JL'BÉ , DANS L'ÉGLISE DE FLA VIGNY
dont la forme , il faut le dire, s'écarte tant des dispositions le plus généralement données à cette classe d'édicules; car, au lieu do former, à l'instar du plus grand nombre, comme une espèce de clôture décorative, s'élevant du sol jusqu’à la plate-forme, celle-ci ne présente qu'une grande arcade . complètement ouverte et laissant un libre accès entre la nef et le sanctuaire; enfin, il n’est pas jusqu'à sa position aérienne, c'est-à-dire, beaucoup plus éleyée que ne l'était d’habitude celle do ce genre de construction, qui ne soit encore un autre sujet d'étonnement et d’incertitude, susceptible de porter à sc demander pour quelle destination on l'avait construit, et si on doit positivement le classer dans celte catégorie île monuments.
Avant de risquer, en l'absence de documents positifs, quelques timides hypothèses en manière de réponse, il faut reconnaître d'abord qu’il y a lieu d'établir, pour ce jubé muni d’une tribune, une division d’étude à part; division basée, d'une part, sur la présence de cette espèce do chaire encastrée dans la claire-voie antérieure, et, de l’autre, sur la forme singulière de celle grande arcade jetée, sans support intermédiaire et à une hauteur insolite, de l'un à l'antre des deux premiers piliers du sanctuaire.
Cette distinction établie, cherchons maintenant, dans ses dispositions particulières, quel a pu être son usage, et voyons si, dans sa construction, il peut offrir, en effet, quelque élément qui permettrait de croire qu'il ait réellement dà servir à la prédication.
Pour quiconque examine ce jubé, la présence de cette tribune provoque tout naturellement une supposition : c’est qu'indépendant ment des usages auxquels était spécialement affectée celte classe de meubles ecclésiastiques, notre édiculu avait encore pu recevoir quelques autres destinations, telles que, par exemple, celle d'avoir été ou un lieu d'exposition pour les reliques de quelque saint , ou une chaire d'où le ministre sacré devait , à certains jours, faire descendre la parole divine, etc. ; à moins, toutefois, qu’on ne veuille y voir, ainsi que je le disais |dus haut, un accident local , déterminé par une cause quelconque, mais qui no saurait, cependant, autoriser à conclure de l’exception pour la généralité des jubés; car, pour justifier la règle de cette dernière hypothèse, il faudrait trouver à la fois et des citations dans les ouvrages et des monuments d'une disposition analogue, ce qui, à ma connaissance du moins, n'a point encore eu lion. Aussi, sommes-nous très-disposés à croire qu'il n'v eut point, là, exécution d’une prescription liturgique, mais seulement manifestation d'un besoin local qu'on traduisit ou qu’on produisit à la première occasion venue, et qui se présenta, pour celte église, au moment où l'on rcmauin , dit-on , certaines parties plus ou moins compromises par l'action du temps.
Néanmoins, rentrant ici dans le débat, nous écarterons tout d’abord la première des deux hypothèses précitées : celle d’un endroit exclusivement réservé à l'exposition des reliques. Kl ce qui me porterait à supposer que ce jubé dut réellement avoir encore d'autres destinations que celle de servir de lieu où l'on aurait exposé à la vénération des fidèles les reliques de quelque saint putron ou patronne, c'est que cette tribune n'est point symétriquement disposée au centre même de l’arcade, mais bien (et avec une autre intention peut-être) sur l’un des côtés de la construction; car, pour qu'on puisse admettre que notre monument ait eu cette unique destination, il serait nécessaire qu’on en trouvât au moins la mention dans les lextes, ou bien qu’on acquit encore des preuves, soit historiques ou littéraires, qu'avant l'origine de co jubé, il ait naguère existé, dans celte église, des reliques dont la possession aurait tout naturellement provoqué la construction ; mais, il ne parait point qu'il en fût ainsi; puisque textes et documents manquent à cet égard, et que les célèbres reliques de sainte Heine, dont il
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MOYEN AGE — NUI' , XIV. ET XV! SIÉCI-ES — Jl’BÊS.
