‹ L'architecture moderne en AngleterreChapitre 5 sur 5 · La Vérité arrache la langue au Mensonge · texte numérisé non relu

La Vérité arrache la langue au Mensonge

a La Bravoure foule aux pieds la Lâcheté. »

2. La Cour du Sud, divisée en deux parties couvertes, est particulièrement remarquable comme disposition et décoration. On y voit deux belles fresques de "Sir F. Leighton : les Arts de la guerre et les Arts de la paix.

dans ce qui est aujourd'hui construit du vaste ensemble futur, l'absence d'une conception et d'une autorité artistiques supérieures. En effet, les élèves de Stevens n'ont été là que les ornemanistes des constructions du capitaine Fowke. Le directeur du South Kensington, Sir Henry Cole, croyait que, pour faire de la bonne architecture, il suffisait de demander des plans et de confier les travaux à des officiers du génie, quitte à charger plus tard des artistes d'habiller la nudité des constructions ainsi élevées.

C'est pourquoi, malgré l'ingéniosité et l'exécution habile des ornements, le commencement de façade élevé sur Exhibition Road n'est qu'une œuvre médiocre comme composition et d'un effet insignifiant, en dépit de l'abondance des ornements en terre cuite. Cette parure ne sert qu'à habiller les pauvretés d'une construction souvent peu logique. Nous préférons à cette façade la grande cour intérieure du Musée qui offre un plus judicieux emploi du mode de décoration par la terre cuite que nous admirons dans les édifices milanais et bolonais de la Renaissance.

L'Albert Hall est un vaste édifice dont la salle elliptique se prête bien aux grandes auditions musicales et peut contenir sur ses gradins en amphithéâtre huit mille spectateurs. Il a été construit de 1867 à 1871 sur les données du colonel Scott et du capitaine Fowke. Mais les véritables architectes de l'œuvre ont étéTownroe et Verity qui, lui aussi, travaillait depuis plusieurs années déjà au South Kensington 1 .

Une haute frise en terre cuite, à personnages, enveloppe extérieurement l'énorme rotonde d'Albert Hall construite en briques. Un porche entièrement décoré de terres cuites la précède. Tous

1. M. Verity est l'architecte du Criterion dont certaines décorations intérieures, entre autres celles du vestibule, sont dignes d'éloges et offrent un bon emploi des revêtements céramiques.

ces détails d'ornement, dus à l'école de Stevens, ont une réelle valeur, maïs l'ensemble de l'édifice est lourd, sans parti pris dominant. On sent encore là l'absence d'une direction unique et véritablement compétente '.

[MM. Ernol Gtorge et Pelo, irchitectei.)

Parmi les artistes distingués, qui, sans être élèves directs de

1. L' « Office of Works » dirige aujourd'hui tous le» travaux d'architecture du gouvernement anglais. Les architectes qu'il emploie à cet effet dans ses bureaux ont un rôle effacé et impersonnel.

Cependant l'Office of Works a fait appel aux architectes libres et a ouvert en 1884 un concours public pour la reconstruction des Ministères de la guerre et de la marine sur Charing Cross et Whitehall. Ce dernier concours a montré le revirement du goût en Angleterre. En 1866, dans le concours pour les New Law Courts, tous tes projets étaient conçus en style gothique; en 1884, parmi les n5 projets présentés, 8 ou 10 seulement étaient de style gothique, tous les autres étaient classiques. Dans le nombre, 9 concurrents ont été choisis pour un second concours restreint. Mais cette nouvelle épreuve n'a donné que des résultats médiocres; les architectes anglais, en renonçant à tort ou à raison au gothique, ont abdiqué leurs meilleures qualités. Les ensembles de style classique monumental leur sont peu familiers, ils manient difficilement les grandes ordonnances, dont ils déna-

Stevens, s'inspirèrent de son style et le propagèrent, il faut encore nommer F. W, Moody, John Watkin, John Gamble et Lidlell.

Comme on le voit, le génie de Stevens modifia sensiblement le goût anglais à un moment et ranima les traditions classiques affadies en leur communiquant quelque chose de l'invention si libre des belles époques italiennes.

Toutefois, l'influence de ce grand artiste ne se fit sentir que transitoirement. Ses œuvres, son enseignement, son école, correspondent à cette période indécise pendant laquelle le gothique, toujours très en faveur cependant, se voit contre-balancé par la persistance des formes classiques renouvelées par l'art italien.

On sait le grand mouvement qui emporta les artistes anglais vers l'étude des précurseurs de la Renaissance et dont, avec Stevens, M. Ruskin l'esthéticien et les peintres Rossetti, Millais, Holman Hunt, furent les initiateurs. Après eux, MM. Burne Jones, Crâne, Richmond, Watts et d'autres accentuèrent ce qu'on appelle en Angleterre le préraphaélitisme. Tous les architectes anglais ne purent y rester indifférents. C'est ainsi que nous avons déjà signalé dans les travaux de MM. Woodward et Godwin un goût accentué pour le gothique vénitien avec ses marbres et ses mosaïques, comme aussi, dans les édifices décorés par les élèves de Stevens, nous avons remarqué un emploi abondant des terres cuites dont le prototype est emprunté aux monuments italiens du moyen âge ou des premiers temps de la Renaissance.

turent les proportions et le caractère. Le projet de MM. Lceming frères, jeunes architectes à Halifax, a cependant été choisi et doit être exécuté sous leur direction. Nous lui préférons de beaucoup le projet de MM. Webb et Bell, placé second, et même celui de MM. Werity et Hunt, mis en troisième ligne. Les différents changements de ministères ont suspendu le commencement des travaux, et l'Institut Royal des architectes britanniques profite de ce répit pour demander une rectification du périmètre des futurs ministères, pour en améliorer et pour en élargir les abords sur Whitehall, Charing Cross et Trafalgar Square.

RAISON A lONBUEî. — PALI MALI IT SAINT-JtNtl

(M. R. Norman ShiW, R. A., lidiilcclt.)

On se rend aisément compte de cette période à la fois incertaine et abondante de l'architecture anglaise vers le milieu de ce siècle en parcourant les rues de la Cité de Londres. La prospérité commerciale et industrielle de l'Angleterre à cette époque substitua aux vieilles maisons toute une série de constructions neuves, magasins, offices, docks, etc., dont la richesse et l'ampleur font aisément notre étonnement. Ce ne sont plus là-bas les voies rectilignes de notre Paris nouveau, avec ses maisons propres et élégantes, mais réduites de hauteur, enfermées dans un périmètre administratif qui ne permettait, — il y a encore peu de temps, — aucune saillie sensible sur le nu des murs ou le profil imposé des combles. Au contraire, les règlements parisiens obligeaient à des raccordements de balcons et de corniches destinés à prolonger à l'infini les perspectives linéaires uniformes. Non, ce sont là-bas les antiques rues de la Cité, à peine rectifiées dans leurs sinuosités primitives, bordées de constructions indépendantes les unes des autres, dont les hauteurs différentes et les puissantes saillies ne sont en quelque sorte limitées que par le respect dû à la liberté de chacun et aux convenances des voisins.

Aussi quels aspects étonnamment variés dans cette ruche en continuelle activité de travail 1 Les perspectives ondulent, se superposent; les corniches, les masses ornementales, surplombent; les toitures se silhouettent en pignons, en tours, en coupoles. Des lucarnes de toutes tailles et de toutes formes couronnent le3 façades et forment avec les souches de cheminées très historiées un hérissement continu, si bien que la Cité semble toujours la Cité d'autrefois à peine rajeunie par quelques décors nouveaux.

C'est qu'aussi presque toutes les constructions récentes, conçues dans un style ancien, — y compris celles élevées dans le goût « Queen Anne » qui vise surtout à la réhabilitation des vieilles maisons, — contribuent pour beaucoup à conserver au berceau antique de Londres son caractère tout à fait spécial. Autour des masses sombres et colossales de Saint-Paul se groupent, dans un bizarre assemblage plein de contrastes, des constructions d'aspect roman, gothique, vénitien, florentin, qui alternent avec les constructions vieux classique du commencement du siècle ou les anciens édifices opulents du XVII e et du XVIII e siècle dominés par les clochers fantaisistes des nombreuses églises de Wren. Il y a bien, de-ci, de-là, quelques tentatives du plus détestable néo-Grec; mais elles disparaissent dans cet ensemble de constructions robustes, largement et richement établies, qui donnent la meilleure idée des ressources financières des négociants de la Cité. Le terrain est d'ailleurs tellement cher dans les parties centrales que le coût d'une luxueuse construction est peu de chose comparativement à l'achat du terrain.

Aussi, non seulement sur les voies principales, mais encore dans les ruelles les plus étroites, on voit se dresser des façades monumentales dans lesquelles les matériaux les plus riches et les plus durables semblent avoir été prodigués. En première ligne, les granits rose ou vert d'Ecosse qui se multiplient en colonnes de toutes dimensions, en pilastres, en revêtements et en soubassements d'un poli inaltérable. Puis, les pierres dures, — quelquefois la pierre tendre deCaen, la pierre blanche de Portland, la pierre de Bath, les grès rouges et jaunes de Mansfield, etc., mariés avec la brique. Puis encore les terres cuites, — souvent des terres émaillées et des mosaïques, — les bois habilement travaillés, sans compter les métaux, quoique, chose étrange, le fer soit un des moindres élé-

ments de construction dans les cités anglaises. Ainsi donc, en même temps que les formes variées, les colorations variées complètent le spectacle pittoresque des rues de la Cité.

Certes, nous ne prétendons pas que toute cette architecture éclectique, qui date de trente ou quarante ans, soit parfaite dans sa variété. Loin de là. A Londres comme ailleurs, il y a ce que nous appelons la bâtisse, faite sans goût et sans scrupules. Mais, en vérité, elle compte peu dans la masse des constructions honnêtement luxueuses, logiquement construites, car il faut ici rendre hommage aux bonnes méthodes des constructeurs anglais et à l'habileté consciencieuse de leurs ouvriers.

Bien que ces logis pour le commerce, les banques, les compagnies d'assurances et toutes sortes de sociétés, industrielles ou autres, sacrifient beaucoup aux aspects extérieurs, qui peuvent, il est vrai, être une réclame féconde, les constructions sont intelligemment combinées pour l'utile, et les matériaux si divers que l'industrie moderne met au service du constructeur sont souvent employés avec une sincérité, une hardiesse, qui consolent des méthodes routinières suivies habituellement en pareil

cas.

Heureusement pour leur architecture, les Anglais n'ont pas en abondance à leur disposition la pierre tendre et le plâtre. Certes, nos pierres tendres, par leurs cubes énormes, par la douceur et la finesse de leur grain, se prêtent à toutes les délicatesses de la sculpture comme à toutes les fantaisies du constructeur. Mais, débitées en blocs de toutes tailles, elles se superposent en larges surfaces dans lesquelles, après coup, en pleine pierre, on taille rapidement toute une ordonnance monumentale, cela sans préoccupation de l'appareil aisément dissimulé. Quant au plâtre, s'il est d'un usage favorable aux légers ouvrages, il sert trop souvent â

dissimuler sous des enduits, du reste peu durables, la médiocrité des matériaux et leur emploi négligé.

