‹ L'architecture religieuse en France à l'époque romaneChapitre 9 sur 377 · APPARITION DU CHRISTIANISME EN GAULE · texte numérisé non relu

APPARITION DU CHRISTIANISME EN GAULE

jusqu'aux temps apostoliques l'établissement d'un assez grand nombre d'églises de la Gaule. S'appuyant sur ces légendes, un savant italien de la fin du xvii'-' siècle, Ciampini, a dressé une liste des églises chrétiennes bâties avant Constantin, dans laquelle la Gaule seule est représentée par plus de vingt noms '.

Mais je ne puis mentionner cette liste que pour mémoire, car les grands érudits des xvii= et xviii'^ siècles ont suffisamment montré combien ces traditions étaient mal fondées. Depuis une soixantaine d'années on a prétendu faire appel de leur jugement. De nombreux écrivains, dont la science et la critique n'égalent pas toujours le zèle religieux, ont prétendu faire remontera des disciples immédiats ou à des contemporains des apôtres la fondation de nos principaux diocèses. Je ne puis entrer ici dans l'examen des arguments invoqués par les partisans et les adversaires de cette doctrine. Je dirai seulement que toute le savoir déployé par les défenseurs de ces légendes n'a pu ébranler les conclusions auxquelles s'est arrêtée la critique impartiale -.

Il faut admettre avec elle que, si le christianisme s'est répandu de bonne heure dans tout l'Occident, il a pénétré en Gaule plus tardivement que dans beaucoup d'autres provinces de l'Empire. C'est dans la vallée du Rhône, à Vienne, à Lyon, à Arles, que furent établies les premières communautés chrétiennes. Elles étaient déjà prospères quand Marc-Aurèle tenta de les détruire, mais les persécutions n'eurent d'autre résultat que de stimuler le zèle des fidèles, et l'église romaine y répondit en envoyant au milieu du iii= siècle, sous le règne de l'empereur Décius, une mission formée de sept évèques qui allèrent évangéliser les villes de Tours, Arles, Narbonne, Toulouse, Paris, Clermont et Limoges '.

La date de cette mission a fourni matière aux plus vives contestations, et l'on a écrit des volumes entiers pour réfuter ou pour confirmer les quelques lignes dans lesquelles Grégoire de Tours l'a relatée. Je ne m'arrêterai point à discuter le degré de confiance que mérite sur ce point le premier et le plus illustre de nos chroniqueurs. Je dois seulement faire remarquer que les témoignages fournis par l'archéologie et par l'épigraphie concordent pleinement avec celui de Grégoire de Tours. C'est un point qu'un savant dont l'impartialité n'est pas suspecte, M. Edmond Leblant, a mis en lumière avec une grande évidence *. Ainsi, à Rome, on a retrouvé des inscriptions chrétiennes à date certaine, remontant au second et même au premier siècle >. En France, nous n'en possédons pas une seule d'un âge aussi reculé ; notre première inscription chrétienne à date certaine " est de l'an 334.

Les documents historiques vraiment dignes de foi nous montrent que le chris-

1. Ciampini, Fêtera MonimeiUa(Rome, 16^0), 3. Greg. Turon., Hist. Franc, 1. I, c. 28.

t. I, p. 154 et s. 4. Inscript, chrét. de la Gaule, t. I, p. XL et s.

2. Mgr Duchesne, dans ses Fastes épiscopaiix S- M. de Rossi, dans ses Inscriptiones christ, del'ancienne Gaule, a récemment ajouté de nou- iirbis Romae, en cite des années 7 1 , 107, m, etc. veaux arguments à ceux que les Bénédictins et 6. C'est une inscription de Lyon (Leblant, les BoUandistes avaient opposés à ces légendes. Inscript, chrét. de la Gaule, t. I, no 62).

tianisme apparut d'abord dans la vallée du Rhône '. Dans le Centre, il ne se répandit qu'au iv^ siècle, avec les prédications de saint Martin, et le témoignage irrécusable des conciles et des Vies des saints nous apprend que deux cents ans plus tard la lutte contre le paganisme durait encore dans une partie des diocèses situés dans le bassin de la Loire -. Nos provinces du Nord et du Nord-Est furent plus rebelles encore à la doctrine du Christ, et jusqu'au vii'^ siècle les és'êques trouvaient des païens à convertir et des temples à détruire '.

