BARONET PRÉSIDENT DE LA ROYAL ACADEMY
Cher Maître et très honoré Président,
En vous priant d'accepter la dédicace de cette étude sur l'Architecture moderne en Angleterre, je suis heureux de mettre en tête de mon livre le nom du grand artiste appelé par la haute estime de ses confrères à la présidence de la Royal Academy.
Pour rendre hommage à tous les artistes anglais je ne pouvais mieux faire que et offrir ce volume à celui qui les représente si glorieusement. Cest qu'en étudiant les édifices modernes de l'Angleterre, je n'ai pu détourner mon attention de l'ensemble des œuvres d'art qui témoignent du génie du peuple anglais et caractérisent son sentiment artistique. Ce que j'ai voulu, c'est précisément mettre en valeur les qualités spéciales qui lui sont propres et que l'on connaît insuffisamment à l'étranger. Les circonstances m'ont conduit à faire de nombreux voyages dans votre intéressant pays, et, peu à peu, inconsciemment, j'ai été de plus en plus charmé, séduit par les monuments et les œuvres S art modernes que j'avais l'occasion d'examiner. C'est donc par une sorte d'entraînement admiratif bien sincère que je me suis plu à réunir sous la forme
d'une étude générale les impressions et les notes nombreuses recueillies sur place.
J'ai cherché à expliquer l y élat présent de vos tendances en remontant aux origines des courants actuels. C'était, par suite, présenter un rapide résumé de l'histoire de l'Architecture anglaise depuis plusieurs centaines d'années.
J'espère que ce travail, si incomplet qu'il soit, ne sera pas sans prof t, et qu'à ma suite quelques-uns, plus curieux que leurs devanciers, utiliseront ces premiers documents pour approfondir plus sérieusement l'histoire de l'Art dans votre pays.
J'aurai toutefois la grande satisfaction d'avoir un des premiers, à l'étranger, mis en lumière les travaux si remarquables de mes confrères anglais et de leur avoir rendu l'éclatant hommage qu'ils méritent.
Paul Sédille.
N ne saurait juger l'architecture moderne en Angleterre seulement d'après ce qu'elle était au commencement de ce siècle, ou même d'après les productions plus récentes de sa Renaissance gothique. L'architecture anglaise subit aujourd'hui une phase sérieuse de transformation. Les industries d'art, — qui reflètent fidèlement les différents états de l'architecture dans un pays, — sont depuis un certain nombre d'années, on le sait, en grand progrès de l'autre côté du détroit. De même l'architecture anglaise, sans abandonner les principes de construction raisonnée
et sincère de ses édifices gothiques modernes, semble chercher des formes d'art plus souples, plus familières, en quelque sorte, par suite plus en harmonie avec les goûts et les mœurs du temps présent.
Aussi, pour bien comprendre les évolutions successives de cette architecture depuis la fin du dernier siècle, il n'est pas inutile de rappeler ici rapidement ses différentes périodes dans le passé.
On sait que la période dite gothique a duré beaucoup plus longtemps en Angleterre que dans les pays du continent. Succédant, — après un certain temps d'art indéterminé, — au style normand introduit vers 1060 par Edouard le Confesseur à Westminster Abbey, l'architecture gothique, baptisée des noms suivants l : Transition, de 1 1 54 à 1 189; — Early English, de 1 189 à 1297; — Decorated English, de 1297 à 1 382 ; — Perpendicular English, de 1 382 à 1 5 50; — l'architecture gothique trouve sa dernière expression dans le style Tudor (ou Florid English), avec lequel se multiplie l'arc surbaissé à quatre centres qui bientôt va détrôner l'ogive 2 .
L'envahissement de la forme par la décoration caractérise les styles Perpendiculaire et Tudor. Cependant on leur doit encore des chefs-d'œuvre, tels que la chapelle de Henri VII à Westminster, celle du King's Collège à Cambridge et le développement de ces belles voûtes en éventails, dites « Fan Vaults », dont l'élément
i. D'après la nomenclature de Thomas Rickman.
2. L'arc surbaissé à quatre centres apparaît déjà après le règne de Richard II, t'est-à-dire à la fin du XI V« siècle.
premier se trouve dans les cloîtres de Gloucester. Le Gothique anglais, alors dévoyé de ses principes naturels, allait succomber à son tour, comme l'art du moyen âge en France et en Allemagne, épuisé de sève inventive, incapable de se renouveler plus longtemps. Le style Tudor (1490-1558) désigne plus particulièrement l'ar-
(Stjrle Eliubelhin, iSjo.)
chitecture civile de l'époque, car les monuments religieux devaient longtemps encore conserver le caractère traditionnel et hiératique du moyen âge. Le style Tudor se continue jusqu'au règne d'ÉIizabeth. A ce moment le style dit Elizabethan se pare des formes nouvelles empruntées à la Renaissance classique.
