‹ L'Architecture (volume 2)Chapitre 83 sur 97 · DANS L’ÉGLISE DE LIMAY · texte numérisé non relu

DANS L’ÉGLISE DE LIMAY

Depuis le jour où l'Église ayant reconnu, par suite de l’adoption du catholicisme sur ’ presque tous les points de l’Europo, l’inopportunité du baptême par immersion qu’elle remplaça par celui de l’infusion, depuis lors, à la piscine, ouverte en contre-bas du sol et remplie d’eau pour y plonger les néophytes, elle substitua, sous le rapport architectural, la cuve en pierre, qui marque, dans l’histoire de ta religion et dans celle de liturgie, un changement très-notable dans l'administration- du baptême; changement auquel succéda, un peu plus tard, le fonts pédicule ou cuve élevée sur une base dont l’établissement fixa désormais le mode et l’espèce qu’elle n'a guère plus cessé d’employer dans la suite. — Pendant les remières années où s’opérèrent de toiles transformations, il n’est pas rare de voir surgir, sur certains points, d’assez étranges produits, résultant de la combinaison des antiennes % formes mariées aux nouvelles, et constituant, par leur assemblage, une disposition bâtarde et hétérogène, qui traduit, d’une manière évidente, la pensée plus ou moins heureuse sous l'influence de laquelle les artistes créèreut leurs œuvres. Ces compositions, par leur état et par leur bizarrerie, accusent donc, malgré elles, les causes assez vraisemblables de leur origine.

I)c telles conceptions nous ont semblé de nature à intéresser vivement la science, ut à lui donner les moyens d’y découvrir, au point de vue de l'histoire de la civilisation et de celle de l’art, plusieurs notions d'un assez grand intérêt; aussi, avons-nous cru qu'il était de notre devoir d'appeler sur elles l'attention du lecteur; car, leur étude fait connaître une de ces singularités artistiques qui se reproduisent parfois aux époques intermédiaires; époques où l’art, n'ayant point encore déterminé sa formule, se trouve dans un moment d’hésitation, entre la puissance d’un passé dont on se sépare avec peino et l’action d'idées nouvelles qu’on adopte sur l’heure, et oit il se produit dans l’esprit des praticiens une perturbation telle que, soit sentiment de l’ancieune routine, soit pression de la nouveauté, la force des choses donne tout naturellement naissance à désœuvrés dans lesquelles apparaissent, par la continuation de certaines formes , comme une sorte d’héritage provenant des siècles antérieurs , et , par l’introduction d’éléments nouveaux, une espèce d'adoption des conquétos récentes. — Telles sont, en effet, les particularités qui caractérisent les fouis de Liinay auxquels nous consacrons le développement de la présente notice.

I. 'usage du baptême par infusion avait, comme on l’a dit ailleurs, déterminé nn changement dans la condition de l’édicule baptismal, et provoqué l’établissement d’une création nouvelle. Or, l'histoire et les monuments nous apprennent que, bien avant le XIII' siècle, l’Église avait su atteindre ce but un adoptant certains types qui, par leur nature, scmblonl avoir dù répondre aux exigences des cérémonies pratiquées dans le nouveau mode de baptême. Déjà, nous avons fait connaître, en parlant des fonts aux XI' et XII” siècles, quelles

MOYEN AGE — XIII? , XIV? ET XV? SIÈCLES — FONTS BAPTISMAUX

furent les formes spéciales et caractéristiques qu’on donna à ce genre d’édicules-, aussi, n'y conviendrons - nous pas. Toutefois, nous répéterons, pour la plus grande clarté de cette notice, qu'elles consistèrent en œuvres architecturales de deux espèces: en une cuve posant à terre et rappelant, d'une manière indirecte, la piscine des ralacombes ou celle des premiers baptistères, et en un réservoir, beaucoup moins important , qu’on éleva sur une base ou pédicule. Mais, avec le XIII e siècle, cosse presque généralement et subitement l’emploi do l’nne de ces deux formes, celle de la cuve, parce que les dispositions du fonts pédirulé convenaient beaucoup mieux aux cérémonies du baptême par infusion. Nous devons cependant ajouter que cet usage de la cuve ne disparut pas complètement alors; car, des recherches ont fait découvrir qu'à cotte époque intermédiaire, où les idées sur cette classe do monuments n’étaient pas encore bien fixées, sans doute parce que les artistes no s’étaient peut-être pas complètement astreints aux nouvelles prescriptions de l'Église, l’on exécuta encore, dans quelques lieux, des fonts dont l'ap|>arence extérieure rappelait à très-peu près, comme forme, celle de la cuve dont on s'était servi pendant la période dite rouiauo. Ces compositions , ainsi qu’on peut s’eu convaincre par leur examen, n’accusent plus, d’une manière exclusive, soit la figure particulière de la cuve ou les dispositions propres au fonts à pédicule, telles qu’on les avait conçues aux XI? et XII" siècles, mais bien une aorte de compromis, de résultante offrant, plutôt sous la première de ces formes, une combinaison mixte qui renferme néanmoins et l'application et la pensée des deux espèces combinées en on seul et même monument. A ce point particulier d'élode, les fonts de l.imay fournissent un exemple très-intéressant de cette condition sous laquelle se présentent quelques-uns de cos édicules au commencement du XIII? siècle, condition qui nous montre un composé aussi indéterminé de la cuve que du pédicule, quoique son aspect indique réellement la présence de l’un et de l’autre.