Il n'en est pas de même en Angleterre. La pierre, rare et coûteuse, n'est employée en grandes masses que pour les monuments; dans la construction courante elle est forcément ménagée. Ainsi donc un peu de pierre pour la sculpture, des pierres dures de petites dimensions pour les parties résistantes, et surtout la brique rouge avec ses compléments naturels, terres ornées, émaux, etc., tels sont les éléments dont dispose ordinairement le constructeur anglais. Il les utilise avec un grand souci des différentes combinaisons qui peuvent contribuer à l'agrément de l'architecture.

Les aspects de la moderne Cité de Londres, nous les retrouvons quelque peu dans les grandes villes de l'Angleterre. La plupart ont suivi le mouvement de la capitale et se sont transformées. A Manchester, le gothique moderne s'impose avec avantage, les Assize Courts et le Town Hall de M. Waterhouse aidant. Il est vrai que les monuments classiques, tels que le Royal Exchange et le Free Trade Hall, sont des œuvres très inférieures. A Birmingham, qui apparaît comme une ville plus gaie et plus élégante que Manchester, le gothique s'est fait plus aimable. Citons les écoles de dessin sur Edmund Street et le « Mason Collège of science » qui offrent un agréable mélange de pierres et de briques. Le nouveau Musée ou « The Central Free Library and Art Gallery » se relie par des ordonnances composites bien médiocres au « Council House ».

A Liverpool, l'architecture prend une allure puissante. Le classique y est représenté par un beau monument, le Saint-Georges Hall. C'est un édifice corinthien qui abrite une vaste salle disposée pour les grandes auditions musicales. Achevé en 1855, *' ^ donneur à feu H. L. Elmes qui en avait conçu le plan. Mais le gothique

est cependant bien représenté à Liverpool et semble garder la faveur populaire. Témoin ce matelot qui, nous faisant visiter un immense transport à vapeur, exprimait son vif désir de connaître le beau Paris, pensant bien que tout devait y être gothique! C'est dire combien, à un moment, le gothique a séduit les moindres classes de la nation anglaise.

A Edimbourg, le goût moderne pour le moyen âge a élevé de • nombreux édifices dont les formes pittoresques agrémentent heureusement les masses sombres de la vieille ville. Il est vrai que sur les hauteurs opposées le classique le plus absolu et le plus sec a élevé ses temples.

A Glasgow, ce sont encore de puissantes constructions avec tout l'arsenal gothique qui étonnent le voyageur par leurs tournures de forteresses. Mais le commerce s'y plaît, paraît-il, et y fait ses affaires quand même! Nous devons une mention spéciale au « New Stock exchange », à l'angle de Buchanan Street, dans un gothique XIII e siècle bien étudié.

S'il en est ainsi au Nord, dans les villes plus rapprochées de Londres le moyen âge n'a pas moins prospéré. A Bristol, signalons cependant une nuance : là le roman semble l'emporter sur le gothique. Il est vrai que Bristol possède de beaux restes bien conservés de l'architecture normande et que les architectes locaux ont dû s'en inspirer.

Nous pourrions, en visitant certaines villes du Sud transformées et agrandies, y trouver de nombreux monuments d'architecture civile et religieuse, exécutés sous l'impulsion des grands travaux entrepris dans la capitale \

i. Le nouveau Guildhall de Ptymouth en gothique moderne, de caractère mâle et solide, d'ensemble pittoresque et mouvementé, est une œuvre marquante de

Mais il faut renoncer à ces développements, auxquels trop peu de lecteurs pourraient s'intéresser, pour entrer définitivement dans la période d'architecture tout à fait contemporaine.

(Chlleiu de DawpnoL (Cbahtrc). — Dessin del'artlile.)

MM. Norman et Hine. Il semblerait que l'architecture de E. W. Gjdwin leur a servi de modèle.

jG L'ARCHITECTURE MODERNE EN ANGLETERRE

Qu'est-ce donc que le style « Queen Anne », qui a aujourd'hui les préférences de nos voisins les Anglais?

C'est assez difficile à expliquer, comme tout ce qui est mode.

Du temps de la reine Anne, dont le règne dura peu de temps, de 1702 à 17 14, les monuments étaient tous construits dans le style italien classique, selon les formules absolues des Vignole et des Palladio. Quant à l'architecture privée, elle était réduite aux éléments décoratifs les plus modestes.

Nous l'avons dit en commençant cette étude, les façades en briques rouges étaient simplement ornées de délails classiques, chambranles, pilastres, corniches et frontons, souvent en bois et peints en blanc. En somme, une masse rouge relevée de quelques agréments blancs dont l'architecture n'était qu'une forme simplifiée de l'architecture hollandaise transportée en Angleterre par Guillaume III. Il y a encore à Londres et dans les comtés de nombreux échantillons intacts de cette architecture très simple, quelquefois même pauvre d'aspect, mais dont le caractère modeste convient à l'habitation et forme le cadre logique de la vie anglaise, de cette vie de famille discrète dans son intimité.

Comment le gothique, qui naguère faisait fureur en Angleterre, a-t-il pu être supplanté si rapidement et si complètement par une architecture qui au premier abord semble offrir peu de ressources à ses imitateurs?

Cette transformation soudaine du goût n'a pu se produire que par un revirement de mode auquel ne pouvaient s'opposer des traditions constantes d'art.

En Angleterre, en effet, il n'existe pas un enseignement officiel ayant pour mission de défendre et de propager certains principes artistiques dont l'application et la transmission forment ce que nous appelons une Ecole '.

C'est encore par le système ancien de l'apprentissage que les jeunes élèves architectes anglais se forment chez un patron qui, de son côté, travaillant isolément, subit facilement le contre-coup du goût public dont il dépend. De là ces fluctuations et cet éclectisme qui sévit plus encore là-bas que chez nous, défendus que nous sommes contre des égarements trop fantaisistes par l'enseignement de notre École des Beaux-Arts.

Il s'ensuit que les architectes anglais reçoivent une instruction plus pratique que théorique, qui les prédispose à ces menues recherches de construction et de distribution qui spécialisent l'habitation anglaise.

Quoi qu'il en soit, la réaction dite « Queen Anne » fut en grande partie la conséquence des abus qu'on avait faits du style gothique. On commençait à se lasser des châteaux forts, de l'architecture « Castellated », lourde et attristée, qui emprisonnait l'habitant dans des intérieurs assombris, au lieu de lui offrir une douce quiétude dans une demeure égayée.

D'un autre côté, après avoir glorifié longtemps le moyen âge, ses arts et ses monuments, les poètes et les littérateurs anglais se prenaient de tendresse pour les mœurs plus douces du XVI I I e siècle et pour l'architecture aimable de cette époque.-

Particulièrement, Thackeray et sa fille miss Thackeray, dans

1. L'Académie royale a fondé à Londres une école d'architecture. Mais école privée, non subventionnée, cette école ne relève que de l'Académie dont les membres architectes sur/eillent tour à tour les cours du soir constitués en 1870, sous la direction de M. R. Phené Spiers, ancien élève de l'Ecole des Beaux-Arts de Paris et de M. Questel.

quelques-uns de leurs romans, firent valoir les usages, les goûts, l'art de ce temps. On montre dans « Kensington Palace Gardens » la maison que Thackeray se fit construire dans le goût de l'époque Queen Anne qu'il affectionnait. Cette maison, d'ailleurs simple et distinguée, avec une certaine saveur classique, est sans doute la première construite, à Londres, dans ce style qui devait bientôt tout envahir.

Un architecte de valeur, M. Philip Webb, vers 1861, élevait à Upton, près de Bexley (Kent), une autre maison de même genre pour le poète William Morris. Cette maison n'est pas de style « Queen Anne » tel qu'on le comprend aujourd'hui. Elle est entièrement en briques, et l'aspect général reste gothique, malgré les fenêtres « Sash Windows » et une couverture en tuiles l . William Morris s'est plu à en peindre et décorer lui-même les intérieurs. Toutefois ce décor relève surtout du XIV e siècle italien qu'une nouvelle admiration pour Dante, Pétrarque et les anciens poètes classiques mettait alors en faveur.

En effet, William Morris, poète distingué, en même temps que savant chimiste, peintre verrier % fabricant de tentures et de papiers de décoration, devait largement contribuer, avec un certain groupe d'artistes 3 qui mettaient leurs efforts en commun, à la transforma-

1. Les œuvres très recherchées et très particulières de M. Webb sont d'un caractère mixte, qui tient à la fois du gothique et du Queen Anne. Telle la maison voisine de celle du poète Thackeray et appartenant à M. George Howard.

2. Les vitraux composés par Burne Jones et exécutés par William Morris sont assurément très remarquables. Le beau vitrail de Saint-Trideswyde, dans la cathédrale du Christ Church à Oxford, exécuté vers 1 858 par W. Morris sur les dessins de Burne Jones, conserve encore un caractère gothique adouci par l'influence préraphaélitique qui commençait à se faire sentir.

3. Le Hogarth club (aujourd'hui disparu) avait réuni le célèbre poète Swinburne et W. Morris, le peintre-poète Rossetti et Burne Jones le peintre coloriste dont les belles décorations sont réputées, l'architecte Philip Webb et les peintres Holman Hunt, Madox Brown, etc.

L ARCHITECTURE MODERNE EN ANGLETERRE Jf)

tioiYde l'ornementation intérieure et du mobilier, pour les accorder avec le nouveau style.

Mais leurs sympathies se partageaient entre le « Queen Anne »

(MM. Ernest George «t Peio, architectes.)

et le préraphaélitfcsme^italien donuils devaient être aussi les premiers apôtres. . ,

•Ces diverses constructions n'étaient encore que des essais isolés. * 1 r Il appartenait à MM. R. Norman Shaw et William Eden Nesfield, L- v CV^v* associés dans leurs travaux, de développer ces tendances er d'affir- hu-

nier le style nouveau dans des œuvres d'un «aractère marqué. ) / I .1

En 1864, M. R. Norman Shaw, chargé de restaurer et d'agrandir Vi* |

une maison dans le comté de Kent, s'inspirait des constructions anciennes et modestes du pays,, rejetant les formes gothiques dont jusqu'alors il avait fait usage. Il abandonnait les cintres et les ogives pour faire des fenêtres rectangulaires à vitraux mis en plomb au carré et couvrait ces constructions de tuiles cfu pays. C'était peu de chose en apparence, et cependant c'était là un commencement de révolution, par un retour aux systèmes les plus simples par opposition eux # complicâtions inutiles et aux recherches prétentieuses du néo-goihique alors» devenu vieux.

