s'annonçait. Mon contre-maître, M. A. Veux, jeune Français Smyrniote fort intelligent, ou moi-même, restions sans cesse les yeux fixés sur la muraille du remblai que notre homme affouillait à la base. Nous pûmes ainsi dégager, au delà du seuil, un degré: le palier inférieur de l'escalier était donc plus haut que le dallage de la salle sur laquelle s'ouvrait la porte. A ce moment la fouille présentait l'aspect d'une niche creusée dans un sol friable à l'extrême, composé qu'il était

de poussière et de menus débris, et au-dessus de cette niche étaient suspendus des blocs branlants impossibles à soutenir au moyen des bois en ma possession, et dont l'étranglement de la porte empêchait seul la projection en avant. Le danger devenait si sérieux que je ne crus pas pouvoir exposer plus longtemps la vie d'un homme, et fis abandonner le chantier. Aussi bien avions-nous éclairci complètement le problème qui nous occupait, et acquis la certitude :

1" Que le fond du pronaos ne communiquait pas directement avec le naos, suivant la disposition ordinaire des temples, mais formait une salle séparée dont les textes relatifs au temple de Delphes nous faisaient connaître le nom grec, l'olvco; ou chainhre-,

2° Que des deux côtés de cette salle se trouvaient des escaliers donnant accès à un combla situé au-dessus du pronaos.

Commencée en même temps que celle de l'escalier, la fouille des colonnes était terminée bien auparavant. Un jeu de moufles, fixé à un long câble passé autour de l'architrave, servit à retirer les blocs tombés des parties supérieures du mur du naos. Après avoir ainsi enlevé cinq mètres de remblai, on découvrit la moulure qui ornait le bas du mur du temple, et en même temps les bases des deux colonnes, assez bien conservées et peu différentes des bases de Priène, du Mausolée et d'Éphèse. La difiiculté de supprimer une rue du village, jointe à la profondeur du remblai, nous décida à ne pas continuer la fouille en avant jusqu'aux degrés du péristyle dont le nombre resta ainsi indéterminé.

La base relevée, il fallait trouver par une mesure directe la hauteur exacte de la colonne, évaluée par Texier d'après une triangulation approximative à environ 20 mètres, et en dessiner le chapiteau dont on n'avait que des croquis assez peu exacts. Du monticule du moulin, nous fîmes donc lancer par- dessus l'architrave une pierre attachée à une ficelle. Cette ficelle servit à hisser une corde. Alors un vieux marin de Samos, plein d'ardeur et très-ingambe malgré ses soixante-dix ans, le «capitaine Zaccaria », comme son humeur raisonneuse et ses airs d'importance nous l'avaient fait familièrement appeler, grimpa comme un châtie long de cette corde et amarra solidement au moyen de câbles passés au-dessus d'un des chapiteaux deux poulies qui servirent à monter un échafaudage de planches construit de manière à faire tout le tour d'une des colonnes. Nous nous faisions hisser jusqu'à cet échafaudage au moyen d'une troisième poulie et d'une corde terminée par une boucle. Le vent, très-violent sur la côte d'Asie Mineure pendant l'été, faisait bien grincer les câbles et vaciller cette galerie de bois suspendue à 20 mètres en l'air. Néanmoins mon compagnon de voyage put y travailler plusieurs jours de suite et

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relever avec la plus minutieuse exactitude tous les détails du chapiteau.

Cependant notre attention se concentrait peu à peu sur les travaux du pronaos, et, à mesure que la fin ou le ralentissement des autres fouilles le permettait, c'est là que je reportais ouvriers et matériel.

