‹ L'architecture religieuse en France à l'époque romaneChapitre 93 sur 377 · DANS L OUEST DE I.A IKANCE I · texte numérisé non relu

DANS L OUEST DE I.A IKANCE I

Plus incontestable encore est l'attribution au début du x" siècle des restes de l'église Saint-Martin de Tours retrouvés dans les fouilles exécutées de 1860 à 1887 '. Le plan très particulier qu'aiîectent ces restes (fig. 163) mérite d'autant plus l'attention qu'il s'écarte considérablement du type le plus usuel à l'époque carolingienne.

On en trouve toutefois un semblable au Mans, dans l'église abbatiale de la Couture. Celle-ci semble avoir été reconstruite dans les dernières années du x" siècle -, par les soins de l'abbé Gausbert, un des restaurateurs d'abbayes les plus célèbres de l'époque. Elle a été bien remaniée dans la suite. Un incendie survenu en II 84 fut le prétexte d'une transformation complète de la nef, dont les murs extérieurs furent toutefois conservés en grande partie et flanqués d'éperons assez massifs pour les rendre capables de supporter trois larges voûtes. Un nouvel incendie en 1306, les ravages des Anglais en 142 1 et des protestants en 1562, obligèrent à d'autres restaurations importantes '. Mais on retrouve encore au chœur, au transept et le long de la nef des portions de murs en petit appareil avec ou sans insertions de briques, qui permettent de reconstituer aisément le plan que l'édifice devait avoir au début du règne du roi Robert.

L'Ouest de la France nous fournit encore un exemple bien authentique de construction carolingienne; c'est une modeste chapelle dédiée à saint Pierre, qui se dresse sur une des places de Saint-Servan en Bretagne et qui servit de cathédrale auxévèques d'AIet jusqu'au xii° siècle, époque où leur siège épiscopal fut transféré à Saint-Malo. Il ne reste plus que l'extrémité orientale de l'édifice, mais des fouilles opérées en 1892 ont permis à Mgr Duchesne d'en restituer le plan et d'en déterminer la date. C'était un monument de la seconde moitié du x° siècle ^.

Les édifices normands que l'on a pu attribuer en tout ou en partie à l'époque carolingienne, comme Saint-Samson-sur-Rille, Evrecy, Vieux- Pont-en-Auge, Querqueville, Saint-Martin-de-la-Lieue, Fierville, etc., sont de date si incertaine ou offrent des restes si peu importants que je ne m'y arrêterai pas. Mais il convient d'appeler l'attention sur les ruines de l'église Saint-Pierre de Jumièges >, qui se dressent sur le flanc sud de la grande église abbatiale consacrée à Notre- Dame. Des textes anciens permettent en effet d'afErmer qu'elles appartiennent à un édifice élevé, vers 940, aux frais de Guillaume Longue-Epée, et en partie détruit en 954. Elles comprennent le bas du mur de façade et des tours qui le flanquaient, les deux travées nord de la nef, avec des arcades géminées qui prouvent que des tribunes surmontaient les bas-côtés de l'édifice (fig. 137).

1. hdiSXsynt, Etude sur Saint-Martin de Toiin, l'église devait être achevée à cette date.

p. 12 et s. 3. Hist. litt.,t. VII, p. 188 ; Delisle, Rouleaux

2. Brevis hisloria monasterii S. Jnliani Turoii., des Morts, p. i[y,M;Lhillon, Annales Bi'néd.,YV,\io. dans Martène, AmpJ. coll., t. V, col. 1077. — 4. Duchesne, dans le Bull, de la Soc arcbécl. L'évêque du Mans Sigenfridus, mort vers 997, (Vllle-et -Vilaine, t. XX, p. i et s.

fut enterré à la Couture. On en a conclu un 5. Voir R. Martin du Gard, Vahhaye de

peu trop facilement que la restauration de Jumièges, p. 26, 193 et s.