Plus tard, en 1867, M. Nesfield, constmisant un château à Kin- «ell, donnait à son édifice le caractère des galeries" de Hampton- Court sur le jardin et sur la cour de la Fontaine. M. Nesfield revenait aussi a« système oublié des fenêtres dites « S#sh Windows » subdivisées en vitraux rectangles par de larges « sash bars ».

Cette fenêtre, bien anglaise et très pratique, que nous appelons « à guillotine >> et que nous méprisons à tort, avait été forcément négligée pendant la période du néo-gothique aux formes duquel elle ne pouvait s'approprier.

Un ai>plus tard, vçrs 1868* W. Nesfield construisait une petite « lodge » à l'en.rée de Regent's Park. Cet édicule devait cornpléter la révolution commencée. 41 transforma l'architecturetiomestique et campagnard en lui offrant comme modèle un prototype nouveau. Nous ne saurions trop signaler cette minuscule construc-

tion dont le caractère fantaisiste et pittoresque engagea insensiblement presque tous les architectes anglais dans des tentatives setnblables; A ceux qui s'étonnaient de voir MM. R. Norman Shaw-et .William Nesfield délaisser leurs formules moyen âge pour cette .architecture qui ne semblait qu'une autre répétition d'un passé plus rapproché, ces architectes répondaient volontiers : « Nous ne copions pas, nous prétendons faire œavre moderne en reprenant

L'ARCHITECTURE MODERNE EN ANGLETERRE 8l

simplement la suite de notre architecture locale, trop longtemps négligée, pour un retour en arrière vers les formes moyen âge. Et d'ailleurs le gothique moderne a-t-il tenu ce qu'il promettait? Nous attendions de lui tout un régime de logique et de sincérité. Mais, après une longue expérience, les imitât éurs-du moyan âge nous ont bien montré qu'on pouvait faire tout autant de mensonges en gothique <ju*on en faisait au commencement du siècle en élevant des colonnades antiques et des feux temples en stuc* On a pris au

1 gothique des formes et des modes de construction qui n'ont plus aujourd'hui leur raison d'être, étant données les ressources dont # nous disposons; on a falsifié ces formée, et, sous prétexte de faire de te construction apparente, on s'est complu dans des recherches

■ puériles et superflues, souvent même dans l'accentuation de faux appareils. De plus, au lieu de s'en tenir aux formes simples et modestes des habitations -du moyen âge, on a emprunté aux grands édifices tous leurs éléments décoratifs pour les appliquer à notre architecture domestique avec une surcharge déplorable. Ces éléments, à leur échelle dan* une église, par exemple, sont faussés dans leur principe qirand on ]es çipetisse aux proportions d'une maison. De même potir certains procédés de construction qui ne doivent être employés que lorsqu'ils sont motivés par les charges et les dimensions. D'aîHeurs, voici bientôt cinquante ans que Pugin s'est efforcé de familiariser nos ouvriers et leurs patrons avec les formes et les procédés du moyen âge. Depuis on a construit des

centaines d'églises et de monuttents cfons ce style, on a ouveft des*

* musées spéciaux où tous peuvent étedie* las débris dft passé. Et,

.malgré tant d'efforts pour réimplanter chez nous le gothique, lorsque les ouvriers et les entrepreneurs sont livrés S eux-mêmes, ils reviennent toujours au vieux genre anglais classique. Des milliers de maisons continuent à s'élever autour de Londres, formant des

quartiers entiers, suivant les procédés du « Vernacular », c'està-dire suivant les anciennes habitudes locales. Et encore, n'est-il pas choquant de voir nos modernes maisons gothiques meublées de toutes pièces dans un style moderne très différent, mais, il est vrai, bien approprié à nos mœurs et à nos besoins? Pourquoi donc lutter plus longtemps et aussi inutilement? Reprenons notre tradition nationale où nous l'avons laissée, inspirons-nous d'un passé plus rapproché de nous et par suite plus en harmonie avec nos mœurs présentes. Peut-être n'est-il pas de grande valeur artistique, mais nous pouvons l'améliorer au profit du présent. »

C'est en conséquence de ces idées que M. R. Norman Shaw a construit en 18725 dans la Cité, Leadenhall Street, une maison bien typique connue sous le nom de « New Zealand Chambers ».

M. R. N. Shaw, en s'inspirant des anciennes constructions du XVIII e siècle qui subsistaient dans les environs, a fait une œuvre très originale qui depuis a été souvent imitée et dans son principe et dans ses détails. Mais nous croyons que M. R. N. Shaw s'est surtout souvenu, en élevant cette maison d'aspect remarquable, d'une gentille maison d'Ipswich, datée de 1567, connue sous le nom de « Sparrow's house », la "maison du moineau. On remarquera, sur la reproduction que nous avons pu donner de l'œuvre de M. R. N. Shaw, comment l'architecte, empêché de bâtir en saillie sur la voie publique, a trouvé moyen d'établir en recul, dans l'entre-deux des piles en briques qui constituent le gros œuvre de ••la façade, deux étages de <♦ bow windows » superposées. Ces larges ouvertures, qui caractérisent l'ancienne architecture anglaise, distribuent aux intérieurs une lumière précieuse et permettent des vues obliques tout en conservant à la façade un caractère monumental.*De plus, les surfaces d'enduits, et en particulier celles abritées par la corniche saillante en voussure, sont ornées d'ornements

% et de rinceaux en relief qui semblent taillés dans la masse fraîche du mortier suivant les méthodes du XVII siècle '.

Des circonstances particulières devaient favoriser le développement du nouveau style ainsi inauguré par MM. W. Nesfield et R. N. Shaw.

Vers 1870, M. J.-J. Stevenson, architecte d'Edimbourg, vint s'établir à Londres. Il avait eu l'occasion d'étudier le « Scotttsh Baronial », style du XVII e au XVIII e siècle, dans lequel les détails classiques servent à orner des maisons composées pittoresquement en gothique, ainsi qu'il en était dans les premiers temps de notre Renaissance française.

S'associant avec M. Robson nommé en 1872 architecte du School Board à la suite del' « Education Bill » de 1870, M. Stevenson eut l'occasion de construire à Londres un nombre considérable d'écoles.

M. Stevenson, appréciant tout le parti qu'on pouvait tirer de la brique abondante à Londres , inclina tout naturellement vers l'art des XVII e et XVIII e siècles qu'il connaissait bien. Les premières écoles de MM. Stevenson et Robson servirent par suite de types à toutes celles élevées dans la capitale et furent copiées partout en Angleterre , ce qui contribua aisément au développement du style « Queen Anne ».

Mais, il faut le dire, le « Queen Anne » s'est transformé lui-même presque aussitôt, et le style aujourd'hui régnant en Angleterre ne saurait aisément se réclamer de la reine à laquelle il doit son nom. On retrouverait difficilement les éléments de ses origines dans cet art multiple, fantaisiste et charmant, qui égayé maintenant de ses notes rouges les villes et les campagnes de l'Angleterre. Le style

1. Voir, p. 57, la maison de Maidstone, démolie il y a quelques années.

actuel s'est enrichi de nombreux emprunts faits à l'architecture des Pays-Bas, en même temps qu'il puisait en France, aux bords de la Loire et sur les côtes de la Normandie, quelque chose de l'élégance et de la grâce du XVI e siècle.

Ainsi l'édifice construit par M. Bodley pour loger les offices du School Board participe à la fois des constructions d'Anvers et des châteaux de Chambord, de Chenonceaux, ou même des maisons de Caen, auxquelles il empruate leurs hautes lucarnes. Ce n'est donc pas là du vrai « Queen Anne » , et cependant, à défaut d'autre, nous sommes réduit à réunir sous cette même appellation la plus grande partie de l'architecture actuelle anglaise.

Quelques-uns ont proposé de la désigner sous le nom de « Free classic » (libre classique), ou sous celui de « Stuart style » qui embrasse une plus longue période historique et se trouve par suite moins déterminé. Mais l'étiquette «Queen Anne» semble prévaloir quand même, et nous devons l'accepter, si peu explicite qu'elle soit.

La construction a été tellement abondante depuis une quinzaine d'années en Angleterre que nous aurions peine à suivre le « Queen Anne » dans ses différentes évolutions.

Avec M. .W. Nesfield, M. R. N. Shaw en a été le plus influent promoteur. Nous ne pouvons énumérer les nombreux travaux d'architecture privée qui ont établi la haute réputation de cet artiste ; toutes ses œuvres sont aussi remarquables par l'invention générale, toujours très imprévue, que par des détails d'une recherche charmante.

Il suffira, nous pensons, pour faire apprécier cet architecte éminent à sa juste valeur, d'appeler l'attention sur ses « Albert Hall mansions », réunion de vastes maisons à étages, et sur une de ses dernières constructions à l'angle de Saint-James Street et de Pall Mail, dont nous donnons plus haut la reproduction.

Cette construction montre ce qu'est devenu le modeste « Queen Anne » d'autrefois entre les mains d'un artiste habile à envelopper de formes classiques des compositions conçues souvent selon les données pittoresques du moyen âge ! .

Après M. R. Norman Shaw, il faut nommée les architectes qui ont pratiqué et pratiquent encora avec le plus de succès le Queen Anne sous ses divers aspects : MM» Gilbert Scott fils, Champneys, Collcutt (cité pius haut pour sa maison gothique, Saint- Bride Street), Jackson (dont nous avons fait voir la belle salle d'examens à Oxford), Macartney, Newton et Prior (élèves de M. R. N. Shaw), May, Tarver, et surtout MM. Ernest George et Peto, qui remplissent la campagne anglaise et les nouveaux quartiers de Londres, du côté de Kensington et de West Brompton, de leurs coquettes

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brique 2 et pierre, à pignons ressautés, mais très habilement maniée et adaptée aux plans anglais avec leurs « bow Windows » saillantes,

leurs perrons et leurs petits porches , leurs lucarnes superposées et les hautes souches de cheminées qui dominent les toits de tuiles rouges. Après les maisons d'autrefois réunies et juxtaposées en des ensembles visant au majestueux, ce softt maintenant de petites maisons toutes distinctes, toutes variées dans leuf agglomération.

1. C'est qu'en effet M. R. N. Shaw se souvient quand même de ses premières études gothiques ainsi que presque tous les architectes qui aujourd'hui cultivent le Queen Anne après avoir été autrefois de fervents disciples du moyen âge.

2. Les briques sont taillées, usées, trempées dans un lait de chaux sur trois faces, puis mises en place. Les moulures sont faites au moyen de briques taillées ou moulées suivant les profils donnés. Les ornements sont sculptés en plein dans la brique rouge d'un grain très fin, très serré, mais très doux.

