VOUTES SUR CROISEES D OGIVES
La voûte sur croisée d'ogives est un dérivé de la voûte d'arêtes. Elle en a la forme générale, mais s'en distingue par un détail caractéristique, c'est l'addition, sous les arêtes, de nervures en croix qui les renforcent et les soulagent (fig. 247).
La voûte sur croisée d'ogives a les mêmes avantages que la voûte d'arêtes et elle a de plus un mérite qui explique son rapide et universel succès, c'est qu'elle est aussi facile à construire que l'autre l'est peu.
La voûte d'arêtes, en effet, quand elle est de petites dimensions, peut être laite en moellons mal dégrossis, noyés dans un épais bain de mortier; mais ce procédé sommaire, le seul emploj'é par la plupart des constructeurs romans, offre peu de garanties de stabilité dès qu'il s'agit d'une voûte de grande envergure. Or il est fort difficile de construire une voûte d'arêtes en pierres d'appareil, car ses arêtes, sur lesquelles viennent s'accumuler tous les efforts de la poussée, dessinent une courbe
Narjo 246. — Goiirdon (S.-et-L.).
Fig. 247. — Voûte sur croisée d'ogives.
lliptique dont chaque voussoir a un profil différent. De plus ces voussoirs d'arêtes doivent être taillés de façon à faire queue à la fois dans l'un et l'autre des berceaux dont l'intersection forme la voûte (fig. 248). Où trouver des ouvriers capables d'exécuter un pareil tracé à une époque où l'art de la stéréotomie était encore dans l'enfance? Aussi dans la pratique les gens du
On a cru qu'il désignait l'arc brisé et une foule que jamais je n'emploierai le mot ogive pour
de gens l'emploient aujourd'hui dans cette accep- désigner l'arc brisé, je lui conserverai toujours
tion. Je montrerai plus loin les inconvénients de le sens qu'il avait au moyen âge et m'en servirai
cette façon vicieuse de parler, qu'il me suffise uniquement pour désigner le membre d'architec-
en ce moment de prévenir une fois pour toutes ture dont je parle ici.
l'architecture religieuse a l'époque romane
moyen âge n'ont-ils presque jamais appareillé de la sorte les voussoirs d'arêtes '.
Les Romains eux-mêmes ne l'ont tait que rarement -. Habiles à gâcher du mortier qui devenait avec le temps plus solide que la pierre, ils se contentaient de tailler les voussoirs d'arêtes par à peu près, et s'en rapportaient au mortier pour corriger les imperfections de la taille. Ou bien encore ils avaient recours à d'ingénieux artifices que M. Choisy a exposés avec un talent remarquable ''. Ces artifices consistaient à former la voûte d'une ossature en briques composée d'arcs assez rapprochés pour que les intervalles laissés entre eux ., ,, . „ . pussent être flicilement remplis
. 248. — Appareil d une voiite J:iri;tes. ' r
de blocage ou de petits matériaux noyés dans du mortier. Toute taille était ainsi supprimée.
La voûte n'était plus un ensemble de pierres soigneusement appareillées, c'était un a.ssemblage d'arcs et de matériaux agglomérés formant un tout homogène grâce à l'adhérence des mortiers, et ce tout était dissimulé sous d'épais enduits. Les figures ci-jointes font sufiisamment comprendre comment on s'y prenait
1. Mais souvent ils placent une ou deux pierres hypogée gallo-romain avec une voûte d'arêtes appareillées à la naissance des arêtes et con- très bien appareillée (Chois\-, L'aii de bdtir chei struisent le reste en blocage sur couchis. les Romains, -pi. 18 et 19).
2. On a trouvé prés de Villers-Cotterets un 3. IhUl, p. 32 et s.
Fig. 249. — Rome. Pahis des Césars au Palatin. Voûte en berceau dessinée par Choisy.
VOUTES D ARETES
pour constmirt' pur ce procédé des voûtes en berceau (fig. 2^9) ou des voûtes d'ai^êtes (fig. 250).
Les constructeurs de l'époque romane n'ont jamais eu recours à ces artifices;
Fig. 250. — Rome. Palais des Cés.-irs nu Pal.itiu. Voûte d'arêtes relevée par Clioisy.
leurs voûtes d'arêtes sont presque toujours fiiites en blocage ou eu moellons posés à la diable et que maintient seule l'adhérence des mortiers.
