VOUTES SUR CROISEES D OGIVES
En réalité, les Romains ne semblent pas avoir connu la véritable croisée d'oi,'ives indépendante de la voûte; car autrement, comment expliquer qu'on n'en ait jamais trouvé aucune trace dans les innombrables édifices voûtés qu'ils nous ont laissés, comment comprendre qu'ils n'en aient point fait usage pour la construction de ces immenses voûtes d'arêtes que j'ai mentionnées plus haut, et qu'on voit encore à la basilique de Constantin, ou aux thermes de Dioclétien. Toutefois on doit reconnaître qu'ils ont été bien près de la découvrir le jour où ils ont imaginé ces arcs en croix, noyés dans la voûte (fig. 250), dont j'ai indiqué plus haut la fonction ' ; et l'on pourrait supposer que les gens du moyen âge ont puisé dans cet artifice l'idée de la croisée d'ogives.
Mais cela même me paraît peu probable. Cette ossature noyée dans l'épaisseur des voûtes, dissimulée sous d'épais enduits, n'est pas apparente. C'est seulement dans les édifices en ruines qu'on en peut reconnaître l'existence; or, pour interpréter une ruine et y chercher des inspirations, il faut un esprit critique qui n'était point dans les habitudes de nos pères.
Il est donc infiniment plus vraisemblable que l'idée de la croisée d'ogives leur est venue spontanément comme une conséquence naturelle des principes qu'ils appliquaient dans leurs constructions. L'ogive est, en effet, à la voûte d'arêtes, ce que le doubleau est à la voûte en berceau; il est tout simple que des architectes, frappés du secours qu'ils trouvaient dans les doubleaux, aient cherché dans les ogives un secours analogue pour la construction des voûtes d'arêtes ^.
Je n'hésite donc pas à considérer la croisée d'ogives comme une invention spontanée des architectes français de la fin du xi'' siècle.
Je dis français, car, s'il a pu y avoir jadis quelque doute à cet égard, on ne conteste plus guère aujourd'hui à notre pays la paternité de cette invention. L'Italie y a prétendu pendant longtemps, et il s'est trouvé, même en France, des auteurs pour attribuer aux croisées d'ogives que l'on voit à Saint-Ambroise de Milan, à Saint-Michel de Pavie et dans quelques autres édifices de la Lombardie, une antériorité marquée sur les plus vieilles ogives de France '.
nus, il est question de deux églises construites avec elle, et sont bâtis en compartiments de
l'une sur les bords du Jourdain, l'autre à Naza- briques mêlés de blocage. C'est donc une variante
reth et qui étaient portées l'une sur quatre, l'autre du système décrit par Choisy ; ce n'est pas une
sur deux mhcc/ (Quicherat, loc. cil., p. 507). Or vraie croisée d'ogives.
Adamnanus emploie un peu plus loin le mot 2. Je ne dirai rien de l'étrange théorie esquis- '
tuniuliis comme synonj'me de cancer. Ces cancri sée par Viollet-le-Duc dans son Dictionnaire
devaient donc être des massifs de maçonnerie et (t. VI, p. 434 à 437) et qui tendrait à faire sortir
non des voûtes. la croisée d'ogives de la coupole sur pendentifs.
I. M. Rivoira dans l'édition anglaise de son Elle a été reprise avec une exagération singulière
livre leur en attribue nettement la découverte par Corroyer dans son petit livre sur YArchitec-
et croit en avoir trouvé un exemple du temps Inre romane, p. 262 et s. M. Eug. Lefèvre-Pon-
d'Hadrien dans la Villa dei Sette Bassi {Lomhar- talis en a fait si complète justice {Archit. relig.
die Arcliit., t. I, p. 248, fig. 361, 362, 363). On dans l'anc. dioc. de Soissons, t. I, p. 64-65) qu'il
voit en effet dans une voûte de cette villa des me paraît superflu d'y revenir, arcs diagonaux qui semblent avoir fait une saillie 3. C'est notamment l'opinion soutenue par
bien marquée sur la voûte. Mais ces arcs ne M. de Dartein dans son luxueux ouvrage sur
sont pas indépendants de la voûte, ils font corps l'architecture lombarde.
2é0 l'architecture religieuse a L'ÉPOaUE ROMANE
Mais ce sont des idées qu'il n'est plus possible de soutenir aujourd'hui, car il n'est pas douteux que Saint-Michel de Pavie n'ait été rebâtie de fond en comble à la suite du terrible tremblement de terre qui détruisit la ville en 1127'. Quant à Saint-Ambroise de Milan, ses voûtes sont loin d'avoir l'antiquité qu'on leur a prêtée. Cattaneo a montré avec une urande force de raisonnement que la seule partie de l'église remontant aux temps carolingiens était l'extrémité orientale de l'édifice, c'est-à-dire l'abside principale et les deux absidioles qui la flanquent \ Il admettait que la nef avait pu recevoir sa forme actuelle avant le dernier quart du XI" siècle, mais ses voûtes, si elles existaient dès cette époque, avaient dû être refaites depuis, car elles étaient assez mal construites pour qu'une partie d'entre elles se soient écroulées dans les dernières années du xir' siècle '. Des documents récemment mis en lumière par M. Biscaro ', ont permis de préciser davantage et ont porté le dernier coup aux théories si fort ébranlées déjà par Cattaneo. Saint- Ambroise possédait deux clochers, l'un appartenant aux moines qui desservaient l'église, l'autre construit au début du xii'^ siècle et donné en 11 28 par l'archevêque Anselme de Pusterla à des chanoines qui tenaient à Saint-Ambroise une place que les moines ne cessaient de leur contester». Or des documents du temps nous apprennent que l'architecte qui construisit ce second clocher, reconstruisit en même temps l'église -^wec le concours de la ville. Les travaux durèrent assez longtemps, car, vers n.jo, le maitre-autel était encore entouré d'échafaudages ""j qui obligeaient à utiliser pour certaines cérémonies la vieille abside carolingienne, et il est presque sûr qu'ils n'étaient pas terminés en 1144, car, à cette date, les clefs du clocher étaient encore entre les mains des personnes déléguées par la municipalité à la surveillance de l'entreprise '. M. Biscaro a conclu de ces documents que la reconstruction de Saint-Ambroise avait eu lieu de 1098 à 1145 envu-on. Par conséquent les voûtes de la nef, même si elles n'ont pas été retouchées depuis, ne sont pas antérieures de beaucoup au milieu du XII' siècle et à la construction des voûtes de Saint-Denys. Or ces dernières ne sont sûrement pas le coup d'essai des architectes français. Elles sont aussi habilement combinées que celles de Saint-Ambroise le sont peu et l'on ne saurait douter que le pa5's qui les vit élever de 1140 à 1144, n'ait été le théâtre de bien des essais et des tâtonnements avant d'arriver à un pareil résultat. Il n'est donc pas douteux que l'invention de la croisée d'ogives, ou du moins l'idée d'en faire une application sj'stématique est bien d'origine française ^.