a été pii rie cl qu'elle renferme aujourd'hui, n’y sont môme très-vraisemblablement entrées que depuis la suppression de l’église conventuelle, en 1704, et lors de la reddition des églises au culte, en tSOtï. Tout porte donc à croire que ce jubé fut très-probablement construit dans un autre but, celui d’une destination multiple, et c’est, a notre avis, l’opinion la plus raisonnable et celle à laquelle on devrait, peut-être, se ranger.
Reste à examiner le cas où le jubé de Flavigny aurait pu servir à la prédication. — La présence singulière et fort rare de celte espèce de tribune mérite, sans conteste, une mention particulière; car c’est elle qui constitue ici la plus notable importance do l’édicule, et c’est elle aussi qui donne lieu au développement de cette notice. — On l’a érigée vers le Sud, et précisément du côté où, dans certaines basiliques de Rome (1), était placé, d’après des prescriptions liturgiques sans doute, l’ambon de l’Évangile; celui qui, par sa nature, sa forme et sa capacité, convenait très-vraisemblablement le mieux alors comme siège de prédication. Or, l’analogie de place qu’occupe positivement colle tribune de Flavigny, ne permettrait-elle pas de supposer qu’on devrait , à la rigueur, la considérer comme un exemple de la continuation d'un usage, sans doute bien affaibli, bien modiGé, d’un fait liturgique qu'il ne nous est malheureusement pas donné d’expliquer ici, et cette mémo situation ne pourrait-elle devenir aussi comme une sorte de preuve à l’appui de l’opinion de ceux qui voudraient voir, dans ce meuble, un spécimen do ces jubés ayant dô, en dehors de leurs nombreuses destinations , servir encore, sinon d’une manière constante au moins à certains jours, de tribune à la prédication? On doit avouer qu’il y aurait bien là quelques raisons pour le pensor.
Enlin, il s’agil de nous rendre compte des motifs, plus ou moins vraisemblables, qui onl pu v donner uaissance à cet édicule. — Déjà , nous avons dit que la présence de cette tribune venait établir, d’une manière évidente, l’emploi multiple du jubé dans certaines régions de l’Europe durant lo moyen Age; maintenant, il nons semble utile de signaler une remarque non moins importante au sujet de celui de Flavigny : c’est que celte imilliplicalion d’emplois ou do destinations apparaît sur on monument silné dans une ville ou localité d’importance secondaire, localité dont les ressources pécuniaires devaient être assez restreintes et nécessiter, conséquemment, certaines économies lors de l’exécution des travaux et surtout des œuvres d'art. En admettant une semblable hypothèse, il serait, peut-être, permis de croire que, pour éviter les dépenses de la construction d’une chaire au milieu de la nef, on jugea beaucoup moins dispendieux d’affecter ù un seul et même meuble plusieurs destinations différentes, destinations que l'architecte dut, suivant un ordre, combiner dans son projet, el qu'il traduisit, en celte circonstance, par l’agencement d’une tribune disposée en saillie sur la partie désignée de son jubé? An reste, nous n’avons aucunement la prétention de vouloir imposer notre opinion à cet égard, et nous la présentons fort humblement à nos lecteurs comme une hypothèse plus ou moins raisonnable.
Placés, d’après ce qui précède, entre des éléments et des notions d’une nature diverse el contradictoire, prouvant, d'une part, ce qui d'ailleurs semble le plus général, la négation de la prédication constante dans les jubés, cl, de l’autre cependant, la presquo certitude, par exception, du celte même prédication du haut de ces édicules, il nous faudrait, pour trancher
(1) Celle de Saint-Clément, par exemple, dont on peut supposer que le mobilier ecclésiastique ni puint subi de mutation postérieurement à se disposition primitive.