EGLISE ABBATIALE DE CLUNY
Le nom de Cluny* est un de ceux qui évoquent le plus de souvenirs. C'est, dans l'histoire du moyen âge, le siège d'une grande abbaye, d'une des plus puissantes institutions religieuses, une de celles qui, constamment dévouées à la
1. Ciuny, chef-iieu do canton de L'arrondissement do M&con (S.-et-L.).
papauté, fut notamment pendant la querelle des Investitures le plus fort soutien du Saint-Siège, et répandit dans l'Europe entière l'influence française, par ses usages, par son goût pour les beaux-arts, par le talent et la sainteté de ses grands abbés et de moines illustres. Gluny a donné des papes français à l'Église, et constitué l'ordre monastique en une sorte de monarchie universelle ; le nom de moine de Cluny fut pendant près de trois siècles entouré d'un respect général, et la règle réputée si parfaite que la plupart des monastères d'Europe qui se réformèrent voulurent s'y conformer. Lorsque la décadence arriva vers le milieu du douzième siècle, et que l'ordre de Cîteaux, d'une austérité supérieure, brilla d'un incomparable éclat, quelle était encore la vitalité de l'institut clunisien, et la sympathie qui s'attachait partout à la personne de son grand abbé, Pierre le Vénérable, ce moine si lettré, si doux et si âaint, dont l'exquise charité arracha l'admiration et enchaîna l'amitié de saint Bernard, le chef de l'ordre rival !
Au concile tenu en 909 à Trosly, près Soissons, on s'occupa sérieusement de la réforme de la vie monastique, depuis longtemps nécessaire et inaugurée depuis près d'un siècle par saint Benoît d'Aniane. La fondation de Cluny par Guillaume le Pieux fut une œuvre de piété désintéressée, un essai pour reprendre, à l'aide de l'abbé Bernon, la réforme que Benoît d'Aniane avait opérée dans les monastères d'Aquitaine, et que les malheurs du temps avaient presque anéantie.
Après une rude vie passée presque tout entière à combattre, Guillaume, surnommé le Fort, comte d'Auvergne comme son père Bernard, et duc d'Aquitaine (886) était parvenu à une puissance considérable et respectée. Accessible aux idées pieuses et poursuivi peut-être par le remords du meurtre de Hugues, vicomte de Bourges, lorsqu'il jugea le moment venu de penser au salut de son
âme, ridée lui vint de fonder un monastère et de mériter ainsi le surnom de Pieux que Thistoire lui a conservé.
Une des sœurs de Guillaume, Ava, tenait de Bernard d'Auvergne, son père, la terre de Cluny, riche en prairies et en belles forêts : elle céda ce domaine à son frère Guillaume, et celui-ci en fit une de ses résidences de chasse favorites. Un jour qu'il était à Cluny, il manda auprès de lui Bernon, abbé du monastère de Baume, connu pour sa piété et dont il prenait volontiers les conseils. Bernon arriva au rendez-vous accompagné de Hugues, abbé de Saint-Martin d'Autun*. Guillaume leur ayant fait part de son intention de fonder un monastère, Bernon eut bientôt apprécié la convenance du lieu où ils se trouvaient, et Guillaume, après quelques hésitations, se rendit à son avis.
Le pays où était situé Cluny n'avait jamais été troublé par les invasions normandes, et semblait promettre à ses futurs habitants une grande sécurité : c'était une grasse vallée arrosée par la Grosne, couverte de prairies et dominée par des montagnes aux pentes douces garnies de forêts. C'était bien une solitude, mais si l'on faisait un pas en dehors, on entrait en communication avec le monde : à peu de distance était la Saône, et à quelques kilomètres au-dessus de Cluny, dans les montagnes, on trouvait un embranchement de la grande voie d' Agrippa, se détachant à Belleville pour rejoindre la voie principale à Autun, en passant à Avenas et Ouroux, Brandon, Clermain et Sainte- Cécile. 2
Après avoir consenti à aliéner ainsi sa terre de Cluny, Guillaume, au mois de septembre 9()0, dans une assemblée solennelle^tenue à Bourges, rendit publique sa détermination. La plume exercée d'un clerc nommé Odon^ dans
1. J.-G. Bulliot, Essai historique sur Vëbbayede Saint-Martin d* Autun, Autun, 1849, 2 vol. in-8'; t. 1, p. 149 et suiv.