Ici vient so placer une remarque qui nous parait fort importante à celto époque de l'histoire des fonts; c’est la constatation du nombre assez restreinf des monuments baptismaux produits au XIII? siècle: une telle rareté doit tout naturellement exciter l’attention dos archéologues, et les porter à on rechercher les causes. Solon nous, on pourrait, peut-être, trouver la solution de ce problème en admettant que les XI? et XII' siècles cil ayant pourvu les églises d’un très-grand nombre, il n'y eut guère lieu à en placer, au siècle suivan I, que dans les sanctuaires érigés à cette époque; mais, comme la plupart des constructions , entreprises au XIII? siècle, ne furent finies qu’un peu tard, tout porte à croire que Tou ne dut penser aux dilférenles pièces composant le mobilier ecclésiastique qu’à une date aussi fort avancée; or, cette opinion, si elle était admèe, expliquerait, assez vraisemblablement , l'espèce de péuurie de ces fonts. Toutefois, il est encore une autre cause qu'il no faut pas perdre de vue et dont on doit se souvenir lorsqu'il s'agit du manque d’œuvres, grandes ou petites, du moyen âge : je veux parler de la mobilité du goût des siècles, qui a tant détruit de monuments en tout genre, et cela, par la seule raison qu’ils n'élaient plus de mode. Ainsi, one certaine quantité de fonts du XIII'. siècle a fort bien pu, par la sévérité de leur forme et la simplicité de leur décoration, paraître insuffisants aux youx des hommes et des artistes qui les ont détruits et remplacés, et il ne serait pas impossible que la manie du changement, jointe aux désastres causés par les guerres de religion et les commotions politiques, n’en ait considérablement diminué le nombre, et rendu ainsi la question très-difficile à résoudre.

FONTS BAPTISMAUX, DANS L’ÉGI.ISE DK MM A Y.

Ces quelques ligues données , en manière d'introduction , sur l’agencement t'es fonts au XIH* siècle, il faut passer à l’examen d’une autre singularité que présente la cuve de I.imay (1): nous voulons parler du plan ou de la forme géométrique — Quoique l’édicule, destiné à l’admmislralion du baptême, ait presque toujours affecté la ligure du carré, du cercle oit du polygone, on a néanmoins remarqué qu'un certain nombre de fonts des XB et XIB siècles, cl même du XIIB , reçurent parfois celle d'un polygone oblong, dont le réservoir avait été creusé en une sorte d’ellipse. Cest, du moins, un cas assez peu ordinaire pour qu’il nous ail paru convenable d’en consigner l’emploi ; aussi , et à ce |>oinl de vue, la cuve de Limay méritaitelle d’être signalée comme l'une des plus intéressantes compositions en co genre. Toutefois, bien qu’on n’en ait constaté jusqu’ici qu’un nombre fort restreint, tout porte cependant à croire que cette disposition fut encore assez répandue, puisqu’on en trouve des traces plus ou moins caractéristiques à différentes époques et sur des points assez distants. Ainsi, les fonts de l’église de Saint-Martin à Cologne, ceux de la Roche-Guyon, ceux de Sainle-Oroix à Provins, etc., constituent tout autant de preuves d'une nature à confirmer la vérité de notre assertion. — Mais, l’adoption de celte forme, appliquée à la composiliun de la cuve baptismale, avait-elle sérieusement sa cause, ses avantages et sa raison d’ôlre? Sur cette matière, l’archéologue, en l’absence de documents certains, ne sait franchement que résoudre, à moins de se lancer dans le vaste champ do l'hypothèse, terrain fort vague et très-fécond en conjectures; car, on no peut sc dissimuler qu’en lui donnant carrière, l’inlerprélalion, bien que tempérée par la science, n’atlcigno très-aisément des régions qui dépasseraient, certes, le point admissible de la probabililé. Celle forme fut-elle la conséquence d’une prescription imposée par l'Eglise, l’expression de besoins particuliers à certains lieux, ou tout simplement le résultat des combinaisons d'un artiste qui voulut sortir des voies ordinaires? On n’oserait, à coup sftr, le dire, puisqu'auciin fait ne vient appuyer même la plus vraisemblable d'entre ces hypothèses. Nous pensons donc qu'on ne doit y voir qu’une de ces variétés de monuments dont l'origine de création échappe, par sa nature, aux investigations de l'antiquaire, et nous croyons que tout ce qu'on peut se permettre se réduit à l’analyse des formes, à l'cxameu du slyle et ii l’appréciation des sculptures.

