ECOLE DE L'ILE-DE-FRANCE
Pour terminer la revue des écoles d'architecture qui ont existé en France à l'époque romane, il me reste à parler de celle qui a eu pour principal centre d'action l'ancien domaine royal et qu'on appelle généralement école de l'Ile-de-France, quoique son influence se soit exercée bien au delà des limites de cette province.
Personne n'en conteste l'existence, néanmoins c'est de toutes les écoles romanes la moins bien définie et celle sur les limites de laquelle on est le moins d'accord. Son principal foyer doit être placé entre Paris, Meaux, Laon, Soissons et Beauvais ; au sud, elle a rayonné jusqu'à la Loire, englobant l'Orléanais, et une partie du Blésois et de la Touraine. A l'ouest, elle dominait dans le Dunois, la Beauce et le pays chartrain ; elle rencontrait dans le Vexin un des rameaux de l'école normande, s'étendait vers le nord sur la Picardie et l'Artois et pouvait encore se reconnaître jusqu'en Flandre et dans la moitié occidentale de la Belgique actuelle, où elle se heurte à des influences venues des bords du Rhin et assez sensibles dans certains édifices comme la cathédrale de Tournai. Enfin il est difficile de ne pas rattacher à l'école de l'Ile-de-France la Champagne, la Brie et même une petite partie de la Bourgogne relevant du diocèse de Sens '.
Au point de vue religieux, cette vaste étendue de pays était partagée entre les provinces ecclésiastiques de Sens et de Reims. De Sens dépendaient les diocèses de Paris, Chartres, Orléans, Meaux - ; de Reims, ceux de Châlons, Laon, Soissons, Senlis, Noyon, Beauvais, Amiens, Arras, Thérouanne, et les deux grands diocèses de Tournai et de Cambrai, qui s'étendaient fort loin vers le nord et englobaient toutes les villes comprises entre Mons, Malines, Anvers et la mer.
I. Nous manquons encore d'une bonne étude la région picarde, anciens diocèses d'Amiens et de
d'ensemble sur l'école de l'Ile-de-France, mais Boulogne (Paris, 1895, in-f.); celles de la Cham-
certaines parties de son territoire ont fait l'objet pagne dans la Statistique vionuuientah de l'Aube
de monographies détaillées. Ainsi les églises du de Ch. Fichot (5 vol. in-80), et dans le Répertoire
Beauvaisis ont été étudiées par Woillez, Archéol. archéologique entrepris par l'Académie de Reims
des tnonuin. de l'ancien Beanvoisis pendant la meta- (in -8°, en cours de publication); celles de
inorphose romane (Paris, 1839, in-f.); celles du Belgique par M. Lemaire, Les origines du style
Soissonnais par Eug. Lefèvre-Pontalis, L'archi- gothique en Bràbant (1906, in-8°). lecture religieuse dans V ancien diocèse de Soissons au 2. Il faut y ajouter les diocèses d'Auxerre et
Xh et au Xlh siècle (Paris, 1894, 2 vol. in-f.); de Nevers, mais seulement pour mémoire, car
celles de Picardie par C. Enlart, Monuments reli- au point de vue archéologique ils relèvent des
gieux de l'architecture romane et de transition dans écoles de Bourgogne et du Centre.
C'était une des régions les plus civilisées de la France ; Reims était déjà, à l'époque carolingienne, un centre artistique considérable, et les grandes abbayes, particulièrement nombreuses dans cette région, rivalisaient d'efforts pour embellir leurs églises et les orner avec luxe. Néanmoins l'opinion universellement reçue parmi les archéologues est que l'école de l'Ile-de-France resta, jusqu'au xn° siècle, fort en retard sur toutes nos autres écoles nationales.
