‹ L'architecture religieuse en France à l'époque romaneChapitre 26 sur 377 · LES BASILIQUES CIVILES DES ROMAINS J I · texte numérisé non relu

LES BASILIQUES CIVILES DES ROMAINS J I

d'hui encore la grande majorité des archéologues français la considèrent comme inattaquable. Elle a eu cependant de rudes assauts à soutenir depuis une soixantaine d'années, principalement en Allemagne, et je crois bien qu'actuellement le plus grand nombre des savants allemands l'ont abandonnée.

Le premier auteur qui ait songé à la battre en brèche est Zestermann ' qui, dans un mémoire publié en 1847, s'est efforcé de prouver que les basiliques civiles des Romains ne ressemblaient aucunement à l'idée que les modernes s'en étaient faite et que les basiliques chrétiennes en différaient trop complètement pour pouvoir en dériver. Il concluait en émettant l'idée que les églises chrétiennes ressemblaient aux temples hypètres des Romains bien plus qu'aux basiliques judiciaires, mais qu'il ne fallait point sans doute s'arrêter à cette ressemblance, car l'architecture chrétienne avait dû naître des besoins mêmes du culte, elle n'avait rien dû emprunter aux païens, c'était un produit direct du génie chrétien -.

La dissertation de Zestermann, bien que publiée à la fois en Allemagne et en Belgique, a passé inaperçue en France. Ni Quicherat, ni Viollet-le-Duc, ni Caumont ne semblent l'avoir connue ; et aucun archéologue français n'a dit son mot dans les polémiques qu'elle a soulevées.

En Allemagne, au contraire, elle a été le point de départ de nombreuses controverses. Elle y souleva d'abord une opposition très vive. Urlichs ', Von Quast +, Mothes s et bien d'autres ^ cherchèrent à la réfuter.

Mais le champ de la discussion ne tarda pas à s'élargir, Weingârtner ayant fait remarquer qu'à l'origine et pendant longtemps le culte chrétien s'était célébré à l'intérieur des maisons, qu'il était donc logique de chercher dans les maisons romaines, en même temps que dans les synagogues juives et les temples hypètres, les éléments dont les fidèles s'étaient plus tard inspirés pour la construction de leurs églises '.

Presque en même temps, un des savants qui avaient le plus vivement combattu Zestermann, Messmer, arrivait à des résultats assez voisins de ceux de Weingârtner, car il concluait ^ aussi à chercher dans les maisons romaines l'origine des basiliques chrétiennes, seulement il la trouvait dans ces basiliques privées que Vitruve cite au nombre des principales pièces d'apparat que comprenaient les habitations des riches au temps des Césars. Cette doctrine a été accueillie avec faveur dans les univer-

1. De hasilkis libri III, dans les Méni. de 5. O. tAoûits, Die Basilikeufoniihei deii Chri- TAcad. roy. de Belgique, t. XXI. L'édition aile- steuder ersIenJahrhiiiideiieÇi^éd., Leipzig, i&6g). mande de ce mémoire est intitulée : Die aniiken 6. Notamment Hûbsch, Springer, Kugler, iind christlichen Basililcen (Leipzig, 1847, in-4). Rosengarten, Lùbke, Liitzow, Fôrster, etc.

2. De basilicis, p. 169. 7. Weingârtner, Ursprung und Enhvickehing

3. L. Urlichs, Die Apsis der alten Basilikev des christl. Kirchengehâudes (Leipzig, 1858). (Greifswalde, 1848). 8. Ueher den Ursprung der christlichen Basi-

4. Von Quast, Ueher Form, Einrichtiing und lilia, dans la Zeitschrift fîir christlichen Archào- Ausschmûchiiig der âltesleu christ!. Kirchen (Rer\in, logie de Von Quast et Otte (t. II, 1859, p. 212 1855). et s.).

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sites d'Outre-Rhin, surtout depuis qu'une excellente dissertation de Reber est venue la fortifier par de nouveaux arguments ' .

Il s'en faut cependant qu'elle ait conquis tous les suffrages. En France, la plupart des archéologues tiennent encore pour la vieille doctrine des Viollet-le-Duc et des Caumont; d'autres, comme l'abbé Martigny % se sont ralliés aux idées de l'italien Marchi > et ont cru trouver dans les catacombes de Rome le prototype des basiliques chrétiennes ; enfin, en Allemagne même, de nombreux amendements ont été proposés aux diverses théories que je viens de rappeler '.

On aurait peine à comprendre d'aussi interminables discussions si les traits essentiels de la basilique civile des anciens étaient bien tels qu'on l'a cru pendant trois siècles, car les mêmes traits se retrouvent dans la basilique chrétienne, et la similitude est trop grande pour être un pur effet du hasard.

