CHEVRONS
contraire, de taire entrer dans la composition Je ces chevrons multiples, à côté des grosses moulures en forme de tores, de petits filets ou de fines baguettes; ou encore, et c'est la combinaison la plus fréquente, de séparer les chevrons profilés en forme de tore par d'autres profilés en creux. On obtient ainsi des dessins fort élégants quoique on puisse leur reprocher quelque sécheresse. Les chevrons sont, en règle générale, posés à plat sur les surfaces qu'ils décorent ; mais parfois, quand
I M.irtiii-S..bon pli.
Fig. 587. — Villers-S:iint-Paul (Oise). Porte principale.
ils sont formés de plusieurs moulures accolées, on les groupe en deux ou trois plans qui se superposent, ce qui en augmente l'eiîet.
La monotonie est le principal défaut de ce genre de décoration, aussi a-t-on cherché mille façons de l'éviter, soit en cantonnant les chevrons d'autres ornements, comme des perles ', des annelets, de petites feuilles, des têtes d'animaux ^, soit en en modifiant la forme, par exemple en adoucissant les pointes saillantes ou en remplaçant les pointes rentrantes par une partie rectiligne, soit enfin en
I . Porte de Notre-Dame-des-.A.liscamps Arles (Revoil, t. III, pi. 19).
2. Porte d'Authie (Rupricli-Robert , Archit. iioniiaiide, pi. 123).
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opposant deux lignes de chevrons pointes à pointes. On obtient ainsi des espèces de losanges, comme on le voit à la porte de l'église de Tour (fig. 381) et dans beaucoup d'autres églises normandes '. Cette combinaison a joui d'une grande vogue dans tous les pays où le chevron ordinaire a été employé. Ces chevrons opposés peuvent être placés sur le plat des voussures, ou en garnir les deux faces de façon que leurs pointes se rencontrent sur l'arête, comme aux arcades de la nef de Bury (Oise) -. Nous avons vu plus haut que les dents de scie sont souvent employées de la sorte et que l'usage en ce cas est d'évider les petits triangles qu'elles laissent entre elles. On tait de même pour les chevrons quand leurs pointes se rencontrent sur l'arête d'une voussure. Les lignes de chevrons opposés peuvent être cantonnées de perles ou de menus ornements, tout comme les chevrons ordinaires. Quelquefois on les sépare par quelque moulure saillante. Bref on les combine de mille façons et je n'en finirais pas si je voulais énumérer toutes les fantaisies décoratives auxquelles ils ont donné lieu.
En Normandie, ou, d'une façon plus générale, dans les pays où les zigzags ont joui d'une grande vogue, on leur associe souvent de larges bandeaux ornés d'iin boudin dessinant des retours à angles droits comme des créneaux. Il en est ainsi à la porte de Tour (fig. 381) et à celle de Villers-Saint-Paul (fig. 587). Ces espèces de créneaux peuvent aussi s'employer seuls. On en voit aux arcades de la nef de la Trinité de Caen, refaites au xW siècle, ainsi qu'à l'encadrement des fenêtres hautes de l'église Saint-Etienne, dans la même ville (fig. 349).
Notons enfin un motif de décoration assez bizarre que l'on marie fréquemment, dans la même région, aux gros boudins ornant les archivoltes des portails, je veux parler des têtes plates. Ce sont des têtes de fantaisie que l'on juxtapose, têtes d'oiseaux au bec crochu, têtes d'hommes, de rois assez souvent, avec une longue barbe qui suit la courbure du boudin, comme aux portes de Fontaine-Henri et de Marigny (Calvados) ', ou aux arcades de la nef de la cathédrale de Bayeux (fig. 346). Parfois on loge ces têtes dans une gorge plus ou moins profonde, comme à la porte de Parçay-sur- Vienne (fig. 588). Ces têtes plates sont souvent d'un dessin très rudimentaire, aussi ne doit-on pas s'étonner des déformations singulières auxquelles elles ont donné lieu. Il est fort difficile de dire où les artistes romans en ont pris l'idée ; serait-ce dans ces ornements ornithomorphes si communs dans les manuscrits et les bijoux de l'époque barbare ? Cela paraîtrait assez vraisemblable s'il ne s'était écoulé tant d'années entre l'époque où ces ornements étaient à la mode et celle où nous voyons apparaître les premières têtes plates. Quoiqu'on en trouve dans des paj's assez éloignés de la Normandie, cette province
I. Voir pour ces combinaisons de chevrons Seule, de Fontaine-Henri, de Saint-Contest, etc.
les nombreux exemples recueillis par Ruprich- Les exemples sont au moins aussi nombreux
Robert dans son bel ouvrage sur l'Architecture dans les églises anglo-normandes. normande, et notamment les archivoltes des 2. Congrès archéol. de Beaiivais, 1^0$, p. 41.