Voilà ce que nous apprend l'histoire ; l'épigraphie le confirme, car c'est la Provence, c'est Vienne, c'est Lyon qui nous fournissent les plus anciennes et les plus nombreuses inscriptions chrétiennes. Dans le Centre, où la foi ne s'est développée que plus tard, les inscriptions sont plus rares et moins anciennes. Dans le Nord enfin, on n'en trouve plus que de loin en loin, et toutes de très basse époque •*.

On s'explique dès lors que la France fournisse peu de données sur les origines de l'architecture chrétienne, et si l'on veut se faire une idée juste de ce que furent ses premières églises et savoir où les constructeurs de l'époque franque ont été prendre leurs inspirations et chercher leurs modèles, il faut sortir des limites de l'ancienne Gaule et étudier les constructions élevées dans les autres parties du monde chrétien pendant les premiers siècles qui suivirent la reconnaissance officielle de l'Eglise par Constantin.

La violence de la persécution dirigée contre les chrétiens par Galérius et Dioclétien, la sévérité de l'édit de proscription qui ordonnait la démolition de leurs églises, la fermeture de leurs cimetières, la confiscation de leurs biens, n'avaient pu arrêter le mouvement général qui entraînait les populations de l'Empire à embrasser le christianisme.

Aussi quand Constantin eut rendu la paix à l'Eglise, quand les édits de Milan et de Nicomédie eurent reconnu officiellement le culte chrétien et lui eurent assuré les mêmes droits qu'à l'ancienne religion romaine, on vit élever dans toutes les parties de l'Empire des églises magnifiques.

Constantin ne se borna pas à accorder aux chrétiens une législation libérale, il les encouragea partout à restaurer les églises abandonnées et à en bâtir de nouvelles. Lui-même en fonda dans les principales villes de l'Empire notamment à Jérusalem, Bethléem, Antioche, Héliopolis, Nicomédie, Constantinople, Rome, et dans bien d'autres villes sans doute.

Malheureusement, la plupart de ces édifices ont disparu depuis longtemps, et les rares auteurs qui les ont mentionnés en ont parlé avec trop peu de précision pour qu'il soit facile aujourd'hui d'en esquisser une restitution.

1. Voir les œuvres de saint Irénée, et Eusèbe, 3. Voir Le Beu{, Recueil de divers éciiis..., Hist. eccles., 1. V, c. i. t. I, p. 217, 220.

2. Conciles d'Orléans, en 533 et 541 ; de 4. La carte épigraphique jointe au premier Tours, en 567; d'Auxerre, en 573, etc. — Cf. volume des Inscriptions chrétiennes de la Gaule, les nombreuses Vies de saints citées par Le de Le Blant, fait ressortir ce fait d'une manière Blant, Inscriptions chrétiennes, p. XLli et XLlli. frappante.

LES EGLISES FONDEES PAR CONSTANTIN 7'

On ne sait presque rien notamment des églises construites par Constantin dans sa nouvelle capitale. La principale était celle des Saints-Apôtres, elle avait la forme d'une croix et était entourée d'une vaste cour ou atrium, encadrée de portiques ' .

L'église d'Antioche affectait un plan plus fréquent en Orient qu'en Occident. C'était une rotonde polygonale ^ se rapprochant sans doute comme aspect du type dont Saint- Vital de Ravenne est un des plus curieux dérivés.