Ce jugement est-il parfaitement justifié? Je n'oserais l'afiîrmer. Il s'appuie sur l'aspect à coup sûr bien chétif que présentent les quelques travées de la cathédrale de Beauvais, remontant au temps d'Hugues Capet, et sur l'extrême simplicité de la plupart des églises du xi" siècle qui se sont conservées dans l'Ile-de-France, la Champagne et les autres régions relevant de cette école. Mais on oublie ttop que ces églises sont à peu près toutes des édifices ruraux de petite dimension, et l'on aurait sans doute une autre opinion de l'architecture du xi'^ siècle si le prodigieux essor que prit l'art de bâtir dans cette région, depuis le second quart du xii", n'avait amené la reconstruction de tous les édifices de quelque importance et fait ainsi disparaître la plupart des éléments qui nous auraient permis d'apprécier en pleine connaissance de cause l'art de la période précédente. Or on a l'impression, en lisant les chroniques écrites dans cette partie de la France, qu'on ne s'y appliquait pas moins qu'ailleurs à élever de belles églises. Malheureusement il n'en reste presque rien. Les riches abbayes de Sainte-Geneviève à Paris, de Saint-Denis, de la Trinité de Vendôme, de Saint-Médard et de Saint-Léger à Soissons, de Saint- Vincent à Laon, de Saint-Bertin à Saint-Omer, de Corbie, de Saint-Riquier, de Saint-Amand, etc., ont toutes été rebâties à l'époque gothique, et celles, comme Saint-Germain-des-Prés, qui ont conservé quelques parties romanes, ont été pour la plupart restaurées de telle sorte qu'on a peine à se les figurer dans leur état primitif Néanmoins l'église de Vignory en Champagne est un bon spécimen de ce que l'on savait faire au milieu du xi^ siècle ", et malgré la rudesse de la construction et la grossière exécution de maints détails, on ne peut nier que ce ne soit un édifice d'assez belle allure (fig. 545). Plus remarquable encore est l'église Saint-Remi à Reims, dont une partie notable du transept et de la nef remonte au début du xi" siècle -. Or c'était un grand et bel édifice, qui pouvait soutenir la comparaison avec les plus remarquables de l'époque (fig. 546). Quant aux cathédrales de la région, c'est une grosse erreur de croire qu'elles ressemblaient toutes à celle de Beauvais. Dès la fin du x" siècle, on avait élevé à Orléans une cathédrale de fort belles proportions, et plus imposante encore devait être celle de Chartres, reconstruite par l'évêque Fulbert après le terrible incendie survenu en 1020. Il n'en reste aujourd'hui que la crypte (fig. 227), mais les dimensions de celle-ci indiquent un édifice que les contemporain.s ont pu légitimement trouver remarquable.
I. Pour sa date, voir ci-dessus, p. 160. 2. Cf. ci-dessus, p. 158.
liCOI.K IJE L II.l-;-DE-l'KANCH
En réalité, l'école de rilc-dc-FraïKc ne le cède à ses rivales que sur un seul )X)int, 'art de construire les voûtes ; mais cette iiilériorité même lut de courte durée, car
Vignory (Haute-Marne). Vue intérieur
ce n'est pas avant la seconde moitié du xi^ siècle que l'on commença à trouver les solutions qui eurent ailleurs une vogue méritée ; or elles durent céder le pas à celle qui fut imaginée, vers le début du xii", au cœur même de cette région qui aurait été si arriérée.
ECOLES D ARCHITECTURE A L EPOaUE ROMANE
Le plan des églises de l'Ile-de-France ne semble s'être distingué par rien d'essentiel. Tout au plus peut-on remarquer que les nefs flanquées de bas-côtés sont fréquentes dès le xi'= siècle, même dans les simples églises rurales, que les églises munies d'un transept sont fort nombreuses, enfin qu'il y a une grande variété dans la forme des chevets et que l'on y rencontre presque tous les types :
chevet plat ", abside unique -, abside flanquée d'absidioles ', abside précédée d'un chœur muni de bas-côtés +, chevets entourés d'un collatéral avec chapelles rayonnantes. Ce dernier plan, qui dans les autres parties de la France ne fut guère adopté à l'époque romane que par les grandes abbayes bénédictines, par celles surtout qui relevaient de l'ordre de Cluny, se rencontre également, dans la région qui nous occupe, dans les cathédrales et les collégiales. Nous avons vu que Saint-Martin de Tours en fournissait un exemple bien authentique (fig. 163) dès le début du x'^ siècle, et qu'en rebâtissant cette fameuse église, au commencement du xi" siècle,
1 . Namp^- au - Val , Beaufort - en - Santerre (Somme); Ressons-le-Long , Sacouin (Aisne); Montmille, Catenoy, Bellefontaine (Oise), etc.