Je n'ose affirmer que le mot porticus
désigne, dans le texte précité, les portiques de l'atrium plutôt que les bas-côtés de l'église. Les deux interprétations sont acceptables, mais à l'appui de la première on peut faire valoir que les galeries de l'atrium avaient été couvertes en plomb, par l'abbé Gerbodo, dans la deuxième moitié du x"; siècle (Codex Lauresh., I, 121), et que les fouilles de 1890 ont fait découvrir sur tout le pourtour de l'atrium une couche de cendres et de charbon prouvant que ces galeries avaient péri par le feu.
lyO L ARCHITECTURE RELIGIEUSE A L EPOOUE CAROLINGIENNE
les flammes et qu'elles aient même respecté les sculptures qui le décoraient et dont aucune ne porte la moindre trace d'incendie ? N'est-ce pas la preuve évidente que ce porche n'existait pas encore en 1090 ?
Mais l'idée de faire du porche de Lorsch un monument du viii"= siècle soulève bien d'autres objections. Il y a plus de cinquante ans déjà qu'un des archéologues les plus autorisés que l'Allemagne ait eus, Schnaase, avait été frappé du contraste que ce porche présente, pour la beauté de l'appareil, avec les monuments carolingiens, comme l'église d'Aix-la-Chapelle.
A Lorsch, la construction est très soignée, tout l'appareil est à joints fins, les sculptures sont d'un style qui dénote une imitation de l'antique, naïve peut-être, mais qui exigeait des artistes habiles. A Aix-la-Chapelle, rien de pareil : la construction est grossière, la sculpture est nulle; il a fallu pour décorer le monument faire venir d'Italie des colonnes et des marbres sculptés. Or peut-on admettre qu'en 774 il V ait eu dans l'empire des Francs des maçons assez habiles pour appareiller les pierres de Lorsch, des artistes assez consommés pour en sculpter les frises et les chapiteaux, alors que vingt-cinq ans plus tard le puissant empereur d'Occident, malgré tous les efforts qu'il avait faits depuis un quart de siècle pour ressusciter le goût des arts et des lettres, dut se contenter pour la chapelle de son propre palais d'ouvriers tellement inférieurs à ceux de Lorsch.
Schnaase en a conclu qu'il fallait voir dans cet édifice une construction romane et non carolingienne. L'accueil peu empressé qui fut fait à ses observations l'a depuis amené à modifier ses conclusions premières, et finalement il s'est rangé à l'opinion que le porche en question ne pouvant être antérieur à l'église d'Aix-la- Chapelle devait être contemporain.de Vecclesia -.varia construite pour recevoir les restes de Louis le Germanique -, c'est-à-dire remonter à la fin du ix' siècle.
Mais cette hypothèse soulève presque autant d'objections que celle d'Adamy et des autres auteurs qui font de ce monument un édifice du viii'= siècle.
Les principaux arguments invoqués par Schnaase sont : ces gables triangulaires qui relient les pilastres de l'étage supérieur et dont les analogues se rencontrent dans quelques miniatures carolingiennes ; l'imitation de l'antique que dénotent le dessin des chapiteaux, les cannelures des pilastres, les oves et les perles intercalés çà et là dans les sculptures de la façade ; enfin l'emploi de pierres de couleurs variées, qui rappelle et explique le nom à'ecclcsia varia donné à la chapelle funéraire de Louis le Germanique.
Mais ces caractères appartiennent-ils exclusivement à l'époque carolingienne ? Il est facile de prouver que non.
1. Schnaase, Gesch. der luldeiiden Kiiitste, porche, qui aurait servi à la fois de chapelle funéire éd. (1844), t. III, p. 492. raire et de vestibule à l'atrium. Mais je rappel-
2. Schnaase, Gesch. der hild. Kûnste, 2= éd., lerai à ceux que cette identification tenterait, que (1869), t. III, p. 544. — Il admettrait même la chapelle funéraire de Louis le Germanique l'identification de cette ecclesia varia avec le fut rebâtie et consacrée de nouveau en 1053.
IMNS LE BASSIN DU RHIN I7I
Que les miniaturistes carolingiens aient eu un certain goût pour les gables triangulaires, cela est vrai ; et l'on peut admettre, quoiqu'on n'en trouve la preuve dans aucun édifice sûrement carolingien, que ce goût était partagé par les architectes de l'époque. Mais pour tirer de là un argument valable, il faudrait qu'on, n'eût jamais rien fait de semblable au xr' et au xn° siècle. Or bien au contraire, les gables reliant des colonnes sont loin d'être rares dans l'architecture romane. Tantôt ils sont mêlés à des arcades en plein cintre, comme à Notre-Dame-du-Port de Clermont, à Saint-Etienne de Nevers, à Montbrftn (Char.), tantôt ils sont employés seuls, comme au clocher de Mauriac (Cantal) ou à l'abside de Venerque (Haute-Garonne), etc. '.