Du dedans le « Queen Anne » s'est répandu au dehors, ainsi que nous le disions plus haut. De Londres il a gagné tout le Royaume- Uni et même l'Irlande. Dans les comtés il a trouvé un aliment nouveau dans les vieilles constructions en bois des XV e , XVI e et XVII e siècles, dites « Half Timber », dont on trouve des restes nombreux aussi bien dans l'Est que dang l'Ouest et dans le Sud. Maisles'plus précieux échantillons de ces constructions, dans lesquelles le bois apparent joue le rôle important, se voient à Chester, à Shrëwsbury , à Ludlow, comme à Coventry, à Warwick, à Dartmouth, à Ockswell (Berkshire), à Ipjswiçk, à Oxford, à Ledbury (Herefordshire), et dans les régions avoisinantes.

Dans le Cheshire, particulièrement, le style « Half Timber » a laissé des spécimens remarquables : Bramhall Hall et Moreton Hall.

Le « Queen Anne » a donc pris un caractère rustique en s'associant avec les larges pans de bois apparents brunis de goudron et se détachant sur le fond des hourdis de remplissage blanc. Il a gagné à cette transformation une saveur toute nouvelle. On ne peut rester insensible devant les charmantes constructions de toutes sortes que 14. John Douglas a élevées à Chester et aux environs. Les petites habitations variées qu'il a construites dans le parc d' Eaton pour le duc de Westminster sont non moins séduisantes.

En briques et bois avec quelques rehauts de pierrje, couvertes en tuiles, presque entièrement rouges, mais d'un rouge clair et fin, elles se? détachent sur les fonds verdoyants de la campagne d'une façon très agréable. Toujours d'exécution soignée, quelques-unes se présentent avec un complément d'annexés importantes qui en

(Porte d'enlr** »u chtteiu d'Ecdcilon. — M. John Douglas, irehilecte.)

font en quelque sorte de petits manoirs complets dont se feraient honneur nos bourgeois aisés. Et cependant ce ne sont là que les habitations des principaux serviteurs du noble duc : agent, bottier, jardinier chef et autres. Quedirais-je de la demeure du secrétaire particulier de Sa Grâce? C'est un petit château ' !

A la suite de ces coquettes habitations se présentent les communs immédiats d'Eaton Hall, importants par le nombre et le luxe des différents services. M. Waterhouse, renonçant à ses préférences d'ancienne date pour le gothique, les a traités dans un style mixte Queen Anne et Half Timber de sa façon, plein d'intérêt.

Nous avons déjà noté que ce château (gothique moderne) avait été complètement et récemment remanié par M, Waterhouse. Aux couronnements de créneaux, derrière lesquels le premier architecte, Porten, avait, au commencement de ce siècle, dissimulé ses toits plats, M. Waterhouse a substitué des toitures multipliées et considérables. Les parties en aile ont été surélevées, une grande galerie s'est étendue vers le sud pour recevoir une bibliothèque. Au nord, M. Waterhouse a construit une riche chapelle signalée par un haut clocher, sorte de diminutif de celui de Westminster. A cette chapelle se relie tout un corps de logis nouveau. Le château n'a pas été moins transformé à l'intérieur qu'à l'extérieur. Les appartements de réception, luxueusement décorés de peintures, de fresques, de sculptures, sont précédés par un beau Hall d'entrée qui, comme tout le reste, garde, de ce renouvellement total du château primitif, un caractère gothique, majestueux, mais un peu alourdi.

i . Aux abords des parcs qui accompagnent les châteaux et les résidences importantes sont habituellement élevés des pavillons d'aspect imposant qui en marquent et en abritent l'entrée. Ces « Gâte houses » servent en même temps de logis pour des gardiens chefs et autres serviteurs. Nous présentons ici la « Gâte house » du château d'Ecdeston, par M. John Douglas. Elle indique bien le développement que prennent souvent ces constructions accessoires de toute demeure seigneuriale.

Cette rapide visite de la demeure somptueuse d'un grand seigneur nous a détournés des simples habitations anglaises.

Revenons aux charmantes constructions modernes du Chester ' et du parc d'Eaton Hall. II ne faudrait pas croire que les soins et le goût apportés dans leur exécution fussent une sorte d'exception résultant des ressources mises à la disposition de l'architecte par un seigneur magnifique. Certes les choses ont pu être faites là plus

(M. Ed. Micarmey, architecte.)

largement qu'ailleurs; cependant, il faut le reconnaître, dans les plus petits centres, dans les coins les plus reculés de l'Angleterre, on trouve de modestes constructions faîtes avec un art réel et un souci constant du bon emploi des ressources locales.

Autour des villes, aux environs des villages, beaucoup de maisons, il est vrai, sont faites à l'entreprise, toutes semblables sur des

1. Nous devons une mention spéciale aux coquettes maisons du Grosvenor Parla et au Grosvenor Hôtel de Chester.

modèles classifiés : maisons de bourgeois ou maisons d'ouvriers, maisons de paysans ou maisons de mineurs, elles s'alignent en longues files sur les terrains découpés régulièrement d'un quartier nouveau ou d'une petite ville naissante.

Mais encore visitez ces maisons. Vous en trouverez le plan confortable, pourvu de tout ce qui peut rendre la vie de famille agréable. Aussi, la moindre de ces habitations est-elle toujours bien tenue. Sa « bow window » est égayée de fleurs et ornée de rideaux, son escalier droit est garni d'un tapis.

Il serait intéressant d'expliquer, par des considérations sociales et économiques, pourquoi l'existence du travailleur, ouvrier ou paysan, se trouve généralement plus dignement entourée et assurée en Angleterre que chez nous et pourquoi le plus pauvre apporte dans la tenue de son intérieur, du « home », un certain sentiment de « respectability » peu connu dans nos campagnes et dans notre classe ouvrière. Mais ce serait trop s'éloigner du « Queen Anne ».

Nous le trouverons en plein épanouissement à Bedford Park, aux portes de Londres. C'est une sorte de petite ville campagnarde qui a surgi presque tout d'un coup, par la volonté d'un riche propriétaire de terrains. Il a demandé des plans à MM. Godwin, R. N. Shaw et autres, et aussitôt, sur les terrains lotis, se sont élevées des maisonnettes plus engageantes les unes que les autres et bientôt habitées. Pour ornements, des toits bien mouvementés, des lucarnes variées, des bow Windows partout, des petits porches hospitaliers; des matériaux légers, mais bien appareillés; à l'intérieur un confort, un souci de tous les services, rares dans des habitations de très modestes dimensions et de valeur minime comme celles-ci. Ces charmantes villas agglomérées, de proportions et de formes différentes, mais de coloration presque unique,

L ARCHITECTURE MODERNE EN ANGLETERRE g]

— le rouge clair est la note dominante du tout, — se sont agréablement complétées par une église, une auberge, des magasins, un club, dans le même style ancien. On a su tout prévoir. Chacun de ces petits édifices, qui mériterait une description spéciale, contribue à donner à Bedford Park l'aspect très curieux d'une vieille petite ville anglaise.

On doit facilement voir que le nouveau style « Queen Anne » , —

(M. John Douglii, ïrthilecle.)

puisqu'il faut l'appeler ainsi, — nous a de suite conquis, et nous nous plaisons à dire sincèrement l'excellente impression que nous en avons tout d'abord ressentie.

Mais, si charmé que nous soyons par cette nouvelle évolution de l'architecture anglaise, nous ne pouvons nous empêcher de voir les côtés faibles, nous pourrions dire dangereux, du style nouveau.

Passant du gothique au « Queen Anne », les architectes anglais ont apporté dans leurs nouveaux travaux le besoin des lignes et

| des formes cahotées, qui avaient été l'excès de leur gothique % * moderne à son déclin. Le ce Queen Anne » était une réaction en faveur de la simplicité, et les créateurs du style n'ont pu euxmêmes se maintenir dans la simplicité. Nous ne saurions blâmer le pittoresque en architecture. Nous croyons même qu'il est bon d'animer les lignes et les surfaces. Mais encore faut-il que le pittoresque soit la résultante du plan ou l'expression de besoins extérieurs. Ce ne peut être seulement une superposition.

Or, par passion irréfléchie du pittoresque, les architectes anglais en sont venus à chercher les formes extérieures d'abord et à leur subordonner le plan ensuite. On se préoccupe des mouvements de la toiture avant d'assurer les besoins de l'intérieur; la plupart des accidents extérieurs, je veux dire les parties saillantes comme les parties rentrantes, ne sont pas justifiés. D'où des intérieurs peu harmonieux, une succession de pièces juxtaposées, non liées entre elles, avec des formes bizarres, des pénétrations et des redans, des hors de niveau de plancher inquiétants, sinon pour l'habitant, du moins pour le visiteur, des ouvertures de dimensions très différentes sans raison aucune *, des étages importants sacrifiés sous les combles pour avoir le bénéfice apparent des hautes toitures et des lucarnes fantaisistes.

Une seule chose reste invariablement respectée dans ses divisions et ses subdivisions obligées. C'est le côté des communs : kitchen, scullery, pantry, larder (cuisine, laverie, garde-manger, offices), etc. On ne touche pas à ces parties utiles et spéciales de l'habitation. Tout y est combiné pour le meilleur service. Quant au reste, l'architecte et le propriétaire paraissent sacrifier volontiers

i. 11 s'ensuit que la « sash window » se trouve maintenant souvent remplacée par de petites fenêtres ouvrant sur le dehors. Elles s'adaptent mieux aux baies subdivisées par les meneaux de pierre, de briques ou de bois.

quelque chose de la commodité du dedans aux aspects pittoresques du dehors. C'est d'un sentiment en apparence louable, puisqu'il semble favoriser l'art. Cependant ce sentiment est en désaccord avec les règles élémentaires de logique qui de tous temps ont été le fondement même de l'architecture.

D'ailleurs, pourquoi se forcer? D'un plan bien conçu et bien accentué découlent des extérieurs harmonieux, pittoresques ou graves, suivant qu'il convient.

Cette recherche du pittoresque quand même, sans justification, fait perdre aux édifices leur caractère propre. Or, sans caractère, il n'y a pas d'architecture, il n'y a plus que des images plus ou moins décevantes. C'est là le danger du nouveau style à la mode en Angleterre. Il peut succomber sous l'excès d'une fantaisie sans frein dont on se lassera comme on se lasse de tout ce qui n'est pas justifié par la raison.

Malgré ces critiques que ne méritent certainement pas toutes les nouvelles constructions anglaises, les intérieurs des habitations ont des charmes particuliers auxquels les bow windows multipliées ne sont pas étrangères. Elles font pénétrer dans les intérieurs la lumière et la vie du dehors. Elles empiètent sur l'extérieur au profit des pièces qu'elles agrandissent. Cela est précieux quand l'espace est limité. C'est du reste le cas de la plupart des petites habitations modernes. Aussi la place y est-elle utilisée avec une science consommée. Suivant le précepte anglais, chaque chose devant avoir une place et chaque chose devant être à sa place, les divisions intérieures sont multipliées. On préfère la quantité à la dimension, les étages sont plutôt bas, les pièces petites et de hauteurs différentes suivant leur affectation, ce qui avantage le dessus ou le dessous. Les escaliers de bois montent comme des échelles; les moindres décrochements dans les combles, les plus petits réduits

du sous-sol ont une destination fixe ; aussi tous les services sont-ils assurés.