portes de Cheux, de Notre-Dame de Guibray, 3. Ruprich-Robert, Archit. normande, pi. 115
du Fresne-CamiUy, de Serquigny, de Tillv-sur- et 123.
CANNELURRS, l'I.ISSHS
est certaincnu'iit celle où l:i mode des têtes plates a été le plus répandue et surtout le plus durable. Hile s'y eoiiser\-a pendant tout le .\n"' siècle, et l'on en trouve même c]uek]ues exemples au xiii'' siècle '. Souvent ces têtes sont remplacées par des figurines ayant toutes la même attitude ou des attitudes symétriques, comme sur la voussure intérieure de la porte de Saint-Maurice-de-Gençay (fig. 589).
On sait l'emploi que les anciens ont fait des cannelures; à la fin de l'époque
l-ig". ;S8. — Parçiiy-siir-Vieniii; (Indre-et-Loire). Portail.
romaine surtout, les colonnes de l'ordre corinthien étaient presque toujours cannelées. Or, des ordres classiques, c'est de beaucoup celui qui a exercé le plus d'influence sur l'art chrétien. Il n'est donc pas ^étonnant que, des origines jusqu'à la fin de l'époque romane, les colonnes cannelées ne soient jamais passées de mode. Notons seulement qu'au xi'^ et au xii= siècle, ce genre de décoration s'applique plutôt aux colonnettes de petites dimensions, comme celles des portails ou des cloîtres, qu'aux grosses colonnes des nefs. En Bourgogne même, où le goût des cannelures fut poussé plus loin que partout ailleurs, on en rencontre sur une foule de pilastres
I. Voir les églises de Norrey, de Brettevillc-l'Orgueilleuse, le porche de Nonant, etc
LA DECORATION DES EGLISES ROMANES
et sur nombre de colonnettes, mais non sur les grosses colonnes des nefs. On ne trouve guère d'exceptions à cette règle que dans quelques églises anglo-normandes.
Les cannelures sont le plus souvent verticales, mais elles peuvent aussi être en spirales, comme aux colonnettes de la nef de Notre-Dame-des-Doms (fig. 621). Les exemples en sont nombreux à la fin de l'époque romane et dans les premiers monuments chrétiens. Ils ne sont pas rares dans les cloîtres et les portails du xn'= siècle, et l'école normande, en Angleterre surtout, a même appliqué de ces cannelures en spirale aux massives colonnes qui portent les murs de la nef.
Les artistes romans ont encore fait emploi des cannelures pour orner les frises ou les bandeaux d'archivolte ; ce sont, en ce cas, de courtes cannelures verticales, ou normales à la courbe de l'archivolte.
r'h. .\i. II.
Fig. 589. — Saint-M;iuricc-de-Gençay (Vienne). Fragment d'archivoUe,
On obtient un effet analogue et à moins de peine avec le plissé, car les lignes parallèles qui composent ce genre d'ornement sont à parois planes, par conséquent plus faciles à exécuter que les cannelures dont les concavités dessinent des surfaces courbes.
Les plissés de l'époque romane sont habituellement assez fins, comme on en peut juger par ceux qui ornent une fenêtre de l'église de Saint-Ruf à Avignon ', ou la porte de Notre-Dame-des-Aliscamps à Arles - ; toutefois, dans certaines parties du Midi, on en rencontre de larges et courts, dont la forme rappelle assez celle d'un engrenage ; aussi quelques auteurs ont-ils proposé d'appeler cette variété dent d'engrenage : ceux que l'on voit à la corniche et aux fenêtres de l'abside de Corneilla de Gonflent (fig. 370) appartiennent à cette catégorie.
Les plissés sont généralement formés de lignes parallèles, quelquefois cependant ils sont disposés en éventail ; c'est surtout sur les moulures d'impostes ou sur les tailloirs des chapiteaux qu'on rencontre des plissés de ce type.