En effet, bien que dès 1519 Henri VIII eût fait venir le sculpteur florentin P. Torregiano pour lui confier le tombeau de
Henri VII à Westminster, et malgré quelques autres travaux exér cutés par des étrangers, c'est à partir de la seconde moitié du XVI e siècle seulement que Ton peut réellement dater le commencement de la Renaissance anglaise. A ce moment les éléments classiques apparaissent dans les compositions architecturales. Rapportés d'Italie par John Shute, architecte de la reine Elizabeth, et importés des pays plus voisins, depuis longtemps déjà dominés par les souvenirs de l'antiquité, ils sont alors en faveur surtout à la cour et dans les palais de l'aristocratie.
Mais ces éléments ne sont encore appliqués que comme détails à des ensembles qui conservent les dispositions des époques antérieures. Ce n'est qu'une superposition, un décor nouveau qui pare une structure ancienne ainsi que dans l'église Saint-Eustache, à Paris, où ces éléments classiques sont employés en dehors des règles et de leurs proportions consacrées et sans souci de la logique des formes.
L'intérieur du Great Hall de Charterhouse, à Londres, passe pour un parfait modèle du style Elizabethan, qui se poursuit jusqu'à la fin du XVI e siècle.
A ce moment, c'est-à-dire à partir de l'avènement de Jacques I er (1605), le classique italien s'affirme davantage par l'introduction des ordres réguliers dans les édifices et va bientôt triompher des dernières influences du moyen âge agonisant.
L'architecture alors appelée Jacobœan et quelquefois aussi Ecossaise, en honneur sans doute de l'Ecosse réunie à l'Angleterre par Jacques I er , «'est en somme que le développement du style Elizabethan. L'« Heriot's hospital », à Edimbourg, érigé sur les dessins d'Inigo Jones par John Mylne (4 e architecte de cette famille qui a rempli l'Ecosse de ses travaux), peut être considéré comme un type de la Renaissance dans ces pays éloignés.
Composition p*r feu
D'ailleurs, les châteaux de Longleat (Wiltshire), de Knowle (Kent), de Kirby Hall et Burleigh (Northampton) et d'Audley End, par John Thorpe; — ceux de Wollaton (Nottingham) et Bolsover Castle (Derbyshire), par Smithson; — puis ceux de Penshufst (Kent), de Brereton Hall (Cheshire), de Hardwîck Hall (Derbyshire), de Hatfield (Hertfordshire) ; — les travaux d'Inigo Jones à Aston Hall (Warwickshire), à Chiswick (près de Londres), Amesbury et Wilton (Wiltshire), où il éleva des résidences importantes; — et surtout Holland House, construite en 1624 à l'ouest de Londres, par le même John Thorpe cité plus haut 1 , l'un des architectes les plus célèbres du temps, tous ces ouvrages caractérisent les styles Elizabethan et Jacobœan, et marquent leurs développements successifs et leurs transformations.
Mais il convient aussi de rechercher la Renaissance anglaise, depuis ses origines jusqu'à son entier développement sous Jacques I er , dans les célèbres collèges d'Oxford et de Cambridge , où l'une des portes du Cajus Collège, — .Gâte of Honour, — par Théodore Hove ou Havenius de Clèves, passe pour un des plus anciens essais d'implantation des formes classiques en Angleterre.
Toutefois, cette grande rénovation de formes ne se fît pas sans une sorte de résistance de la part des partisans des vieilles traditions. Ainsi nous voyons Inigo Jones 2 lui-même, appelé depuis le Vitruve anglais, et qui allait être le plus ferme champion de l'art nouveau, nous le voyons, malgré un premier voyage en Italie, rester gothique en construisant le côté nord sur le jardin du « Saint-John's Collège » à Oxford. Il est vrai qu'il travaillait pour l'archevêque
1 . Les architectes anglais ne sont pas d'accord sur quelques-unes de ces attributions. Aussi ne pouvons-nous nommer les auteurs de ces premiers essais de la Renaissance anglaise que sous réserve de discussions et de documents ultérieurs.