Dans ces intérieurs si bien subdivisés, machinés, outillés, quelque peu encombrés, on se croirait presque dans l'entrepont d'un navire. Il semble que l'Anglais apporte chez lui quelque chose de ses goûts et de ses habitudes de la mer et des lointains voyages. Pour compléter l'illusion du bateau, ajoutez que tout craque et résonne dans ces maisons proprement tenues, dont les planchers sont en bois comme la majeure partie de la construction. C'est bien fait, nous l'avons dit, mais sans force inutile, comme une boîte résistante et légère.

Une certaine senteur japonaise a d'ailleurs pénétré ces intérieurs, hors de niveau comme des étagères à ressauts, peints de couleurs vives dont nos yeux trop délicats sont déshabitués. Le rouge vif, le jaune clair, le bleu pâle, le vert pomme, avec des oppositions de brun foncé et de blanc et quelques rehauts de bronze ou d'or éteint, couvrent les lambris, les portes, les plafonds, ceuxci décorés quelquefois d'enroulements à plat selon les types consacrés de Haddon Hall. Ces tonalités un peu crues s'opposent les unes aux autres dans une gamme générale, que quelques-uns pourraient trouver peut-être agaçante, mais qui, pour nous, réveille agréablement nos sensations endormies par les harmonies fades.

Ajoutez à cela des papiers et des tentures de même famille, dont les éléments décoratifs sont empruntés à la flore naturelle interprétée, souvent habilement, suivant le mode oriental. Sur ces fonds d'herbiers, des meubles d'aspect pratique, en menuiserie très soignée; puis le goût des faïences et des porcelaines de l'Extrême- Orient, ces bibelots anciens ou étrangers qui pénètrent partout, et on comprendra facilement que la petite maison anglaise « Queen Anne », ainsi meublée, puisse séduire du premier coup le voyageur

en quête d'impressions. 11 est vrai que nous flattons peut-être un peu le tableau et que nous passons sous silence certaines petites horreurs qui s'étalent volontiers au milieu de tout mobilier anglais. Nous pourrions ranger dans cette catégorie les cheminées en général. Elles sont restées à peu prés ce qu'elles étaient autrefois, un laid récipient à charbon de terre, enjolivé d'une façon aussi fausse que détestable. Maïs les architectes anglais s'efforcent maintenant

de rendre à la cheminée, au foyer de famille, la place d'honneur qui lui appartient. S'inspirant des hautes cheminées du moyen âge, qui sous leur vaste manteau abritaient et réchauffaient toute une maisonnée, cherchant des modèles de décoration et de goût dans nos belles cheminées de la Renaissance française, ils ont constitué une cheminée toute particulière, presque étrange, dont le type ancien se trouve fréquemment dans leur pays, et surtout dans le comté de Kent. Nous en avons donné plusieurs spécimens empruntés aux beaux travaux de M. FU Norman Shaw. 11 s'agit là, certes, de

grandes cheminées dans dévastes salles. Plus ou moins gothiques ou de style Renaissance, ce sont de véritables monuments. Ils offrent à la base un large réduit meublé spécialement, éclairé de petites vues particulières sur le dehors et sur l'intérieur, où, dans une sorte d'intimité plus grande, on peut, en famille, entre amis, jouir de la chaude atmosphère du foyer. Mais ce qui caractérise les cheminées de M. R. N. Shaw, c'est un second réduit situé, comme dans un entresol, au-dessus du premier. Eclairé de même sur le dehors et sur la salle intérieure, accessible pgr un petit escalier dérobé, il est favorable à la lecture, à l'étude, à la méditation, et permet au chef de famille de s'isoler de la salle commune tout en se sentant près des siens.

Les châteaux seuls peuvent recevoir de pareils monuments, de proportions énormes, habituellement construits en pierre. Mais, la mode aidant, chacun veut pouvoir s'abriter sous une cheminée, aux allures patriarcales, et c'est pourquoi dans les modestes et charmantes habitations construites par M. Ernest George, nous retrouvons cette forme de cheminée, réduite il est vrai, comme on peut le voir, aux proportions juste suffisantes pour y loger un simple fauteuil.

Nous voudrions faire pénétrer le lecteur dans quelques-uns de ces châteaux modernes dont les belles cheminées de M. Norman Shaw, dont le « New Salon » (Paddockhurst-Sussex)par M. Arthur Cawston, font soupçonner l'importance. Là, le « Queen Anne » se transforme encore, il emprunte davantage aux élégances de la Renaissance française, surtout dans les intérieurs. M. Devey s'est fait aussi une juste réputation dans la construction et la décoration de ces résidences.

Quelquefois ces châteaux ou ces résidences, malgré la richesse du dedans, affectent les aspects les plus décrets.

Le « Half Timber » ' raye de ses larges bois, sombres sur le fond blanc des enduits, aussi bien les pignons de la demeure du maître que les plus modestes logis de ses valets. Sous cette êcorce rustique on devinerait difficilement les somptuosités du dedans. II est vrai que dans le Cheshire plusieurs vieilles demeures seigneuriales présentent pareille anomalie 1 . Mais cette anomalie n'en est pas moins

(M. Thomis Worlhington, architecte )

étrange et le désaccord entre les faces intérieures d'un même tout ne saurait être à imiter.

M. Macartney, dans son habitation campagnarde appelée « Kent .Hatch Westerham », nous montre une agréable association du « Queen Anne » avec le « Half Timber ».

1. En général les charpentes sont prises sur les proptiétés qui sont richement boisées de chênes. C'est ce qui explique la persistance de l'emploi des bois apparents dans les habitations a la campagne.

I le château d'Addington.

Comme nous le disions à propos du Town Hall de Manchester, M. Waterhouse, malgré ses succès dans le gothique, s'est laissé détourner de son style de prédilection pour ne pas rester étranger à la mode nouvelle. Nous en trouvons la preuve à Londres dans les « New Buildings» qu'il a construits derrière les « New Law Courts » ; dans son « Technical Collège », élevé en 1884 sur Exhibition Road, et aussi dans le « National libéral Club », encours d'exécution sur les bords de la Tamise, à l'angle de Northumberland Avenue 1 .

Nous ne citons là que quelques-uns des travaux récents de cet architecte dont la verve abondante satisfait aux entreprises les plus vastes et les plus multipliées.

C'est tout en briques et en terres cuites que M. Waterhouse a construit les deux premiers de ces édifices. Au « Technical Collège », que nous trouvons un peu monotone d'aspect, malgré une savante composition, nous préférons les «New Buildings», qui, sur un plan irrégulier, présentent une cour intérieure de très séduisante tournure et des combinaisons remarquables comme briques et terres ornées.

Mais où la terre cuite triomphe sans partage, c'est dans le Musée d'histoire naturelle que M. Waterhouse vient de terminer non loin du South Kensington Muséum, sur Cromwell Road. Il faut avoir vu ce monument colossal pour apprécier les proportions géantes de

1. Sur la même avenue on remarque «The Constitutional Club » construit par M. Edis, tout en terres cuites, clans un style « Queen Anne » très enrichi.

toutes ses parties. Derrière une façade de cathédrale, flanquée de' deux grandes tours, s'étend une vaste salle d'entrée qui donne accès aux différentes galeries. Nos lecteurs pourront juger de cette salle par la vue perspective que nous en donnons. Cha.que point d'in-

tersection des lignes du plan rectangulaire est accusé par d'autres tours élevées.

Le tout dans un style pseudo-roman très riche, peu explicable, mais paré de tous les produits du règne animal et du règne végétal,

et entièrement construit en terres cuites de tons faunes et noirs alternés.

Nous devrions. plutôt dire revêtu, car ce vaste édifice est composé de blocages et de fers dissimulés sous un vêtement complet de terres cuites lisses ou ornées. Mais on peut s'y méprendre à première vue, car ce placage général simule des assises de toute hauteur, des claveaux, des archivoltes, des soubassements, enfin tous les éléments d'une solide construction apparente et raisonnée.

Aussi, malgré l'ampleur de la composition et des proportions, malgré l'habile étude des parties, malgré l'invention curieuse et amusante des détails, restons-nous surpris devant tout cet appareil de construction qui de bas en haut est factice, qui sur aucun point ne laisse apercevoir les vrais soutiens de l'édifice et qui nous semble une application outrée du bon principe de décoration par les terres cuites.

On ne saurait, d'ailleurs, demander à ce monument magnifique le caractère qui convient à un musée. Le caractère manque à la plupart des monuments anglais. L'architecte ne le recherche pas, il ne tente pas de donner à son édifice l'expression vraie de sa fonction utile. Dessinant presque toujours en perspective, — ce qui peut avoir du bon quelquefois, — composant de verve, nous pourrions dire sans étude suffisante, l'architecte anglais, tout préoccupé de l'effet extérieur, surcharge l'édifice de nombreux hors-d'œuvre. On en juge aisément par les « New Law Courts » de Street et par les monuments de la période néo-gothique, presque toujours accompagnés de motifs importants, surtout de grande élévation, absolument sans objet. Il s'ensuit que ces édifices ont presque tous une même physionomie, et qu'à première vue on a peine à distinguer, entre eux, un palais, un édifice religieux, un tribunal, un musée, un hôpital ou tout autre monument, le caractère spécial faisant défaut.

L'architecte anglais ne semble pas tendre davantage vers le Beau, résultat de l'harmonie et de l'unité. 11 puise ses motifs à des sources très différentes, plus soucieux de reproduire des formes anciennes que d'en rechercher les principes. La beauté plastique le laisse de même souvent indifférent. Un grand mouvement dans les masses et dans les silhouettes, voilà sa préoccupation dominante. Les détails concourent à un effet d'ensemble, mais se recommandent moins par un charme épuré que par leur fantaisie ou même leur étrange té.

Nous ne voulons pas, bien entendu, généraliser ces réflexions, et nous pensons avoir suffisamment témoigné de notre estime pour les œuvres des architectes anglais, pour qu'on ne puisse pas se méprendre sur le sens de ces réserves.

Si le caractère, si le style manquent à la plupart des monuments en Angleterre, nous avons vu, par contre, que l'architecture privée y est si bien caractérisée qu'elle reste, malgré les critiques de détail que nous avons faites, l'expression la plus intéressante de l'architecture anglaise.

Le « Queen Anne », en dépit de la vogue dont il jouit, ne triomphe cependant pas sans efforts ni sans partage.

M. Waterhouse nous en a détournés aussi bien par son imposant Musée d'histoire naturelle, de roman fantaisiste, que par ses autres constructions *qui sont une variation très personnelle de cet artiste éminent sur le thème favori du moment.