Trouvera-t-on les exemples qui précèdent peu convaincants parce qu'ils sont étrangers à l'Allemagne, mais le porche de Lorsch, à quelque date qu'on doive l'attribuer, ne peut être considéré comme une œuvre purement germanique. Il n'a d'analogue dans aucun édifice d'outre-Rhin carolingien ou roman. Ceux qui l'ont construit ont donc pris leurs inspirations ailleurs que dans le pays.
Quant à l'imitation de l'antique dans les chapiteaux et dans les pilastres de Lorsch, elle est incontestable, et j'admets d'autant plus volontiers qu'il y ait eu au viii'^ et au ix*" siècle des artistes s'inspirant des modèles romains qu'il existe des imitations analogues dans beaucoup de manuscrits de cette époque, comme il en existe dans divers monuments de France et d'Italie dont la date me paraît incontestable. Mais ces imitations ont un autre style qu'à Lorsch, et les réminiscences de l'antique qu'elles dénotent sont si gauchement traduites qu'on a peine parfois à les reconnaître. Au xi"" et au xii'' siècle au contraire, les chapiteaux reproduisant avec quelque fidélité les modèles romains sont très nombreux, particulièrement en Provence, dans la vallée du Rhône, en Bourgogne. Or dans ces mêmes régions les motifs d'ornement usités dans l'architecture romaine, les oves et les files de perles notamment, se rencontrent à profusion, et il est parfaitement établi aujourd'hui que l'imitation de l'antique a été poussée infiniment plus loin à l'époque romane qu'à l'époque carolingienne.
Si maintenant on veut bien remarquer que les pilastres cannelés de Lorsch se retrouvent dans une foule d'églises romanes de Bourgogne, c'est-à-dire d'une région qui était auxi^et au xii= siècle liée à l'empire d'Allemagne par des liens politiques, si l'on remarque que ces incrustations de pierres de formes variées et de couleur alternativement rouge et blanche, sont d'un usage fréquent à l'époque romane, qu'on en trouve dans les principales églises d'Auvergne, à Issoire, à Brioude, à Saint-Nectaire, à Saint-Saturnin, au Puy, qu'on en trouve dans la vallée du Rhône et de la Saône, à Saint-Martin d'Ainay, à Tournus, on comprendra que j'hésite à me ranger à l'opinion commune et que j'aie peine à voir dans le porche de Lorsch une œuvre antérieure à l'incendie de 1090.
T . Je ue parle pas des fenêtres amorties en supérieure du porche de Lorsch sont en plein mitre, car les trois fenêtres qui éclairent la partie cintre et modernes.
L ARCHITECTURE RELIGIEUSE A L EPOaUE CAROLINGIENNE
Je serais plus disposé à adopter l'opinion des érudits allemands en ce qui concerne les ruines de l'église d'Heiligenberg près d'Heidelberg. M. Schleuning qui lui a consacré une monographie fort complète ' nous apprend qu'elle fut bâtie entre 865 et 891 -, et qu'il reste, enfouis dans le sol, des fragments assez nombreux de la construction première pour permettre d'en restituer toutes les dispositions essentielles (fig. 154). On peut objecter, il est vrai, que le monastère de Heiligenberg fut rebâti entre 1018 et 1033, et qu'on n'a découvert dans les fouilles aucun détail assez caractéristique pour affirmer que le monument ait conservé rien d'antérieur au xi° siècle. Mais cette conclusion me semble excessive. On ne prenait guère, en effet, en reconstruisant un édifice, la peine de faire disparaître les fondations qui ne gênaient pas les constructions nouvelles; quand donc des fouilles poussées à fond ne révèlent aucune trace d'édifice antérieur, on peut conclure que les reconstructions mentionnées par les textes n'ont pas été aussi complètes qu'on le suppose souvent, et qu'à tout le moins l'édifice nouveau a été élevé sur les fondations de l'ancien dont il reproduit exactement le plan. C'est probablement ce qui s'est passé à Heiligenberg et c'est pourquoi j'estime qu'on peut ranger cet édifice au nombre de ceux qui nous apportent des renseignements utiles sur l'architecture religieuse à l'époque carolingienne. Je n'ose en dire autant de l'église Saint-Remi d'Ingelheim et surtout de Saint- Castor de Coblentz, église dans laquelle il me paraît bien téméraire de reconnaître encore des restes carolingiens quand on sait que le choeur du monument a été totalement rebâti au milieu du xii^ siècle et que le transept et la nef l'ont été également de 1 190 à 1212 '.
L'Italie passe, mais bien à tort, pour posséder encore un assez grand nombre d'édifices du ix'' siècle. Cattaneo a fait justice de cette erreur qui a trouvé
■ Heiligenberg, d'apris Sclile
1. Wilh. Schleuning, Die Michaels BasiUka auf deni Heiligenlvrg hei Heidelherg (Heidelberg, 1883, 10-4°).
2. Chron. Ltiiireshaiiieiisf, dans Pertz, SS., t. XXT, p. 369.
3. Dehio suppose qu'on a conservé le plan de l'église construit dans le second quart du ix^ siècle par l'archevêque de Trêves Hetton et qu'Eginhard pouvait en être l'auteur (Die hirchl.