Malheureusement les basiliques romaines ^ étaient loin de présenter le type uniforme imaginé par Leone Battista Alberti et accepté avec quelques variantes par Perrault, Quatremère, Quicherat, etc.

La première dont l'histoire fasse mention '' fut bâtie par M. Porcins Caton, en l'an 184 avant J.-C. Elle fut détruite par le feu lors de l'émeute provoquée par les funérailles du tribun Clodius (52 av. J.-C).

La vogue de ce genre d'édifices fut considérable, la ville de Rome en vit élever un grand nombre. Les principales étaient : au nord du Forum, la basilique Fulvia ', construite en l'an 180 avant J.-C. par M. Fulvius Nobilior, et qui reçut le nom d'iEmilia après qu'elle eut été restaurée par L. yEmilius Paulus, ou par son fils;

1 . Reber, Uebei' die Urfonn der rômischen vrir un grand bâtiment hypostyle qui « annonce, Basilika (dans les Mittheil. der kk. Centralcomm., dit M. G. Leroux {Explor. archéol. de Délos, Vienne, 1869, t. II, p. 35). 2= fasc, p. 52), les grandes basiliques romaines ».

2. Martigny, Dict. des Antiquités chrét., \° Basi- Mais il est bon de faire remarquer que cette coniiqiie. struction se distingue profondément des basiliques

3 . Marchi, Monumenti délie arti primitive. par le nombre et la disposition des colonnes ; que Architettura, p. 184. l'on n'a aucun renseignement sur son ordonnance

4. F.-X. Kraus a donné un bon résumé de en élévation, car la restitution qui en a été dontous ces systèmes dans sa Real-Eiicydopâdie der née (ibid., pi. 5) n'est qu'une ingénieuse hypochristl. Alterlhiwier, v° Basilika, et plus récem- thèse; enfin que le voisinage du port autorise peutment dans sa Geschichte der christl. Kunst, t. I, être à y voir un entrepôt pour les marchandises, p. 265 et s. mais que rien ne permet de croire qu'elle ait

5 . Je ne parlerai pas des Grecs, car il paraît jamais servi aux mêmes usages que les basiliques certain que tous les édifices d'origine hellénique romaines.

auxquels on a attribué le nom de basilique ont 6. L'histoire des basiliques civiles de Rome a

eu une tout autre destination, et le mot paaiXi/rj été résumée par beaucoup d'auteurs ; je me con-

lui-même ne se rencontre chez les écrivains tenterai de citer : Nibby, Roma nelV anno 18)8,

grecs que bien après la conquête de leur pays parte antica, § 8 (Rome, 1839, t. II); Zester-

par les Romains et comme traduction du mot mann. De hasilicis, p. 57 et s. du tirage à part;

latin hasilica (Voir Saglio, Diction, des Antiq. gr. H . Jordan, Forma Urbis Romae regionum XIII,

et rom., au mot Basilicd). On a prétendu, dans c. IV (Berlin, 1874); J. Guadet, dans le Dic-

ces dernières années, donner à la basilique tioii. des Antiq. gr. et rom. de S3iglio,v° Basilica ;

romaine une origine alexandrine, et la rattacher Lacour-Gayet, dans la Grande encyclopédie, t. V,

ainsi aux salles hypostyles de l'Egypte (Stud- v° Basilique, etc.

niczksi, Gôtting. gelehrter An^eiger, i^oi, p. 548; 7. A. Pellegrini , Basilica Fulvia .£milia.

Ad. Michaelis, Mélanges Perrot, p. 245). Tout dunsle Bull. delT Instit. di corrisp.archeol., 1880,

récemment, les fouille:, de Délos ont fait décou- p. 38 et s.

LES BASlLlaUES CIVILES DES ROMAINS

non loin d'elle, la basilique Opimia, fondée par L. Opimius, qui fut consul en l'an 155 ; enfin, au sud du Forum, la basilique Julia (fig. 40), qui devait son nom à Jules César, mais qui fut reconstruite par Auguste et restaurée, au m" siècle, par Dioclétien.

Plusieurs des autres places de Rome eurent également des basiliques, ainsi T. Sempronius, censeur en l'an 171 avant J.-C, construisit la basilique Sempronia auprès du Forum Boarium, et plus tard l'empereur Trajan éleva la basilique Ulpia sur un des côtés du Forum qui porte son nom ' .

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Fig. 40. — Rome. Basilique Julia.