Peu à peu, seulement, certains architectes abandonnent leurs préférences d'autrefois pour suivre une mode qui devient impérative. M. G. Aitchison, A. R. A., est un pur classique nourri des traditions d'Athènes, de Rome et de Byzance. On le voit bien dans cette salle

exquise, atrium antique, salle byzantine, patio mauresque tout à la fois, dont il a embelli la demeure de l'illustre peintre et sculpteur, aujourd'hui président de la Royal Academy, Sir Fred. Leighton, baronet. L'image que nous en avons donnée est impuissante à rendre les séduisants effets de perspective et de coloration de cette salle ornée de fines mosaïques, de marbres précieux, de faïences anciennes incomparables.

Le « Smoking Room », que nous avons reproduit, est emprunté aux beaux hôtels construits ou décorés par M. G. Aitchison. Cet intérieur montre le goût assuré de cet architecte délicat pour les lignes pures et simples du classique. Mais dans de récents travaux, entre autres une charmante petite construction sur Pall Mail, M. Aitchison s'est montré plus librement fantaisiste. 11 y a sacrifié à un « Queen Anne » très agrémenté de Renaissance flamande et française.

D'autres édifices construits dans ces derniers temps sur les larges quais qui s'étendent maintenant entre le pont de Westminster et celui de Blackfriars appellent aussi l'attention. De ce côté, en bordure sur de beaux squares, s'élèvent quantité de riches constructions civiles ou privées dont les toits élancés, les lucarnes ornées et ajourées, l'aspect général, ramènent la pensée vers les bords de la Loire, dont l'élégante architecture Renaissance est très étudiée en ce moment par les architectes anglais. Ainsi apparaît la construction monumentale qui sous le nom de « City of London School » s'élève non loin du pont de Blackfriars.

Avec ses hautes toitures ardoisées, ses tourelles aux angles, les pénétrations puissantes des arcatures de sa façade, une certaine abondance de décoration, l'œuvre de MM. Davis et Emanuel fait fort bon effet à quelque distance, car elle vaut plus par ses masses que par l'étude des détails.

A côté, Sir Arthur Blomfield reste fidèle aux délicatesses fouillées du style Tudor dans son « Sion Collège » d'un goût très épuré, tandis que les « School Board Offices » voisins, commencés par M. Bodley et continués par M. Robson *, présentent leurs façades

ajourées à la Flamande et surmontées de hautes lucarnes dans le style de la Renaissance Normande.

On le voit, le « Queen Anne » laisse encore place à quelques tentatives, soit vers l'art français, soit vers les traditions plus anciennes de l'architecture anglaise, pour les maintenir en vigueur. Quelques-uns , grands admirateurs de notre enseignement artistique, restent fermement attachés au classique moderne : la recherche et l'application des principes raisonnes de l'art antique, et non la simple reproduction irréfléchie des formes grecques ou romaines.

Dans cet ordre d'idées nous pouvons citer quelques-uns des travaux de M. I'Anson, aujourd'hui président de l'Institut Royal des architectes britanniques. Sa « Bible Society », son hôtel pour « The Scottish Widow's fund », avec trois ordres en granit correctement superposés, sont des œuvres dignes d'estime.

Pour faire connaître l'art architectural de nos voisins sous toutes ses formes, ne devrions-nous pas parler encore des bibliothèques, des écoles, des musées, des hôpitaux et aussi des gares de chemin de fer et des hôtels pour voyageurs, qui sont d'art essentiellement moderne? Mais où s'arrêter dans cette étude déjà trop longue pour le lecteur? Notre confrère M. Pascal, architecte de la Bibliothèque

i. Nous avons parlé précédemment des nombreuses écoles construites par M. Robson à Londres, ou ailleurs, comme à Sheffield. Parmi les autres édifices de styles variés élevés par le même architecte, nous pourrions citer : l'église de Saint- Cuthbert à Durham, celle de Sainte-Anne à Liverpool, puis le « People's Palace » à Londres, vaste rotonde destinée aux plaisirs populaires, dont le dôme surbaissé est dominé par deux tours carrées d'aspect hollandais.

Nationale, a fait sur les bibliothèques et facultés de médecine en Angleterre une intéressante étude avec toute l'autorité qui lui appartient'. Il serait donc superflu de revenir sur cette question. On sait d'autre part qu'à Londres la plupart des gares sont des constructions monumentales, et que les hôtels pour voyageurs, dans

( R.-W. Edi., F.-S.-A., trchiucie.)

l'aménagement desquels les Anglais sont passés maîtres, sont souvent des palais.

Comme preuve à l'appui, il suffit de citer la gare de Saint-Pan- Cras et le vaste hôtel attenant construit par l'architecte Gilbert Scott. Cette gare colossale s'abrite sous une voûte unique, qui d'un seul jet de ses fermes de fer un peu ogivées franchit une portée de

1 . Les Bibliothèque! et les Facultés de médecine en Angleterre. Rapport au Minisire de l'Instruction publique et des Beaux-Arts. (R.tvut générale de l'architecture et des travaux publics, 1884.)

plus de 80 mètres ! Quant à l'hôtel de style gothique très mélangé qui, devant la gare, se développe avec une importance exceptionnelle, c'est une profusion d'ornementation taillée dans les matériaux les plus riches et les plus résistants, au milieu desquels étincellent les granits polis. Comment comprendre ce débordement d'architecture, non certes sans réelle valeur, sinon comme une intelligente réclame dont, paraît-il, la Compagnie n'a qu'à se louer?

Pour n'être pas productifs, les hôpitaux ne sont pas moins luxueusement bâtis dans ce pays. 11 faut croire que les généreux constructeurs de ces asiles ont tout autant le goût de l'architecture que la passion de la charité. Peut-être aussi tirent-ils quelque vanité de ces magnifiques fondations! Toujours est-il que nous avons constaté dans maints hôpitaux une énorme plus-value d'architecture et d'ornementation dont a tout lieu de s'étonner un architecte français, habitué à compter avec les ressources toujours limitées, souvent insuffisantes, des villes, des départements ou de l'État.

Ces luxueux établissements, habituellement de plan dispersé et de style gothique, apparaissent dominés de beffrois, flanqués de tours dont l'utilité semble contestable, mais qui, comme toujours, sont les compagnons inséparables de tout édifice anglais.

Si l'ostentation est quelquefois un des petits côtés de la charité, la charité a plus souvent encore des soins ingénieux pour réconforter l'âme en même temps que le corps. Dans les petites villes ou bien à la campagne, les modestes hôpitaux, les asiles divers de la maladie et de la misère, évitent, autant que possible, les aspects attristants. Ce sont de véritables cottages entourés de gazons et de fleurs, d'aimables retraites, et non pas des hôpitaux aux dehors redoutables pour les pauvres gens. C'est ici que le caractère architectonique de l'édifice peut avec raison se dissimuler sous les apparences les plus consolantes.

Les écoles de village ne sont pas moins gracieuses. Un petit porche, un campanile coquet, ornent l'édicule toujours tenu avec une rare propreté dont témoignent les intérieurs pourvus, dès l'entrée, de lavabos pour les enfants qui arrivent à l'école, et de services intimes tout à fait confortables. Trouvons-nous ces soins dans nos écoles, même dans les nouvelles?

Que dirai-je des églises des plus petits pays en Angleterre, environnées de pelouses bien entretenues, protégées par des clôtures sur lesquelles s'ouvre un porche abritant la porte de l'enclos en même temps que des bancs d'attente favorables aux vieillards et aux infirmes? Quelle comparaison faire avec la plupart de nos églises de campagne, misérables, ruinées, désertes! Certainement, le sentiment religieux impose ces soins à un peuple très respectueux de son culte, et l'art y trouve son compte.

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Nous insistons ainsi sur de menus détails, parce que, en vérité, c'est dans ses manifestations intimes que l'art anglais est le plus intéressant.

Évidemment, l'Angleterre possède de beaux monuments et nous avons dit tout le bien que nous pensions de quelques-uns. Mais ce n'est pas cependant dans ces monuments civils ou religieux que se révèle le mieux le génie de la nation.

Les monuments religieux procèdent de formes hiératiques imposées; les autres ont toujours quelque chose du convenu officiel, ils répondent à des besoins généraux qui sont à peu près les mêmes chez tous les peuples européens à un moment donné. Mais c'est dans l'architecture intime et privée qu'un peuple manifeste le plus ses besoins, ses goûts, nous pourrions dire son idéal. Car enfin ce qu'il tente, après avoir assuré sa vie, c'est d'entourer son existence selon le rêve qu'il s'en est fait. Or, l'architecture privée est, en Angleterre, éminemment expressive des besoins et des aspirations. Nulle part, en Europe, nous ne pourrions trouver une architecture privée qui, dans sa généralité, bien entendu, fût aussi caractéristique et nationale, et qui en même temps, par la logique de ses formes et de sa construction, répondît aussi bien aux lois essentielles de l'art. C'est pourquoi nous donnons à l'architecture privée anglaise une place importante dans l'art contemporain de tous les pays.

Toujours sous l'empire des féconds enseignements de l'art antique renouvelés par l'Italie de la Renaissance, attirés par les merveilles de l'art oriental, curieux de toutes les civilisations disparues, nous oublions trop facilement de regarder ce qui se passe autour de nous.

Dans notre contemplation admirative d'un passé radieux, nous ne remarquons pas les transformations incessantes de l'art suivant

le renouvellement des peuples. Nous nous sommes habitués avec une certaine complaisance à ne considérer l'architecture anglaise que dans ses plus détestables pastiches grecs du commencement de ce siècle. Mais tout cela est loin, et l'Angleterre, après une période abondante de néo- gothique qui a laissé sur son sol des monuments d'une incontestable valeur, se recommande aujourd'hui par une architecture bien conforme à ses mœurs, véritable expression de la vie anglaise.

Nous serions heureux que cette étude sur l'architecture moderne en Angleterre pût donner à quelques-uns le désir de la mieux connaître et de l'apprécier, •

Depuis que les articles précédents ont paru dans la Galette des Beaux- Arts l 9 des travaux nouveaux et importants sont venus confirmer tout l'intérêt que nous attachons à l'étude de l'architecture moderne en Angleterre. C'est que dans ce pays riche, où les intérêts semblent pouvoir compter sur l'avenir, la construction ne chôme pas. De par les administrations, les municipalités, l'initiative privée, si audacieuse et puissante chez nos voisins, les établissements d'utilité publique se fondent, les monuments s'élèvent, pendant que les cités s'élargissent, que des quartiers tout entiers sortent de terre, que de récentes agglomérations créent de nouveaux centres, que des villas et des cottages multipliés égayent les campagnes environnantes, favorisant la vie en plein air si chère aux familles anglaises.

Un exemple frappant de ce que peut l'initiative privée en ce pays, toujours empressé quand il s'agit de travailler à sa propre gloire en même temps qu'au développement de la fortune publique, c'est 1' « Impérial Institute » .

