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ARC PLEIN CINTRE

Les arcades qui mettent en communication la nel et les has-cotés, de même que les arcs qui amortissent les portes, les tenêtres, les baies des clochers, etc., sont le plus souvent en plein cintre, c'est-à-dire qu'elles décrivent une courbe égale à une demi-circonférence. L'arc est assez souvent surhaussé, c'est-à-dire que la naissance de la courbe est placée à une hauteur plus ou moins grande au-dessus de l'imposte du pilier ou du tailloir de la colonne servant de piédroit. Cette particularité se rencontre surtout aux arcades du rond-point dans les églises où le chevet est entouré d'un collatéral comme celle de Saint-Aignan-sur-Cher (fig. 345). C'est, en ce cas, un artifice qui permet de relever la clet de ces arcades, toujours très étroites et par suite d'un petit rayon, au même niveau que les arcades de la partie rectiligne du choeur.

Fig. 346. — Baveux. Cathcdnilc. .\rcadcs de la nef.

On a souvent foit au xi'' siècle, et quelquefois même au xii% des arcades en plein cintre outrepassé (fig. 346) ou en fer à cheval. C'est probablement une survivance d'une pratique assez répandue à l'époque carolingienne ; la Normandie est la province qui semble en fournir le plus d'exemples.

On trouve encore des arcs surbaissés, c'est-à-dire dont les impostes sont placées à un niveau plus élevé que le centre de la circonférence génératrice de l'arc. Ces arcs ne dessinent qu'un segment de cercle ; à ouverture égale, ils sont de tous les arcs ceux qui ont le moins de flèche ou de hauteur relative ; ils offrent donc moins de résistance que les autres et on ne les emploie jamais pour les grandes arcades qui exigent beaucoup de solidité. Mais on a été parfois obligé de s'en servir dans des cryptes, où l'impossibilité de donner grande hauteur à la voûte rendait difficile l'emploi du plein cintre. Nous en avons un bel exemple dans la crypte de Saint-Gilles (fig. 253).

Le plein cintre proprement dit est, de toutes les formes d'arc, la plus employée à l'époque romane ; aussi la plupart des archéologues ont-ils longtemps considéré

son emploi coninif le meilleur critérium pour distinguer les édifices romans. Mais c'est là une source d'erreurs, l'honneur de l'avoir démontré revient surtout à Quicherat ', qui a fort bien mis en relief le rôle que joue, dans beaucoup d'édifices romans, une autre forme d'arc dont on a trop souvent voulu faire un apanage exclusif de l'époque gothique, je veux parler de l'arc brisé.

L'arc brisé est formé par l'intersection de deux segments de cercle de même rayon tracés de centres dift'érents. Plus ces deux centres sont voisins l'un de l'autre, plus l'arc brisé est obtus et se rapproche du plein cintre ; plus ils sont éloignés, plus l'arc est aigu.

Ce genre d'arc présente un grand avantage, c'est qu'il pousse beaucoup moins au vide que le plein cintre, surtout quand il est appareillé, comme on l'a presque toujours tait en France, de façon que les claveaux de chaque segment convergent vers le

centre du cercle qui l'engendre (fig. 34'7). Ils sont ainsi moins verticaux, et par suite moins sujets à glissement que ceux des arcs dont les joints convergent \'ers le milieu de la corde-. A la pointe de l'arc, il y a presque toujours un joint vertical à la place de la clef Celle-ci, qui dans un arc quel- . , , . conque est, de tous les claveaux, le plus sollicité

l'ig. 347. — Arc bnsc. T ' ' r

par l'action de la pesanteur, est donc supprimée.

Les architectes gothiques ont admirablement compris les qualités de résistance que possède l'arc brisé, aussi l'ont-ils adopté dans toutes les parties de leurs édifices.

Les architectes romans mirent assez longtemps à en saisir tous les avantages; cependant, dès le début du xii^ siècle, peut-être même avant, ils commencèrent à construire dans certaines provinces des voûtes en berceau brisé (fig. 236).

Mais ce n'est pas seulement dans les voûtes, c'est aussi dans les grandes arcades des églises à collatéraux que les romans employèrent souvent l'arc brisé comme à Clunj' (fig. 446). Ils y furent conduits par des nécessités de construction, et ce sont des nécessités du même ordre qui le leur firent adopter à l'origine dans d'autres parties de leurs édifices.