Bien d'autres basiliques furent construites à Rome sous les empereurs, car à la fin du iV siècle, l'auteur anonyme qui nous a conservé la nomenclature des principaux édifices de la ville comptait une dizaine de basiliques dans la 14' région ^

On croyait jadis que les chrétiens avaient obtenu, après le triomphe de l'Eglise, l'autorisation de s'installer dans les basiliques civiles qui, par leurs dimensions et leurs formes, se prêtaient mieux que les temples aux convenances du culte et dont le caractère neutre ne pouvait éveiller aucun des odieux souvenirs que rappelaient les temples '. Mais l'hypothèse de cette prise de possession des basiliques par les chrétiens est contraire à toute vraisemblance +, non seulement parce qu'aucun his-

1 . Voir la restitution de Lesueur, Annali delV Inslit. ai corrisp. archeol. , 1 8 5 1 .

2. « Basilicae decem : Julia, Ulpia, Vestilia, Neptunia, Matidies, Marcianes, Vascolaria seu Argentaria, Floscellaria, Constantiniana » (Urhis Romae curiosa, reg. XIV. — Cf. Zestermann, p. 63).

3. Ciampini, Vetera Monimenla, t. I, p. 7. — Bingham, Origines eccles., t. III, p. 121, § 5. — Caumont, Cours â'antiq. monum., t. IV (1831), p. 52 et s. — Daniel Ramée, Hist. de Varchit.,

t. II (1843), p. 21. — Schnaase, Gesch. der bildenden Kûnste, v^ éd., t. III, p. 32. — Cette opinion se trouve encore dans des ouvrages récents (Corroyer, Uarchitecture romane, p. 45 ; G. Clausse, Basiliques et mosaïques chrétiennes, t. I, p. 35).

4. Elle a été combattue par Bunsen, Les Basiliques chrétiennes de Rome, p. 5 à 1 1 ; Kugler, Der Rômische Basilikenbau (Jiunsthlatt de 1842), et Handh. der Kunstgesch. (^Stuttgart, 1842); Canina, Ricerche sulV architettui a piu propria delH

ORIGINE DU PLAN DES BASILIQUES

torien n'en parle ', mais surtout parce que les besoins et les habitudes auxquels répondaient les basiliques n'ont pu disparaître subitement par le seul fait du triomphe

de l'Église. Au surplus, divers textes prouvent que les empereurs du iv^ siècle, loin de supprimer les anciennes basiliques, ont continué à en bâtir. Ainsi Constantin se garda d'abandonner aux chrétiens celle ^ ., . -, ;. y. que Maxence avait fait construire entre

PP* ^^\ /^T^ — ^^ 't^ Forum et le Colysée (fig. 41); au con-

traire, il la conserva et lui donna son propre

nom ^. Il en fit bâtir une à Byzance lors-

^ . ; ,. , ; . ^^ que cette ville devint la capitale de l'Em-

|P-— ^Pn ^^^ ^fl pire '. Théodose en construisit encore une

à Rome à la fin du iV^ siècle '* et Rufin en fit bâtir une à Antioche sous le règne d'Arcadius >. Enfin divers passages du Digeste nous prouvent qu'au temps de Justinien les principales villes de l'Empire en possédaient encore ''.

Ce n'est pas, du reste, dans les grandes villes seulement qu'on élevait des basiliques, et les inscriptions prouvent que ce genre de monuments était très répandu '.

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Fig. 41. — Rome. B.isilique de ConsMiitin

tempi cristiaiii , p. 19; Pauly, Real-Eiicydop. der klassichen Alterthum, vo Basilica ; Haase, Kirchengesch., t. I, p. 172 ; Von Quast, Dk Basilica der Alten, p. 6; Schnaase, Gesch. der bild. Kïinstc, 26 éd., t. III, p. 138, etc.

I . On a cru trouver une preuve de la transformation des basiliques civiles en églises dans un passage du discours adressé par .\usone à Gratien à l'occasion de son élévation au consulat, en l'an 365. Il y est dit : « Forum et basilica olim negociis plena, nunc votis votisque pro tua salute susceptis. » On a vu dans cette phrase une opposition entre l'ancienne destination des basiliques uniquement consacrées aux affaires et leur destination présente, la prière. Mais cette interprétation n'est pas admissible, car les mots « olim negotiis plena, nunc votis » s'appliquent aussi bien au forum qu'à la basilique. Si donc ils signifiaient qu'on avait transformé les basiliques en églises, il faudrait croire qu'on en avait fait autant du forum, ce qui n'est pas raisonnable. Ausone a simplement voulu dire que dans tous les lieux où l'on ne s'occupait jadis que d'affaires, on fait désormais des vœux pour le prince qui a assuré la prospérité de l'Empire (voir les judicieuses observations de Schnaase, Gesch. der bild. Kimslc, t. Ill, p. 40. Cf. Zestermann, De

hasilicis, p. 149). — J'ai à peine besoin d'ajouter que le texte d'Eusèbe (Hist. eccl., VIII, i), que l'on a quelquefois invoqué à l'appui de cette même idée, ne dit rien de semblable.

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