Lors du cinquantième anniversaire du règne de la reine Victoria, le prince de Galles songea à conserver le souvenir de ce Jubilé par la fondation d'un musée qui recevrait en dépôt des échantillons de tous les produits de l'empire des Indes et des colonies anglaises. Destiné ainsi à mettre en lumière les richesses de ces lointains pays, il devait encourager les entreprises industrielles

i . Gazette des Beaux-Arts (Paris) : février, mars, août, décembre 1886; avril 1887.

et commerciales. Des « lectures », comme on dit là-bas, c'est-àdire des conférences, des cours, expliqueraient la nature de ces produits, indiqueraient leur utilisation possible, en un mot, par une sorte d'enseignement spécial , tireraient tout le parti qu'on doit attendre d'un tel établissement 1 .

• Bien que ce vaste programme fût encore un peu dans le vague, à l'appel du prince de Galles les souscriptions généreuses ont afflué, et, en peu de temps, on réunit 400,000 £ , soit 10 millions de francs. C'est ainsi qu'un concours limité fut ouvert pour la construction de 1' « Impérial Institute ». On invita à y prendre part six architectes depuis longtemps recommandés par la valeur de leurs œuvres : Sir Arthur Blomfield, A. R. A,, Thomas Edward Collcutt, J. G. Jackson, Aston Webb et Ingress Bell; puis* Rowand Anderson pour représenter les architectes écossais, et Thomas N. Deane pour représenter ceux de l'Irlande.

M. T. E. Collcutt, ayant remporté le prix, se trouve aujourd'hui chargé de l'exécution de l'édifice dont nous présentons une vue d'ensemble. C'est un vaste monument dont les façades, très subdivisées, se silhouettent par de nombreux pignons répétés. Il est de style François I er , diront nos confrères anglais, parce que les détails en sont en effet inspirés par certains monuments français de cette époque, qui de plus en plus sont étudiés et appréciés en An-

1. Plusieurs pays ont donné l'exemple de la création de musées commerciaux internationaux destinés à recevoir des échantillons renouvelables des produits de toutes les contrées du monde. Ces musées servent déjà très utilement les intérêts des pays qui les ont fondés. Il faut espérer que bientôt, en Fiance, nous posséderons un établissement du même genre. L'Exposition universelle, qui vient de nous mettre en relation avec les représentants de tant de pays lointains, nous en offre une occasion exceptionnelle : nous savons, en effet, que la plupart de ces représentants se mettent à la disposition de notre gouvernement pour l'aider dans cette œuvre, désirée par toutes les chambres de commerce, et lui ont offert de nombreuses séries d'échantillons destinés à faire valoir les ressources utilisables de leurs pays respectifs.

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gleterre. Mais ce monument n'est pas toutefois dans l'esprit de notre Renaissance; elle ne se fût certainement pas complu en un ensemble aussi régulier, qui reste quand même d'aspect général bien anglais. Une tour carrée, couronnée d'un dôme peu en accord avec la série des pignons inférieurs, écrase la façade principale de ses dimensions colossales. On demandera pourquoi cette tour? On pourra répondre sans doute qu'elle est destinée à contenir les réservoirs chargés d'assurer la conservation de l'édifice en cas d'incendie. Mais en réalité, en Angleterre, une tour répond presque toujours à une sorte de besoin esthétique que nous avons déjà signalé sans le bien comprendre. En ce pays, c'est de tradition ancienne, paraît-il, qu'une église, qu'un palais, qu'un château, qu'un musée, qu'une maison de campagne, que tout édifice, en somme, ne serait pas complet sans une tour au moins! Et c'est pourquoi nous voyons partout s'élever tant de tours de toutes formes et de toutes dimensions, fort pittoresques assurément, mais dont la nécessité ne s'impose pas à nos voisins, plus souvent encore épris d'idéal qu'on ne paraît ailleurs le soupçonner.

Des autres projets présentés pour T « Impérial Institute » nous ne dirons qu'un mot, seulement pour indiquer les préférences du moment chez les architectes anglais, sans d'ailleurs expliquer comme il conviendrait les façades, par les plans assurément très étudiés qui devaient en être la justification '. Ainsi M. J. G. Jackson

i. Il serait certainement très intéressant d'étudier la façon dont les architectes anglais disposent un plan, d'autant qu'ils n'ont en rien notre manière de composer. Depuis la Renaissance nous procédons en nous inspirant des larges dispositions des monuments antiques ou italiens. C'est-à-dire que nous nous préoccupons beaucoup d'enfermer le monument et les besoins qui sont sa raison d'être dans une pondétation des masses, une symétrie des parties, un accord des lignes et des axes, qui assurent certainement les grands effets décoratifs à l'extérieur et les belles perspectives à l'intérieur. En cela nous restons Latins comme nos ancêtres, nous subissons le génie de notre race et nous ne prétendons pas nous en plaindre. Toutefois ces

présentait une façade brique et pierre, style un peu Tudor, dont le motif milieu était une immense tour pyramidale. C'est en avant même de leur façade intéressante, au risque de la masquer, que MM. Aston Webb et Ingress Bell élevaient cette tour inévitable comme un beffroi carré. MM. Deane et fils développaient une série de colonnades classiques surmontées d'un dôme central im-

procédés de composition nous entraînent quelquefois a sacrifier l'utile à des considérations purement esthétiques. Aussi cet accord entre la forme extérieure et les besoins intérieurs est-il notre plus cruelle préoccupation, car l'accord absolu est souvent bien difficilement réalisable, sinon impossible.

Nos voisins les Anglais procèdent tout autrement. Comme au moyen âge, ils semblent ne s'inquiéter que de satisfaire dans ses moindres détails au programme imposé. Ils juxtaposent ou superposent les différentes parties du tout, sans paraître tenir compte du résultat visible final. Cela les conduit souvent à des compositions étranges, compliquées en apparence, mais dont tous les éléments sont cependant dans leur proportion relative nécessaire et à la place voulue. Il en résulte au dehors un entassement de choses, presque un désordre, qui motivent souvent un effet pittoresque imprévu, et, par suite, séduisant. Par contre, quand il s'agit de grandes

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posant. C'est encore un dôme, s'accordant peu d'échelle avec les façades, qui marquait le milieu de la composition Renaissance de Sir Arthur Blomfield. Enfin, inspiré peut-être par les édifices des frères Adams à Edimbourg, M. Rowand Anderson présentait son musée en un massif trop sèchement classique, mais dont l'aspect froid, à vrai dire, convenait peut-être mieux que tous les autres à la manifestation d'un simple musée commercial sans intérêt artistique ou scientifique.

Un autre concours important et récent est celui qui a eu lieu pour la construction de nouvelles cours de justice à Birmingham. Cent trente architectes prirent part à une première épreuve. A la seconde épreuve, limitée à six concurrents, MM. Aston Webb et Ingress Bell furent choisis comme architectes du futur monument, aujourd'hui presque entièrement terminé.

Le monument de MM. Aston Webb et Ingress Bell présente un grand bâtiment accompagné de deux tourelles et contenant la salle principale éclairée par cinq grandes verrières. Deux bâtiments plus bas accompagnent ce corps principal, que précède sur « Corporation street » une galerie basse avec porche d'entrée. Il semble qu'il y a là quelque chose d'inspiré par l'abside de l'église Saint- Pierre à Caen, dont les intéressants monuments sont étudiés volontiers par nos confrères anglais. Cependant le monument de

compositions architecturales dans lesquelles l'expression artistique doit dominer certaines considérations de détail, les architectes anglais se trouvent le plus souvent fort peu préparés. 11 leur manque une sorte d'éducation artistique générale et supérieure aux combinaisons de détail. Ils cherchent bien quelquefois dans leurs grands édifices à régulariser les aspects extérieurs en vue d'un effet d'ensemble; mais alors ces façades ainsi harmonisées ne concordent plus avec des intérieurs très subdivisés, inégalement fractionnés en surface et en hauteur, si bien que leurs monuments perdent alors leurs qualités de logique et de sincérité, sans rien gagner comme caractère esthétique. Nous ne pouvons ici que constater des tendances, des différences et des résultats, sans pouvoir, en quelques lignes, juger cette question si grave des plans en architecture.

Birmingham sera traité dans un style Renaissance simple et harmonieux, de caractère bien indigène l .

Comme nous le disions précédemment, les vastes entreprises n'effrayent donc pas nos voisins, qui, d'autre part, multiplient et développent incessamment les institutions consacrées à l'enseignement. Ainsi, à Oxford et à Cambridge, plusieurs des vieux collèges de ces deux universités célèbres se sont agrandis et transformés pour satisfaire au nombre croissant des élèves et répondre aux exigences d'un enseignement de plus en plus développé. A Oxford, MM. Bodley et Garner ont ajouté un bâtiment important, très beau quoique simple, au « Magdalen Collège ». M. George Gilbert Scott a fait également au Saint-John's Collège des adjonctions d'une architecture sobre, mais pleine de recherche, et M. Jackson a presque entièrement renouvelé le collège de la Trinité. Les nouvelles constructions du Magdalen Collège et du Saint- John's Collège sont en gothique anglais , celles du collège de la Trinité sont en Renaissance, dite française là-bas. Je préfère de beaucoup à cette transplantation, qui fait perdre à notre art du XVI e siècle la plupart de ses délicatesses spontanées , l'emploi direct du style anglais du XVII e siècle, que les architectes d'outre- Manche manient avec une extrême habileté. Ainsi nous estimons sérieusement les agrandissements du Pembroke Collège à Cambridge, par M. G. Gilbert Scott. Son « Master's Court » est dans le style classique dont nous parlons, mais avec des indépendances bien accentuées qui lui enlèvent toute banalité. C'est assurément cette architecture qui semblerait devoir convenir à la grande majorité des édifices publics en Angleterre, car elle peut se prêter

1. Un troisième concours devait donner à Liverpool une imposante cathédrale. Mais les projets demandés à MM. James Brooks, Bodley et Garner, et William Emerson, attendent encore un classement définitif.

facilement aux modifications nombreuses imposées par les besoins modernes, tout en conservant un caractère très local.

Toutefois, dans le « Brasenose Collège », M. Jackson, qui varie ses styles, s'inspire encore élégamment d'une période de transition entre le moyen âge et l'architecture dite Elizabethan. Car, il faut le remarquer, ces collèges n'ont aucun rapport avec nos collèges d'autrefois, que nous appelons aujourd'hui des lycées. Si, dans ces établissements maintenant transformés, on se préoccupe avec sollicitude de tout ce qui peut améliorer les conditions matérielles de l'habitation en commun et donner à l'élève, en même temps que l'instruction obligatoire, un peu du bien-être physique qui le dispose au sentiment de sa dignité morale, il ne s'ensuit pas qu'on y sacrifie aux aspects luxueux. Bien au contraire, une stricte économie s'imposant, les formes extérieures et architecturales y sont réduites à la manifestation des besoins intérieurs et à l'accentuation des moyens de construction. Il n'en est pas de même en Angleterre, où les collèges d'Oxford et de Cambridge n'ont rien de commun avec nos établissements universitaires, même plus le nom de collège. Dans les deux grandes universités anglaises, les collèges anciens et récents sont pour la plupart des créations royales ou seigneuriales, dans lesquelles leurs fondateurs ont voulu témoigner de leur générosité par des apparences magnifiques qui ont en général bien inspiré les architectes de ces édifices. Puis l'entrée de ces collèges n'est pas à la portée de toutes les bourses. Les étudiants appartiennent aux familles les plus nobles ou les plus aisées du Royaume-Uni, et leur existence dans ces vastes collèges, où chacun possède son petit home particulier, s'y partage entre les travaux réglementaires et les différents sports si à la mode parmi la jeunesse anglaise.