Mais c'étaient là des exceptions, car en ajoutant aux trop rares données fournies par les monuments les renseignements contenus dans les écrits des Pères, on constate que, dès la première moitié du iv^ siècle, les églises chrétiennes étaient, en grande majorité, du type qu'on est convenu d'appeler basilical, et, dont voici les traits essentiels :

En plan, elles dessinaient un rectangle allongé dans lequel on pénétrait par un des petits côtés. L'entrée était souvent précédée d'une cour carrée nommée atriuvi. A l'extrémité opposée était une abside, ou hémicycle voûté, qui renfermait l'autel. L'intérieur du monument était divisé en trois ou, plus rarement, en cinq galeries parallèles. Celle du milieu, qu'on appelait la nef, navis, était plus élevée que les galeries latérales ou bas-côtés. Cette disposition permettait d'éclairer l'édifice à l'aide de fenêtres percées dans les murs de la nef, au-dessus des combles des bascôtés. Parfois en avant de l'abside, on élevait un vaisseau transversal coupant la nef à angle droit et ayant à peu près même largeur et même hauteur qu'elle, c'était le transept ou, pour employer l'expression du moyen âge, la croisée, crux, crucifixus. Parfois des tribunes s'ouvraient sur la nef, au-dessus des collatéraux. Mais le transept et les tribunes sont des particularités accidentelles, on ne doit point les compter parmi les traits essentiels des basiliques.

Tel était le type de la plupart des églises fondées par Constantin, notamment de la grande basilique construite par lui à Jérusalem, sur le tombeau du Christ. Celle-ci a donné lieu à bien des suppositions contradictoires, ce qui vient en grande partie de ce que les auteurs qui ont prétendu expliquer la description qu'Eusèbe en a laissée, ont cru qu'elle s'appliquait à un édifice unique, englobant à la fois le Saint-Sépulcre et le Calvaire, tandis qu'en réalité Constantin avait fait élever sur les Lieux-Saints trois monuments réunis dans une même enceinte. Un curieux document, découvert à Arezzo, a mis cela hors de doute. C'est le récit d'un pèlerinage à Jérusalem, fait à la fin du iv^ siècle par une grande dame originaire du midi de la Gaule et qu'on a supposée, un peu arbitrairement, être Sylvia, sœur de Rufin, le fameux ministre de Théodose et d'Arcadius '.

1. Greg. Nazianz., Cariii. de insoinnio Anas- 3. De: \îi\e. nom àt Peregiinaiio Sylviae àonnè tasiae; Eusèbe, Fila Constant., l. IV, c. 59, et à ce document découvert par M. Gamurrini, 1. III, c. 59 et 60. publié par lui da.ns la Bihlioteca delV Academia

2. Eusèbe, Vita Constant., 1. III, c. 50. — storko-giuridica, t. IV (Rome, 1887), et mieux Sur l'histoire de ce monument, voir Unger, dans dans les Studi e documenti di storia e diritto, {'Encyclopédie de Ersch et Gruber, t. LXXXIV, 9" année (Rome, 1888). Mgr Duchesne, dans p. 336. l'appendice de ses Origines du culte chrétien, a

8 ■ l'architecture chrétienne des origines au v siècle

Ce récit nous apprend qu'il y avait trois édifices distincts autour du Saint-Sépulcre :

1° L'église de la Résurrection, que les Grecs nommaient Anasiasis, petite construction recouvrant le rocher dans lequel le Saint-Sépulcre est creusé et qui avait été isolé de la montagne dont il faisait primitivement partie ;

2° Une grande basilique élevée sur l'emplacement du Calvaire et que l'on désignait sous le nom de Martyrium ;

3° Enfin une église de moindres proportions, placée à gauche de la grande basilique, et dans laquelle on conservait la Vraie Croix, aussi l'appelait-on ordinairement l'église de la Croix, ou simplement la Croix, Crux.

Ces diverses constructions étaient d'un grand luxe.

La basilique, ou Martyrium, formait un rectangle allongé comprenant une nef, flanquée de part et d'autre de deux galeries latérales. Des tribunes surmontaient ces galeries. La nef était couverte d'un plafond caissonné enrichi d'or. Trois portes donnaient accès dans l'édifice du côté de l'orient ' ; à l'extrémité opposée était une abside devant laquelle se dressait l'autel. Elle était aussi haute que le comble de l'église. On y voyait douze colonnes surmontées de cratères d'argent, symbolisant les douze apôtres. L'intérieur de la basilique était revêtu de placages de marbre de couleurs variées; extérieurement l'appareil était si soigné et les pierres si bien polies qu'on eût dit une construction en marbre. Enfin une cour, ou atrium, encadrée de portiques, s'étendait en avant du monument, l'entrée en était ornée de propylées ^ et précédée d'un escalier monumental '\