Le Centre et le Midi de la France ne sont pas riches en restes carolingiens. Il y a bien là, comme ailleurs, nombre d'édifices grossièrement bâtis, que leur aspect archaïque a fait attribuer par certains archéologues aux temps antérieurs au xi'= siècle, mais ces attributions sont généralement trop peu défendables pour que je

Jumi,

Eglise Saint-Pier

croie devoir les discuter ' ; tout au plus peut-on rencontrer çà et là quelques morceaux carolingiens encastrés dans des églises plus modernes -, comme ces étranges sculptures qu'on voit à l'abside de Saint-Paul-les-Dax, et qui sont probablement du x^ siècle (fig. 187 et 188).

I. Ainsi l'abhé Micliaud a signalé dans la Charente une quinzaine d'églises antérieures à l'an 1000 (Congrès archéoL, 1847, P- 5o8). L'abbé Audierne a donné une liste d'une dizaine d'édifices de même date pour le département de la Dordogne (Bull, mon., t. I, p. 187 et s.). M. Tholin en compte presque autant dans l'Agenais (Etudes sur Varchit. de VAgenais, passim). M. de Saint-Andéol en a découvert huit dans la vallée du Rhône (Rev. de l'art chrét., t. VII, p. 358 et s.) et sept dans la seule ville de L\'on (Saint-Andéol, Les sept monuments chrétiens de Lyon antérieurs au Xh siècle, L\'on, 1864, in-8). Revoil est arrivé à des conclusions non moins exagérées pour la Provence (Procès-verbaux de l'Acad. du Gard, 1868-69, p. èi) ; et Archit. romane du midi de la France, t. I, append.). On est à peu près d'accord aujourd'hui pour rajeu-

nir en bloc tous les édifices en question, mais la plupart d'entre eux n'ayant fait jusqu'ici l'objet d'aucune étude critique, il n'est pas impossible que ce jugement sommaire ne doive être révisé sur quelques points particuliers.

2. J'hésite à mentionner ici l'église de Valcabrère (Haute-Garonne). VioUet-le-Duc l'attribuait au X": siècle. Cette date pourrait convenir, en effet, à l'abside, aux deux absidioles qui la flanquent et à la travée qui les précède immédiatement. Mais il semble qu'au début du xiie siècle, on ait remanié la nef, couvert l'édifice de voûtes et refait le cul-de-four de l'abside avec une partie du mur qui le porte. De nombreux débris arrachés à des monuments antiques se voient çà et là dans la construction, et tout autorise à croire que des fouilles bien conduites produiraient d'intéressants résultats.

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S'il fallait en croire certains auteurs, Revoil en première ligne, la Provence posséderait encore nombre de constructions carolingiennes. Mais ces attributions sont complètement arbitraires, je crois en avoir fourni la démonstration en étudiant la curieuse église Saint-Quinin de Vaison, qu'on était généralement d'accord pour reculer jusqu'au vui' ou au lx*" siècle et qui n'est sûrement pas antérieure au xii". Par contre il est manifeste que la cathédrale romane de la même ville a conservé l'abside flanquée d'absidioles d'une église du vu" ou viii'' siècle, et une partie des murs extérieurs d'une nef carolingienne qui comptait six travées au lieu des trois que nous voyons actuellement '. Il y a dans la vallée du Rhône une autre église, Saint-Pierre de Vienne, dont j'ai déjà signalé la haute antiquité et qui fut, vers l'an 926, l'objet d'une restauration importante. C'est alors sans doute qu'on remplaça les colonnes qui portaient primitivement la nef par les maigres piliers qu'on y voit aujourd'hui (fig. 35) ".

Les régions montagneuses de la Savoie et du Dauphiné n'ont jamais été bien riches en monuments. Des fouilles poussées à fond ont permis néanmoins à M. Borrel de trouver sous l'église d'Aime-en-Tarentaise les restes de deux édifices superposés ' : l'un, je l'ai déjà dit, paraît être une construction romaine transformée en église à l'époque franque ; l'autre est sûrement carolingien, car l'église romane qui le surmonte présente des caractères archaïques qui autorisent à la faire remonter aux environs de l'an 1000. Elle offre, en effet, dans son chevet et sa crypte, de curieuses analogies avec les parties correspondantes de la cathédrale de Moutiers, qui fut probablement reconstruite par l'évêque Amizo entre 99e et 1044 +.