Ainsi on a souvent employé l'arc brisé pour les étroites arcades du rond-point, comme à Notre-Dame de Beaune (fig. 348) et à la cathédrale de Langres (fig. 447). Il permet, en effet, de leur donner même hauteur de flèche qu'aux arcades rectilignes du chœur, tout en évitant l'effet disgracieux que produit parfois l'allongement excessif des arcs surhaussés.

Dans les églises dont les collatéraux étaient voûtés d'arêtes ou d'ogives, l'arc brisé offrait un moyen commode de relever la flèche des arcs encadrant la voûte

1. Revue archèoL, t. VII (1850), p. 65 et s., et vers le milieu de la corde, mais VioUet-le-Duc, dans ses Mélanges, p. 74 et s. qui en fait la remarque, accuse avec raison les

2. En Italie, les arcs brisés sont souvent Italiens de n'avoir jamais bien compris la vériappareillés de façon que les joints convergent table fonction de l'arc brisé (Dzc/., t. VI, p. 424).

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et d'évitci" que les clets de ces arcs lussent à des niveaux trop disparates. On facilitait ainsi la construction et on en augmentait la stabilité.

De même encore, dans certaines façades, on s'est servi de l'arc brisé pour mettre de niveau, malgré leur différence de diamètre, le sommet des archivoltes de la porte principale et des baies latérales.

l-.g. 548. — Bcatinc (Cotc-Li'Orj. H-lisc Xotrc-Damc.

Il y a là une recherche évidente de l'eft'et et des bonnes proportions, mais on n'en conserva pas moins, jusqu'au dernier quart du xii'^ siècle, une certaine préférence esthétique pour le plein cintre; ce qui le prouve, c'est qu'on hésita fort longtemps à adopter l'arc brisé pour les ouvertures où il ne jouait aucun rôle utile. Ainsi on s'en servait pour les voûtes ou les grandes arcades depuis plus de trois

Lasteyrie. — Architecture romane. 21

quarts de siècle, que Ton continuait encore à taire en plein cintre, les arcs des fenêtres, des portes, des clochers, des tribunes, et les arcatures aveugles éparses dans les diverses parties de l'église.

C'est seulement depuis la fin du xi^ siècle que l'usage de l'arc brisé se généralise dans toutes les parties de la construction et qu'il devient une des caractéristiques les plus apparentes des édifices religieux.

Cette forme d'arc a joué un tel rôle dans l'architecture du moyen âge que nombre d'auteurs se sont préoccupés d'en rechercher l'origine. On a cru la trouver tour à tour en Orient et en Occident, chez les Arabes du Caire et les Maures de Séville ou de Cordoue ; certains ont prétendu que nos pères l'avaient rapporté d'Orient après la première Croisade; d'autres, qu'ils l'avaient emprunté aux constructions arabes de la Sicile.

Quicherat lui donnait une origine orientale, mais croyait qu'il avait été importé en Occident, dès le x'^ siècle, par quelqu'un des pèlerins si nombreux qui fréquentaient alors les Lieux Saints ' .

Viollet-le-Duc a mieux compris le problème -. Il a montré que l'arc brisé est une de ces figures géométriques aussi vieilles que l'invention du compas. Dès l'antiquité, on la trouve en Asie, en Grèce, en Italie, mais les anciens n'ont jamais su l'employer comme l'ont fait les artistes du moyen âge. Entre les voûtes en berceau brisé de l'époque romane et celles qu'on rencontre dans quelques constructions antiques, comme le Trésor d'Atrée à Mycènes ', il y a une différence capitale, car à Mycènes les pierres dont l'assemblage dessine un arc brisé sont posées à plat les unes sur les autres, elles forment un simple encorbellement ; tandis que dans les voûtes et les arcs brisés de l'époque romane, elles sont toujours posées normalement à la courbe. Pour qui ne considère que l'apparence extérieure des choses, ce détail semble avoir peu d'importance, mais pour le praticien, pour l'archéologue soucieux de pénétrer les principes qui ont présidé au développement de l'art de construire, il en a une grande et c'est ce que Viollet-le-Duc a parfaitement montré.

Si donc il est incontestable que les Arabes ont fiiit emploi de l'arc brisé au Caire-* et en Espagne longtemps avant l'époque où cet arc apparaît en France, il ne faut pas en conclure que nos constructeurs l'ont emprunté aux Arabes, car chez ces derniers il ne semble avoir joué qu'un rôle esthétique, jamais ils n'ont compris les avantages qu'il pouvait présenter pour la solidité des arcades et la stabilité des voûtes.