L'invasion des Perses et la prise de Jérusalem par Chosroès II, en 614, amena la destruction des constructions élevées par Constantin autour du Saint-Sépulcre. Cette destruction fut-elle complète, il est probable que non, car les chrétiens avaient auprès de Chosroès une puissante protectrice dans sa femme, sœur de Maurice, empereur de Constantinople*. Grâce à elle, les Saints-Lieux furent promptement rendus au culte. Le moine Modeste, qui fut depuis patriarche de Jérusalem, s'appliqua à les restaurer. Il conserva ce qu'il put des dispositions anciennes, car l'évêque irlandais Adamnanus, dans le récit qu'il nous a laissé du voyage de saint Arculfe à Jérusalem, en 680, distingue nettement V Anasiasis qui contenait le Saint- Sépulcre et était en forme de rotonde, la basilique de Constantin ou Martyrium, enfin l'église construite sur le lieu de l'Invention de la Vraie Croix *.

La conquête arabe, en 637, ne causa pas de grands dommages à la Ville sainte,

donné le texte, sensiblement amélioré, de la du mur de façade (Clermont-Ganneau, Rec.

partie de la Peregrhialio relative à Jérusalem. d'archéol. orient., t. Il, p. 302 et s.) et l'em-

L'édition la meilleure est celle de Geyer, dans placement des portes qui y étaient percées

le Corpus SS. eccles. lat., publié par l'Acadé- (fe'He W/i/i'^wf;, 1896, p. 321 ; et 1907, p. 586).

mie de Vienne, t. XXXIX, p. 37 et s. — Sur 2. Ces détails sont empruntés à Eusèbe, Vie

l'auteur de la Peregrinatio, voir Meister, Rhein. de Constantin, 1. III, c. 35 à 39.

Muséum, 1909, p. 337 et s. Ce serait une abbesse 3. Vie de saint Porphyre de Gaxa (Clermont-

nommée Aetheria et son voyage ne daterait que Ganneau, Rec. d'archéol. orient., t. II, p. 349).

46529-534. ^. Vogué, Les èg-lises de la Terre-Sainte, p. 120.

I. Des fouilles ont fait retrouver une partie 5. Ibid., p. 149.

LES ÉGLISES l-ONDEES PAK CONSTANTIN

mais, en l'an 1009, le sultan Hakem, qui n'avait cessé depuis son avènement de persécuter les chrétiens, ordonna la destruction complète des Saints-Lieux. On ne peut malheureusement douter que ses ordres n'aient été fidèlement exécutés. Son successeur, moins fanatique, ou plutôt guidé par des raisons politiques, autorisa l'empereur Michel V le Paphlagonien à faire relever le Saint-Sépulcre. Les travaux dirigés par des architectes grecs furent menés rapidement et, dès 1047, l'église de la Résurrection, l'ancienne Anastasis, était réédifiée. Les Croisés devenus maîtres de Jérusalem eurent à cœur d'embellir l'œuvre des Byzantins. Ils restaurèrent la grande rotonde qui formait l'église proprement dite de la Résurrection et y ajoutèrent,

Fig.

■ Jérusalem. Saint-Sépulcre, d'après Vogiié.

Fig. j. — Basilique de Bethléem, d'après Vogué.

à' l'est, un vaste chœur que flanque au sud le rocher du Golgotha (fig. 2). Cet état de choses s'est conservé jusqu'au grand incendie qui ravagea le Saint- Sépulcre en 1808, et n'épargna que la partie la moins ancienne des bâtiments, celle qui remontait au temps des Croisés. La rotonde a depuis été rétablie, mais on voit par cet exposé que le Saint- Sépulcre ne peut pas être considéré comme un témoin bien fidèle de l'état de l'architecture chrétienne sous Constantin.

La basilique de Bethléem paraît heureusement nous en fournir un plus sûr'. C'est un long vaisseau flanqué de chaque côté de deux collatéraux; le sanctuaire a la forme d'une croix à bouts arrondis (fig. 3), ce qui donne à l'ensemble de l'édi-

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