Plus récemment des fouilles non moins fructueuses ont fait retrouver en plusieurs localités de la Suisse des restes carolingiens bien authentiques : ainsi au Fraumûnster de Zurich '' et surtout à Munster (Grisons), où les habiles recherches de MM. Naef et Zemp ont dégagé d'un amas de constructions de toutes dates les restes d'une église abbatiale bâtie vers l'an 800, et où l'on a retrouvé des peintures du ix" siècle, des stucs, et des pierres ornées d'entrelacs dont on peut apprécier le style caractéristique par le spécimen que j'en donne ici (fig. 138) '.

La vallée de la Saône possède également quelques monuments où l'on a cru ■ reconnaître des restes carolingiens. Le plus important est l'église Saint-Philibert de

1. Voir l'étude détaillée que j'ai consacrée à bas la transformation des supports de l'édifice, ces deux monuments dans les Mêm. de la Soc. 5. Borrel, Monum. anciens de la Tarentaise, des Antiq. de France, t. XLIX (1889), et l'excel- p. iio et pi. 24 et 28.

lent travail que mon ami M. Labande a publié 4. Ihid., p. 225 et pi. 76 à 88.

dans le Bull, mon., t. LXIX, p. 283 et s. 5. Bull, mon., t. LXX, p. 425.

2. Cette restauration est attestée par une 6. Voir la belle publication de M. Rahn, dans charte de Hugues, comte et marquis de Pro- les Mittheil. der Antiquar. Gesellsch. in Zurich, vence, qui paraît en avoir fait les frais (Dom t. XXV.

Bouquet, Histor. de Fr., t. IX, p. 669). Une 7. J. Zemp, " e couvent de Saint-Jean à Munster

charte de l'an 1055 (Gall. christ., t. IV, col. 225) dans les Grisons (Genève, 1906), Publication de

parle d'une autre restauration « pro recens instau- la Société Suisse des Monuments historiques,

rato apud ViennamS. Pétri coenobio ». Mais jene dont l'aimable directeur, M. Naef, m'a autorisé

puis croire que l'on doive faire descendre aussi à reproduire la fig. ci-jointe.

Tournus, bel édifice aussi remarquable par l'origiualité de ses dispositions que par ses dimensions. Fondée au ix= siècle par les moines de Noirmoutier qui fuyaient les invasions normandes, l'abbaye de Tournus fut brûlée au x'= siècle par les Hongrois. Elle fut peu après relevée de ses ruines par les abbés Hervé et Etienne (946-970), et c'est à l'un d'eux sans doute qu'est dû le grand avant-corps qui précède la nef actuelle (fig. 238). Celle-ci est manifestement moins ancienne; elle est en grande partie l'œuvre de l'abbé Bernier (-j- 10 19) qui la fit reconstruire à la suite d'un violent incendie survenu en 1006. M. Virey attribue au même abbé la

Fig. 158. — Munster (Grisons). Panneau de chancel.

construction du chœur, mais il croit la crypte du x'^ siècle '. Or celle-ci reproduit trop fidèlement les dispositions de l'église supérieure pour que je puisse la croire antérieure au chœur. J'ajoute que le monument ne se présente plus tel qu'il sortit des mains de l'abbé Bernier, car la construction des voûtes de la nef et maints embellissements de détail en avaient modifié la physionomie dès le début du xii'= siècle.

A Dijon, la petite construction qui abritait jadis le corps de saint Bénigne, à côté de la grande rotonde du xi" siècle, est, avec une partie de la construction qui l'entoure, d'une date sûrement antérieure à l'an 1000 -, et Viollet-le-Duc ne s'est pas montré trop hardi, j'en suis convaincu, en faisant remonter les étranges chapiteaux qui s'y voient à une époque bien antérieure à la renaissance romane ' (fig. 139 et 140).

1 . Virey, Des diff. époques de construction de 5 . Je n'ose leur assigner une date plus précise, Saint-Philibert de Tournus, dans les Annales de faute de points de comparaison, mais je ne serais l'Acad. de Màcon, ^e série, t. VIII. point étonné qu'on parvînt un jour à démontrer

2. Dom Plancher la croyait du vie siècle, je qu'ils sont antérieurs non seulement au xi'^ siècle, n'ose aller jusque là, malgré le style étrange de comme le dit Viollet-le-Duc (t. VIII, p. 123), ses chapiteaux. . mais même à Charlemogne.

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