On trouve cependant quelques voûtes d'arêtes romanes appareillées avec soin, surtout en Anjou où l'art de bâtir fit de très rapides progrès à partir des dernières années du xi<-' siècle. Mais dans ces voûtes appareillées, lesvoussoirs d'arêtes ne sont
Lasteyrie. — Archileclure romane. . ,-,
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pas taillés suivant la formule que j'indiquais plus haut, ils sont semblables aux voussoirs ordinaires, et sont posés en besace, c'est-à-dire qu'en les plaçant, on les faisait chevaucher les uns sur les autres, et qu'au moment de la pose on abattait l'angle du voussoir dépassant l'arête '. C'est là un procédé empirique assez défectueux s'il s'agit de grandes voûtes. Aussi conçoit-on qu'on y ait renoncé du jour où l'on eut imaginé l'ingénieux artifice des ogives.
Celui-ci, en effet, supprime toutes les difficultés d'appareil inhérentes à la voûte d'arêtes, car les ogives sont toujours des arcs de cercle et par conséquent leurs claveaux sont semblables à ceux d'un arc quelconque. Il n'est pas besoin de faire des voussoirs compliqués le long des arêtes, chaque canton de la voûte se compose de voussoirs ordinaires tracés et taillés comme ceux d'une voûte en berceau -.
Inutile de faire des cintres coûteux, car pour construire la voûte on commence par bander des doubleaux entre chaque travée, puis on jette diagonalement en travers de l'espace à couvrir les branches d'ogives, auxquelles on ajoute souvent deux autres arcs collés contre les murs latéraux et que l'on nomme formerets (fig. 247) ' et sur l'ossature ainsi formée, on élève successivement les quatre cantons de-.la voûte. Ces cantons sont indépendants l'un de l'autre, si bien que si un accident arrive à l'un d'eux, les trois autres ne sont point forcément entraînés dans sa ruine.
Il n'était pas possible de trouver une solution plus simple, plus rationnelle, plus élégante, du problème qui depuis l'époque carolingienne avait préoccupé tant d'architectes. Aussi la voûte d'ogives s'est-elle promptement substituée à toutes les autres, et a-t-elle régné sans partage de la fin du xir' au milieu du xvi"^ siècle.
Depuis que les progrès de la science archéologique ont permis d'apprécier toute l'importance de cette innovation, on s'est fréquemment demandé où et quand elle avait pris naissance, et à qui revenait le mérite de l'invention.
Quicherat, vers la fin de sa vie, a pensé qu'il fallait en faire honneur aux Romains, et il s'est eflbrcé de prouver que c'est la croisée d'ogives dont certains auteurs anciens parlent sous le nom de cancri +. Il y avait de ces cancri > pour supporter le phare d'Alexandrie et le temple d'Héraclée. Mais la destruction de ces monuments a été si complète que l'on n'en sait même plus l'emplacement exact. On ne peut donc faire que des conjectures sur la nature des cancri *■, et celle qu'a faite Quicherat ne semble pas avoir recueilli beaucoup d'adhésions.
1. On a des exemples de voûtes d'arêtes ainsi 5. L'usage des formerets assez rare jusque construites dans une salle du xil*^ siècle à l'évêché vers 1 1 50 se généralise pendant la seconde moid'Angers, dans les bas-côtés de l'église de tié du xiie siècle.
Cunauld et, bien loin de là, dans ceux de l'église 4. Voir ses Mélanges d'archéologii', p. 506 et
de Chamalières (Haute-Loire). VioUet-le-Duc en suiv.
a trouvé d'analogues autour du chœur de l'église 5. Voir un fragment anonyme découvert par
de Poissv (DiV/., t. IX, p. 495, fig. 19). Quicherat dans un manuscrit de Charleville
2. Notons toutefois que l'on trouve encore au (IbiJ., p. 507 et 508 en note).
milieu du xii^siècle, et même plus tard, des voûtes 6. Dans la relation du voyage d'Arculphe aux
d'ogives dont les quatre cantons sont en blocage. Lieux Saints, écrite au vue siècle par Adamn.i-