Ce côté des ruines formait, nous l'avons vu, une longue pente douce recouverte de terre, et s'abaissant depuis le moulin jusqu'au plus épais du village. Une rue dirigée du nord au sud et bordée de deux rangées de maisons occupait le bîis de la pente. Autant que nous pouvions en juger, elle recouvrait en grande partie la rangée de colonnes de façade. Au milieu de l'espace entre cette rue et le moulin s'élevaient deux maisons à l'une desquelles était attenant un petit jardinet de 8 ou 10 mètres carrés à peine. Qui n'a point entendu glapir, sangloter, hoqueter les femmes des villages grecs, aune lamentation funèbre ([AupioT^o-yiajjnepeut se faire une idée de la tempête que souleva l'expropriation de ces quinze ou vingt pieds de tomates et de cette brassée de haricots, mieux payés par nous qu'ils ne l'eussent été à Paris à la fin du siège. Il fallut l'intervention du Medjlis (conseil des notables) pour arrêter ce torrent de larmes, entrecoupées de menaces et accompagnées de spasmes nerveux, devant lequel les ouvriers avaient dû s'arrêter ; le calme rétabli, on se mit vivement à l'œuvre.

Nous avions choisi comme point de départ de nos fouilles l'extrémité du mur latéral sud du pronaos, en termes techniques la TC>pa(7Ta; ou ante méridionale. En ce point la destruction du jardinet nous donnait assez de place pour nous remuer, tandis que du côté nord du pronaos il eût fallu commencer par la démolition de deux maisons. Le haut du mur futbientôt dégagé jusqu'à son extrémité et peu après apparurent presque simultanément la colonne située dans le prolongement de l'ante, et celle placée à la hauteur de l'ante, à l'intérieur du pronaos, cette dernière assez abîmée, l'autre parfaitement intacte ; le remblai était formé de ce côté d'un mélange de gros blocs d'architrave, de tambours brisés, de fragments de caissons, enchevêtrés les uns dans les autres et empâtés dans une terre compacte. Pour comble de malechance, le voisinage des maisons interdisait de recourir à la mine. Il fallut embraguer tous ces blocs l'un après l'autre, les hisser au moyen d'une bigue et d'un palan, puis les tirer à travers une ruelle étroite et tortueuse. Aussi est-ce avec de grandes fatigues que l'on parvint à la profondeur d'une dizaine de pieds, profondeur à laquelle on trouva à la fois, et la base de l'ante, décorée d'une moulure admirablement belle et bien conservée, et la base de la colonne située en avant, intacte elle aussi, et semblable à celle des deux colonnes du côté nord. Nous reconnûmes encore deux des colonnes

2h LE TEMPLE

situées dans l'intervalle des antes, et dont il était nécessaire de connaître la position pour dresser le plan exact du pronaos.

Pendant que ces dernières recherches s'achevaient, un grand effort était fait pour mettre à découvert la colonne extérieure de la façade, située dans le prolongement de Tante et immédiatement au delà de celle qui avait été dégagée de prime abord. Le souvenir de la base sculptée trouvée par M. Wood à Éphèse me trottait dans la tête. Aussi portai-je de ce côté-là mes meilleurs ouvriers et la plus grande partie de mon faible matériel.

Le haut de la colonne cherchée fut assez vite trouvé et mis à nu sur la moitié de son pourtour tournée vers le temple ; la moitié extérieure restait engagée sous le mur d'une maison. Mais lorsqu'il fallut creuser plus profondément, de grandes difficultés se présentèrent. Toute la colonne était en effet comme encastrée dans un mur formé par la juxtaposition de gros blocs pris à des édifices antiques. Ce mur, évidemment construit au moyen âge, avant la destruction du Didyméon, pour barrer toute la façade et faire du temple un château fort, avait une épaisseur de plus de 3 mètres, et derrière était une sorte de banquette, construite de même et allant jusqu'à la seconde rangée de colonnes. Il fallait dégager successivement chacun des blocs à coups de pince, passer dessous des bragues, et les hisser au moyen du palan ; toutes manœuvres assez difficiles dans un espace resserré de tous côtés par des maisons. Nos efforts furent heureusement récompensés par la découverte d'une base du profil le plus original, et dont le gros mur qui nous avait coûté tant de peine avait du moins préservé de toute atteinte les délicates sculptures : c'est la plus voisine de la porte d'entrée, au Louvre, dans la salle Rothschild. Au premier abord, cette base paraissait intacte; mais lorsqu'elle fut bien nettoyée nous nous aperçûmes que du côté extérieur elle était partagée par d'imperceptibles cassures en une infinité de fragments restés exactement juxtaposés, mais dont beaucoup s'enlevaient par le simple effort de la main. Le choc des colonnes voisines, lors de l'écroulement du temple, et l'ébranlement du sol causé par la catastrophe, étaient sans doute les coupables de ce ravage.

