ORNEMENTS IMITES DE I. ANTIQUE
la pointe dessine une accolade. De petits dards émoussés en garnissent les intervalles. On en voit, dans quelques monuments de Provence, qui reproduisent assez fidèlement la formule antique, mais c'était un motif de décoration d'un dessin trop fin pour n'être pas promptement dénaturé au temps de la décadence ; on en peut juger par ceux qui couvrent la moulure extérieure du fronton de Saint-Gabriel, près de Tarascon (fig. 571). La déformation est poussée si loin, dans certains cas, qu'on pourrait aussi bien voir dans ces rais de creur dégénérés, des oves dénaturés ou même de simples écailles.
Fig. ;73.
Cithèdrale d'Alct (Aude). Extérieur de l'abside
Les écailles ont joué, en effet, un rôle assez considérable dans l'ornementation du moyen âge. Il est bien probable que l'origine de cet ornement doit être cherché, non dans l'imitation des écailles qui couvrent le corps des poissons, mais dans la reproduction des lignes festonnées que forment, dans les toitures, les tuiles plates à bout arrondi. Les couvercles de sarcophages chrétiens du iV siècle montrent assez combien 'ce genre de toiture était employé. C'est de ces couvercles que se sont manifestement inspirés certains sculpteurs qui ont introduit cet ornement sur le tailloir de leurs chapiteaux. Le cloître de Moissac en fournit une preuve bien curieuse, car on y voit des tailloirs si visiblement inspirés des sarcophages chrétiens qu'on y a figuré, à côté des écailles du couvercle, les génies qui, dans beaucoup de sarcophages, soutiennent une couronne ou un médaillon, contenant le monogramme du Christ ' .
I. 'Voir dans E. Rupin, Les lioilresJe Moissac, les fig. 105 et 106.
574 LA DECORATION DES EGLISES ROMANES
Les écailles forment parfois des lignes isolées sur quelqu'une des voussure d'un portail, comme à Aubeterre (fig. 572), mais on préfère ordinairement les grouper en lignes contiguës ou, plus souvent encore, les employer à la décoration des grandes surfaces, tout particulièrement des longues pyramides qui couronnent les clochers du xii'= siècle.
Il y a fréquemment, dans les corniches antiques, un rang de denticules ; ce sont, on le sait, de petits dés rectangulaires disposés en lignes et formant des saillies de même largeur que les vides qui les séparent. On en voit quelquefois au moyen âge, par exemple au beau fronton de Saint-Restitut (fig. 439). Toutefois l'emploi en est assez rare, même dans les régions où l'influence des monuments gallo-romains est le plus sensible. Les belles corniches d'Alet (Aude) et de Saint- Jacques de Béziers ', montrent le parti qu'on en a tiré (fig. 573) dans une région du Midi, où l'on s'est inspiré des monuments romains, sans chercher à les imiter fidèlement.
J'attribuerais volontiers à une dégénérescence des denticules, provenant soit de la maladresse' des ouvriers de la décadence, soit de l'emploi de mauvaises pierres dont les arêtes s'émoussaient, l'origine des billettes. On en voit, en effet, dans certains monuments du moyen âge, comme la corniche du porche de Notre-Dame des Doms, à Avignon (fig. 440), dont la forme est tellement indécise, qu'on ne sait si on doit les appeler denticules ou billettes. Il ne faut pas croire, toutefois, que cette dégénérescence du denticule ne se soit produite qu'à l'époque romane; elle est, au contraire, fort ancienne, on trouve des cordons d'archivoltes ornés de billettes, avant même l'époque carolingienne -, il y en a déjà dans quelques constructions byzantines du vi' siècle ', et il est bien possible que ce soit à cette source que les artistes francs en ont pris l'idée.
Les billettes, au lieu de former de petits dés aux arêtes vives comme les denticules, forment de petites saillies au profil arrondi comme des segments de tore. Autant les vrais denticules sont rares au moyen âge, autant les billettes sont répandues. Du nord au midi, de l'ouest à l'est, on en rencontre partout. C'est de beaucoup l'ornement le plus commun au xi^ siècle. Sa vogue ne commence à baisser que dans le second quart du xii" siècle, encore persiste-t-elle longtemps dans les provinces où l'architecture gothique fut lente à pénétrer. On a dû primitivement employer les billettes en lignes isolées comme les denticules. Mais, à l'époque romane, on en juxtapose volontiers deux ou trois rangs.
Les billettes s'emploient surtout pour encadrer le cintre des fenêtres (fig. 369), ou l'archivolte des portails + ; on en trouve aussi des cordons simples ou multiples
1. l\evo\\,Archii. romane du Midi, t. I, pi. 15. mais la date de ce morceau est fort incertaine.
2. VioUet-le-Duc croyait qu'on faisait des bil- 3. On en voit à Ravenne, aux archivoltes des lettes dès l'époque mérovingienne et il en donne arcadesde la nefàSant'ApollinareNuovo(fig. 14). comme preuve, un fragment trouvé dans le sol 4. Comme à Serquigny, en Normandie (Rude l'église de Poissy (Dict., t. II, p. 208, fig. i), prich-Robert, Archit. normande, pi. 1 15).