Bauhiiisl, t. I, p. 165). Ce sont des hypothèses bien hardies et qu'il est devenu impossible de vérifier depuis les récents travaux exécutés dans cette église, car ils ont fait disparaître à peu près tous les témoins dont les archéologues auraient pu s'aider. Les plus belles églises des bords du Rhin ont malheureusement été l'objet , depuis quarante ans, de restaurations non moins excessives.
Fig. 155. — Rome.
Santa Maria in Cosmedîn.
des propagateurs jusqu'en France. Il est hors de doute aujourd'hui, qu'à la suite
des malheurs qui accablèrent ce pays jusqu'au jour où Pépin et Charlemagne
y ramenèrent pour un temps l'ordre et la prospérité, les
arts Y étaient tombés dans un état de barbarie encore pire
qu'en Gaule. Lorsque Adrien I" (772-795) voulut réparer
les ruines accumulées pendant cette triste période, Rome
ne possédait plus d'hommes capables de diriger de grands
travaux d'architecture; il dut demander à Charlemagne de
lui en fournir. Celui-ci lui en envoya. Les archéologues
italiens prétendent que c'étaient des Lombards '. C'est là
une pure hypothèse, et qui me paraît d'autant plus
arbitraire qu'on sait par des documents certains combien
était grande à cette époque l'activité des constructeurs
francs. Mais s'ils travaillaient beaucoup, ce n'est pas à dire
qu'ils fussent fort habiles. En tout cas ceux qu'employèrent
Adrien I'"' et Léon III étaient singulièrement maladroits, et
le peu qui nous reste de leurs œuvres donne une fâcheuse
idée de leur savoir.
L'église Santa Maria in Cosmedin nous en a conservé un spécimen. Elle s'élève
sur l'emplacement d'édifices antiques que l'on avait partiellement utilisés au vi' siècle, pour en faire une petite basilique sans collatéraux. Adrien l" agrandit cette église en lui ajoutant des bas-côtés et en l'allongeant (fig. 155).
Elle fut, au xi'^ siècle, l'objet d'une restauration importante de la part du cardinal Jean, plus tard pape sous le nom de Gélase II; elle fut encore restaurée au siècle suivant sous le pontificat de Calixte II, et finalement au
xvi" siècle, on l'affubla d'ornements de mauvais goût qui ne permettraient
plus de reconnaître les parties anciennes, si des fouilles n'étaient venues récemment jeter un peu de jour sur l'histoire architecturale de l'édifice -. Quelques
Fig. 156. — Rome. Santa Maria in Cosmedin, Panneau de chance!, d'après Rivoira.
1. Cattaneo, p. 143. /;; Cosmedin {Rômische Ounrtalschrift fi'ir christ-
2. Voir Stevenson, i'co/'Cï/c iii Santa Maria Uchc Alterthimshunde, t. VII, 1895, p. 1 1 et s.)
chapiteaux barbares et des fragments de sculptures ' remontant certainement au temps de Charlemagne (fig. 156) sont avec les grandes lignes du plan ' les principales particularités à relever dans ce monument.
Plusieurs autres églises de Rome, notamment Saint-Sabas, et Saint-Laurent-in-Lucina, furent reconstruites vers le même temps, mais les recherches qu'on y a faites n'ont pas donné jusqu'ici de fragments d'une plus grande valeur artistique.
Rome possède un spécimen plus intéressant de l'art carolingien dans la basilique de Sainte- Praxède '. Les mosaïques du ix^ siècle qui en décorent l'abside et l'arc triomphal ■> ont induit la plupart des auteurs à croire qu'elle avait conservé toutes ses dispositions primitives. Elle paraît cependant avoir subi au xii^ siècle une importante restauration > à laquelle il faut attribuer les trois grands arcs qui la coupent transversalement et dont la construction a nécessité la suppression de six colonnes et leur remplacement par autant de lourds piliers (fig. 157). Mais si cette basilique ne nous est pas parvenue dans son intégrité, elle nous offre toutefois un remarquable spécimen de l'art du ix'= siècle dans la petite chapelle Saint-Zénon qui s'ouvre sur son flanc méridional (fig. 158). On y peut lire une inscription d'une authenticité indiscutable qui nous apprend qu'elle fut élevée par le pape Pascal ï". Depuis son riche pavé jusqu'à sa voûte couverte de mosaïques'', tout dans cette précieuse construction paraît être resté tel qu'au premier jour.
C'est au zèle pieux du même pape Pascal l" qu'est due la basilique de Santa Maria in Dominica. Aucune altération ne semble avoir été . apportée au gros
Fig. 157. — Rome. S.iinte-Praxède.