Pour dégager tout le pourtour de cette base de manière à la dessiner d'abord, à l'enlever ensuite, il fallut soutenir en dessous le mur d'une maison à l'aide d'un madrier posé de champ et supporté par des étais verticaux. Pendant ce travail, le propriétaire de la maison, un pauvre vieillard, restait du matin au soir accroupi au fond de sa cave largement éventrée par la fouille, et contemplait fixement les ouvriers avec des yeux pleins de larmes. Les rayas de ces pays sont si habitués aux pro-

messes des fonctionnaires turcs que notre parole d'honneur de refaire, après l'extraction de la colonne, un solide soubassement à la maison, n'avait pas eu le pouvoir de rassurer le pauvre paysan ; il ne commença à se consoler que lorsqu'il vit les maçons à l'œuvre.

Il fallut triompher des mêmes obstacles matériels pour atteindre et pour isoler la colonne de façade suivante, en allant vers l'axe de l'édifice. Celle-ci (c'est la seconde dans la salle du Louvre) n'apparut que plusieurs jours après.

Beaucoup plus abîmée que la première par des infiltrations d'eau, elle était, elle aussi, en partie engagée sous une maison; cette maison appartenait à un vieux pappas, ivrogne et colère, justification vivante du dicton grec :

TtTïOTa Sk/ ToO p.ï'vci na^à va ■j'S'JYi TrâjïTva;.

« Ignorant et vaurien, fainéant et glouton, il ne lui reste plus qu'une chose à faire : devenir pappas. »

Notre homme se fâchait tout rouge à la plus engageante proposition d'achat, d'indemnité ou de reconstruction de sa bicoque. Je voulus alors essayer de lasoutenir commej'avais fait de l'autre, au moyen d'une pièce de bois glissée sous le mur. Mais la maison du pappas était vieille et mal bâtie; dès qu'on travailla dessous, de grosses lézardes s'ouvrirent dans les murailles. Cet accident eut d'ailleurs un bon résultat : devant la nécessité, le pappas cessa ses criailleries, accepta les propositions que je lui avais d'abord faites, et laissa démolir son mur.

Il ne fallait pas songer à enlever la colonne suivante; il eût fallu jeter bas non-seulement la maison du pappas tout entière, mais une autre encore, celle-là grande et neuve. Tout ce qui nous parut possible, ce fut de pratiquer une sorte de galerie par laquelle mon compagnon de voyage pût se glisser à quatre pattes jusqu'à la colonne, la mesurer et la dessiner; celle-ci était assez analogue comme profd à la première trouvée, avec cette différence que le bandeau circulaire de la partie supérieure était décoré, non plus de rinceaux, mais de palmettes du plus beau caractère.

Des trous de sondage nous firent reconnaître que les cinq colonnes de la moitié nord de la façade n'avaient jamais été terminées. Quant aux deux extrêmes de la moitié sud, elles étaient sous la maison d'un des notables du village, le cordonnier. Nous dûmes renoncera les découvrir.

D'APOLLON DIDYMÉEN.

Cependant la saison s'avançait : la moisson commencée rendait fort difficile, malgré l'augmentation de la paye, de retenir les ouvriers. Les chaleurs étaient accablantes, et la fièvre paludéenne, cetle maladie endémique de l'Asie Mineure, sévissait cruellement sur mes hommes ; moi-même je venais d'en être atteint pour la troisième fois, bien moins à la suite des fatigues occasionnées par la surveillance des fouilles qu'à cause des voyages à marche forcée que les chicanes continuelles de l'administration turque m'avaient contraint de faire à Smyrne, en traversant à l'aller et au retour les marécages desséchés de la vallée du Méandre. Enfin, chose beaucoup plus grave, mes crédits tiraient à leur fin. Il fallait donc se contenter des résultats acquis, et songer à mener à bien la

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