Ces avantages, les architectes français de l'époque romane ont été les premiers à les pressentir, non pas peut-être dès la première moitié du xi' siècle, comme on

I. De Varcbit. romane, dans la Revue archéol., 4. Il y en a à la mosquée d'Amrou, au Caire,

t. XI, p. 686. Cf. Mélanges, p. 147-148. qui paraît remonter au vii= siècle. Mais la plu-

3. Dict. iVarchit., t. VI, p. 421. part des arcs brisés arabes se distinguent des

3. Voir la notice sur ce monument dans nôtres, au point de vue même de la forme, en

Gailhabaud, Mon. anc. et mod., t. I. ce qu'ils sont fortement outrepassés.

I, ARC l'N PLEIN CINTRl- ET I. ARC HKÎSH 323

l'a souvent dit sans preuve suMisante, mais au moins dès le débtit du \u'. Ils nous en ont laissé d'innombrables exemples en Bourgogne, en Limousin, en Poitou, et surtout dans l'Ile-de-France; et, s'ils ne peuvent prétendre à l'invention d'une forme d'arc dont aucun peuple n'a eu le monopole, ils ont eu du moins le mérite d'en avoir les premiers fait un emploi rationnel et systématique.

On a peut-être remarqué que, pour désigner l'arc brisé, je ne me suis jamais servi d'un mot qu'on emploie souvent de nos jours, c'est le mot i\i[ii'c. 11 y a là, en effet, un contresens qui s'est introduit dans la terminologie courante il y a un peu plus d'un siècle, et dont les inconvénients sont trop nombreux pour que je puisse négliger de les signaler.

Depuis .son apparition au xii'' siècle jusqu'à la fin du xviii°, on cbercherait vainement un exemple de l'emploi du mot ogive dans le sens d'arc brisé.

Pour en rencontrer un, il faut descendre ju.squ'à la Révolution. En 1790, Millin décrivant, dans ses Antiquités nationales, un grand arc brisé qui se voyait dans les ruines de l'église des Carmes de la place Maubert l'appelle une « arcade ogive » '. Quelques-uns des littérateurs qui, sous le Consulat et l'Empire, commencèrent à s'intéresser aux choses du moyen âge, adoptèrent cette façon de parler. Cependant en 1805, l'Académie française n'enregistrait encore dans son Dictionnaire que la vieille acception du mot, et c'est seulement dans l'édition de 1833 qu'à côté de l'ancienne et véritable acception, elle a fait place à la nouvelle. C'est qu'en effet Caumont et les archéologues de son école avaient tous adopté la façon de parler de Millin. Dans tous leurs écrits, le mot ogive désigne toujourset uniquement l'arc brisé, et grâce au succès de leur propagande archéologique, le sens erroné qu'ils donnèrent au mot finit par s'imposer, à tel point que ce fut une sorte de découverte quand M. de Verneilh en retrouva la véritable signification en lisant les œuvres de Philibert Delorme. Les très justes observations que cette lecture lui .suggéra ^ furent corroborées par de nouvelles recherches de Lassus ', puis de Quicherat +, qui démontrèrent que, depuis le xii'-' siècle jusqu'à la fin du xvm'', le mot ogive n'avait jamais désigné autre chose que les nervures diagonales placées .sous les voûtes d'arêtes, et que l'emploi de ce mot, pour désigner l'arc brisé, était d'autant moins admissible que les nervures nommées ogives par les gens du moyen âge ne sont pas des arcs aigus. Au contraire elles sont presque toujours en plein cintre >, et on leur a donné parfois une forme encore plus aplatie, car il y a des « ogives en anse de panier « *•.

1. Néanmoins, dans le t. II de son Diction- (art. réimprimé dans ses Mélanges, p. 74 et s.) iiaire des Beaux-Arts, publié en 1806, Millin 5. « Les arcs ogives, dit Viollet-le-Duc, sont appelle ogives « les arcs ou branches d'une des pleins cintres; ce qui indique assez que le voûte gothique, qui la traversent diagonale- mot ogive ne convient pas à l'arc brisé. « (Dict. ment », et il n'en donne pas d'autre définition. d'ardnt., t. IV, p. 34.)

2. Annales archéot., x.\, p. 561. 6. Voir un document de 1399, publié par

3. Ibid., t. II, p. 40. Lassus dans le BiiUetin des Comilés historiques,

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