ha première des questions qui a trait à l’étude des fonts de I.imay est, avons-nous dit , celle tics formes, abstraction failo, bien entendu, de la figure tout exceptionnelle qu’ils décrivent; nous parlons ici de leur constitution comme monument baptismal. Selon nous, un pourrait les considérer comme un produit t|ui a dé résulter de la combinaison de la cuve avec les fonts à pédicule, et l’on devrait, peut-être, les regarder comme une sorte de passago, comme une espèce de transition occupant une place entre ces deux formes, puisque le pédicule, eu egard à son indécision et à son peu de hauteur, y apparaît à peine, tandis que la cuve s'y développe d’une manière telle qu'elle impose, pour ainsi dire, son aspect b l'ensemble. Dans cet étal, le monument rappelle, sous un certain point de vue, les dispositions de la cuve romane; mais, l'art en a modifié plusieurs parties et rectifié surtout bien des incorrections; néanmoins, c'est toujours la cuve, mais la cuve mise maladroitement et sans goût sur une base tellement large qu’elle épouse presque les proportions du réservoir; ce qui produit à l'oeil une silhouette lourde et peu gracieuse.

(t } Ils sc trouvent dans tegbsc d’un petit bourg qui est contigu a la ville de Mantes et dont it n’est réparé que par ta Seine.

MOYEN AGE - Xlll* , XIV» ET XV* SIÈCLES — FONTS BAPTISMAUX EN PIERRE.

Le plan de ces fonts décrit la figure d'un dodécagone allongé, dont l'agencement des faces produit géométriquement une série d’angles plus ou moins obtus. Ce système angulaire, qui caractérise la forme architecturale des édicules baptismaux pendant les Xlll; et XIV; siècles, sert surtout à les distinguer de ceux du XV; , qtii présentent, le plus souvent, dos surfaces à courbes rentrantes. — Quant au réceptacle, sa capacité pouvait Irès-ai.-émeril contenir lotit ou partie du corps des enfants. Nos lecteurs se rappellent, à ce sujet, que, bien avant celte époque, les cérémonies baptismales subirent une modification nouvelle; l'Église avait ordonné qu’on y combinât les deux modes : ainsi, non-seulement on immergeait le corps du nouveau-né dans la cuve , mais on lui ondoyait encore la télé avec de l'eau consacréo.

Maintenant, si des dispositions générales nous passons à ta décoration , là encore on retrouve dos particularités qui sont dignes d’intéresser le lecteur et méritent de fixer son attention. L'architecture et la sculpture semblent combinées de manière à se prêter un mutuel concours, à se compléter réciproquement. C'est ainsi qu'une suite de petites niches fort simples ornent le pédicule et lui donnent une certaine gravité qui s'harmonise très-bien avec l'ornementation vigoureuse des différentes faces île la cuve; mais, l'on doit une mention particulière à cette ornementation; car, elle nous offre un précieux spécimen du style de la décoration française au XIII; siècle, époque qui fut, comme on sait, une des plus remarquables sous le douhlo rapport de l’art et du choix des éléments. Durant cette |>ériode, le sculpteur, plus réellement artiste que ne le furent ceux des XI; et XII; siècles, avait quitté le terrain de l'imagination pour aborder sans crainte l'application et la copie des œuvres de la nature; aussi, à ces magots trapus et à ces ligures longues et amaigries, succéda l'introduction de personnages dans des proportions naturelles, tandis que, par un égal progrès, l’ornementation s'èlail vue choisie dans les objets qui nous entourent Or, parmi les éléments qui constituaient celle dernière, les végétaux Semblent avoir eu une grande action sur les praticiens, puisqu'ils les répandirent partout, aux grands comme aux petits édifices; et celte application les caractérise même d’une telle sorte, qu’à défaut de documents historiques, elle peut très- aisément servir de marque pour en déterminer la date. Une grande vérité dans la copie, un goût et un tact particuliers dans la disposition, telles sont les qualités qui recommandent ccg ornements à l'examen de l’untiqnaire. Ces diverses qualités, nous les retrouvons, il nous semble, dans les travaux de sculpture qui décorent les faces de la cuve de Limay, on figures, ornements et végétaux sont rendus avec autant de talent que de vérité par l’artiste.

La présence d'une feuillure, établie sur le bord intérieur de ces fouts, indiquerait que le ■réservoir dut, à l'origine, être fermé par un couvercle. Quelle en fut l’espèce? Nous ne le saurions dire. Tout ce qu'on peut affirmer, c’est que, depuis longtemps déjà, des actes émanés des conciles prescrivaient la fermeture de la cuve, afin de protéger l'eau baptismale contre toute profanation.

Telle élait, sur quelques points de la France, vers le milieu du Xlll; siècle, la forme de certains fonts baptismaux; mais, ceux de Limay présentent surtout ce double avantage, qu’à l'intérêt des notions qu’ils fournissent sur l'état de la décoration française à cette époque, ils joignent encore la présence de signes qni permettent d’apprécier quelle fut la disposition de ceux qu'on établit dans les églises achevées durant le premier tiers de ce magnifique siècle d’art.

FONTS BAPTISMAUX

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