Rien d'étonnant par conséquent à ce que les constructions ré-

(M. S. M. Macbreii, archileclï.)

centes des universités d'Oxford et de Cambridge ne le cèdent en rien aux vieux bâtiments dont nous avons déjà dit le mérite et la richesse au cours de ce travail.

Il en résulte toutefois qu'Oxford et Cambridge servant en quelque sorte de modèle aux autres établissements d'éducation ou d'instruction destinés à la jeunesse, tous ces établissements sont en Angleterre d'apparence plus luxueuse et en réalité plus confortables qu'en France, par cela même, nous le répétons, qu'ils sont plus souvent dus à l'initiative et à la générosité privées qu'à l'action administrative.

Ainsi, à Egham, le « Royal Holloway Collège », par l'ampleur de ses dimensions et l'importance de ses masses architecturales, semble ne le céder en rien aux plus vastes des collèges d'Oxford et de Cambridge. Elevé sur de larges terrasses garnies de balustrades, flanqué aux angles de son immense quadrilatère de pavillons à tourelles imposants, dominé sur les axes par des masses pyramidales, il présente l'aspect magnifique d'un palais, et l'on pourrait se demander avec curiosité à combien peut revenir la pension d'un étudiant dans une pareille résidence. Mais il s'agit là d'une école supérieure de jeunes filles, construite et dotée par un nommé Holloway, qui, chimiste, ou, pour dire vrai, pharmacien, ayant fait une fortune colossale en débitant quelques drogues renommées, a voulu, sans enfants, mettre à la disposition de jeunes filles choisies un établissement sans pareil. On ne saurait mieux faire.

Du reste, nous le répétons, chez nos voisins, que nous ne voulons souvent considérer que comme des gens positifs et pratiques, l'art est toujours invoqué, et on sait lui faire une place, petite ou grande, suivant les circonstances.

Nous voyons, à Stirling, la « High School » de M. Maclaren,

architecte, s'ouvrir par une porte de réelle recherche, associant ensemble quelques ornements moyen âge avec des détails Renaissance. A Worcester, M. Aston Webb a construit les nouvelles « Sunday Schools » de façon simple et pratique, mais sans négliger une entrée d'angle assez monumentale.

Nous pourrions encore parler de l'École préparatoire du « BeaumOnt Collège » à Windsor, par M. John Bentley. Dans une architecture brique et pierre, cet architecte a encastré d'élégants motifs Renaissance qui donnent de la finesse à la masse des différents bâtiments. Plus moyen âge et plus sévère dans son séminaire de Saint-Thomas à Hammersmith, M. John Bentley offre là un très bon spécimen de construction en brique rehaussée de cordons et de cadres en pierre.

Car les architectes anglais possèdent d'une façon remarquable le sens de l'architecture monastique et religieuse. Respectueux de leur culte, qu'il soit protestant ou catholique, ils se pénètrent facilement du caractère, en quelque sorte mystique, qui doit se dégager d'un monument religieux. On peut assurément discuter la valeur artistique de leurs conceptions; mais, quelle que soit cette valeur, leurs édifices religieux, au dehors comme au dedans, expriment tout au moins le recueillement que doit inspirer le saint lieu.

A Hammersmith nous pourrions encore citer l'église des Saints- Innocents de M. James Brooks, en style XIII e siècle, sobre, presque rustique : cela évidemment de façon méditée qui affirme la simplicité d'un culte austère.

A Llanberis, dans le nord du pays de Galles, l'église de Saint- Padern nous présente un intérieur avec voûte en bois comme il en existe tant en Angleterre. Cette église, bien modeste par les dimensions, présente des détails de construction recherchés et

combinés avec la science pratique habituelle à nos confrères anglais.

Plus riche assurément est l'église de la Sainte-Trinité à Chelsea, par M. John D. Sedding, qui s'inspire du style des Tudors. Mais, puisque les architectes anglais semblent, dans leur architecture religieuse, vouloir se limiter aux formes consacrées par la religion et

la tradition, nous préférerions les voir choisir leurs édifices du moyen âge, qu'ils ont bien étudiés, pour en faire des imitations dont ils savent en général tirer très bon parti. Leur goût très prononcé de l'archéologie les porte à des restitutions archaïques qui éveillent la curiosité tout en favorisant l'expression du sentiment religieux. Avec le brillant de l'architecture des Tudors, avec l'élégance du style Elizabethan, au contraire, il faut renoncer à la sévérité qui convient à une église.

C'est assurément, comme nous l'avons exposé précédemment, dans l'architecture privée, dans l'habitation, que se révèle le mieux l'art si ingénieux de l'architecte anglais. Pénétré de la nécessité de satisfaire avant tout aux besoins et à l'agrément de la vie quotidienne, il ne recule devant aucune combinaison pour obtenir ce résultat. De là cette physionomie particulière de l'habitation anglaise dans laquelle l'architecture proprement dite est le plus souvent sacrifiée au confort et remplacée par les mouvements naturels de la construction parée d'un décor en quelque sorte indépendant.

Dans cet art de l'habitation, M. R. Norman Shaw tient toujours une place prépondérante. Nous avons déjà présenté quelques spécimens de ses intéressantes constructions. Nous avons particulièrement montré les dispositions à la fois décoratives et intimes de ses grandes cheminées. Elles semblent inviter la famille entière à se grouper dans l'enfoncement du chaud réduit qui forme une sorte d'aparté dans la pièce dont ces cheminées sont le plus important

ornement. Nous en trouvons un nouvel exemple dans une bibliothèque du château de « Flete, Devonshire ». La grande cheminée se trouve abritée sous un portique de colonnes en marbre qui forme presque une petite pièce ouverte sur la bibliothèque même. Et ce renfoncement possède deux petites fenêtres particulières qui permettent, les pieds sur les chenets, de jouir de la vue extérieure. Il y

. a là une disposition à la fois très pratique, très agréable, et d'un joli effet décoratif. Comme on le voit, M. R. Norman Shaw n'hésite pas à introduire un vrai motif de style Renaissance accentuée au milieu du prosaïsme d'un intérieur tout fait de commodités modernes. Mais cet imprévu met d'autant plus en valeur ces colonnettes ioniques, cette frise richement sculptée, sur lesquelles se repose le regard, charmé par le souvenir lointain d'une souriante époque d'art disparue.

Une vue du Hall de « Greenham lodge, Newbury » nous montrera encore un de ces intérieurs si bien aménagés par M . R. Norman

. Shaw. On y retrouve cette disposition habituelle aux maisons anglaises par laquelle l'escalier qui dessert les étages supérieurs fait corps avec l'habitation inférieure. L'escalier ouvert sur le hall en

* semble la continuation naturelle. Inutile de dire que ces sortes

* d'escaliers, par nature peu discrets, sont réservés à l'usage des

* maîtres du logis et ne sauraient convenir aux besoins répétés du v service, assuré d'autre part '.

Dans cette étude, déjà bien longue, de l'architecture moderne en Angleterre, nous n'avons cependant parlé qu'incidemment de

i. On pourra bientôt juger du talent de M. R. Norman Shaw sur un édifice de tout autre caractère. Nous voulons parler de la nouvelle Préfecture de police (Metropolitan Police Office) que cet architecte est en train d'élever pour remplacer celle de Scotland Yard, sur l'emplacement choisi il y a dix ans pour une grande salle d'opéra entreprise, mais depuis longtemps déjà abandonnée.

l'architecture écossaise. Nous ne saurions finir sans en dire quelques mots. C'est que l'architecture en Ecosse n'a pas suivi le mouvement de rénovation et de transformation si remarquable en Angleterre. On y est à peu près resté fidèle aux études faites au commencement du siècle, d'après les monuments grecs ou romains les plus classiques. L'architecte Alexander Thomson, qui occupa en Ecosse une haute situation, a eu une grande influence sur le style de tous les monuments construits depuis cette époque; si bien que, pour perpétuer la mémoire de cet architecte célèbre, une société écossaise a fondé à Glasgow « The Alexander Thomson Travelling Studentship » , encourageant ainsi les jeunes élèves à étudier les ouvrages de cet architecte renommé en son pays. Nous ne saurions toutefois leur recommander l'église de Thomson au « Queen's Park ». Cet édifice pseudo-grec, pseudo-égyptien, massif, étrange, semble fort dépaysé sur les rives de la Clyde, et les jeunes architectes de Glasgow feront bien d'aller chercher ailleurs des modèles. Ce n'est assurément pas là le genre d'architecture qui convient à l'Ecosse. Toutefois, l'action de Thomson a été si pénétrante et durable qu'elle explique comment ce pays n'a pas encore suivi l'exemple qui lui était donné par les architectes anglais pour mieux approprier ses constructions aux besoins modernes et aux exigences de son climat.

Le nouvel Hôtel de ville de Glasgow (Municipal buildings), par M. William Young, présente un type complet d'architecture classique qui superpose les ordonnances de façon un peu lourde, mais puissante aussi et non sans effet. Une haute tour domine le tout, comme d'usage. C'est assurément un bel édifice, qui fait honneur à la ville qu'il décore et à l'architecte qui l'a conçu.

Parmi les architectes qui tiennent en Ecosse une place importante par la valeur de leurs travaux, nous pourrions encore citer

MM. Douglas et Sellars, celui-ci décédé il y a quelques mois. Nous sommes heureux aussi de nommer M. J. J. Burnet, dont le Musée de peinture et plusieurs autres édifices élevés sous sa direction à Glasgow témoignent des sérieuses études faites par lui à

notre Ecole des Beaux- Arts de Paris \

Mais ce n'est pas l'influence de notre École que nous devons rechercher en Angleterre ou en Ecosse, si excellent que puisse être son enseignement : ce que nous avons voulu, au contraire, c'est faire connaître les caractères particuliers et indigènes de l'architecture moderne en Angleterre, et signaler les mérites spéciaux des œuvres de nos confrères étrangers. L'étude que nous en avons faite ne saurait être que profitable si on s'applique à en dégager le sentiment général de logique et de sincérité qui en constitue le principal intérêt, car la logique dans la conception de l'œuvre et la sincérité dans les moyens d'exécution sont les seules bases certaines de toute architecture vraiment recommandable.

i. Nous aurions voulu également faire connaître l'Université construite à Edimbourg par M. Rowand Anderson. Mais il n'a pas été possible de nous procurer une reproduction de cet édifice important ou des autres travaux de cet architecte écossais.

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